Un sujet idéal pour un mois d’avril : 20 000 pouces sous les mers

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Une des cabines du téléscaphe plonge sous les flots, Callelongue, France. Anon., « Et plouf! Un petit voyage chez nos amis les poissons. » Photo-Journal, 23 avril 1969, 8.

Bon jorn / bonjour. J’ai une question pour vous, ami(e) lectrice ou lecteur. Aimeriez-vous voir de près les merveilles qui se trouvent tout sous la surface de l’océan, et ce sans avoir à vous transformer en humain grenouille avec scaphandre, palmes, masque, détendeur, bonbonnes, etc.? Oui, je sais, il y a des aquariums qui offrent pareille expérience. Oui, oui, encore une fois, je sais, certains sites offrent des visites en sous-marins abondamment vitrés. Ce dont je parle est fort différent. Ce dont je parle n’existe malheureusement plus que sous forme de vestiges rouillés et rongés par les vagues. Si je peux me permettre de citer, hors contexte, quelques lignes de la chanson Une belle histoire, un grand succès datant de 1972 du chanteur français Michel Fugain, c’est un beau roman, c’est une belle histoire. C’est une romance d’aujourd’hui – si aujourd’hui correspond au milieu des années 1960 bien sûr.

À cette époque, les susmentionnés aménagements en aquarium et sous-marins touristiques n’existent pas. L’accès aux profondeurs sous-marines en scaphandre autonome est réservé à une infime minorité de sportives et sportifs – ou à des militaires. Ne l’oublions pas, le premier épisode de L’Odyssée sous-marine de Jacques Cousteau n’est diffusé, en anglais évidemment, qu’en septembre 1966. Tant cette célèbre série télévisée américaine que son créateur, le tout aussi célèbre auteur / cinéaste / environnementaliste / inventeur / océanographe français Jacques-Yves Cousteau sont mentionnés dans un numéro de janvier 2019 de notre blogue / bulletin / machin.

Les personnages principaux de l’histoire qui nous préoccupe cette semaine, 2 Français qui aiment la montagne, se mettent en tête, vers 1961 semble-t-il, de concevoir un dispositif permettant à Madame et Monsieur Tout-le-monde, de même qu’à leur progéniture, de se rendre sous l’eau et d’y demeurer quelques minutes, dans une des cabines du premier téléphérique subaquatique au monde. Ce véhicule est beaucoup moins coûteux qu’un sous-marin et offre un contact moins distant avec les fonds marins. James Couttet et Denis Creissels baptisent leur idée, on ne peut plus révolutionnaire vous l’admettrez, le téléscaphe (TÉLÉphérique + SCAPHandreE).

Alpiniste, skieur d’élite et amateur de plongée sous-marine, Couttet est l’ex-entraîneur de l’équipe de France de ski alpin qui participe aux VIIème Jeux olympiques d’hiver, qui se déroulent en Italie, en 1956. En mars 1938, il devient champion du monde de descente. Couttet n’a même pas 17 ans. Creissels, quant à lui, est ingénieur et fondateur, en 1961, de la firme d’ingénieur conseil Denis Creissels Société anonyme, une firme connue par la suite sous le nom de DCSA.

Intrigués par le potentiel économique / touristique de cette aventure sous-marine en complet veston digne de Jules Gabriel Verne, l’École nationale des ponts et chaussées et la ville de Marseille lui offrent leur appui. Les travaux débutent en 1966, à Callelongue, un petit village de pêcheurs situé tout près de cette grande ville méditerranéenne. Ils s’avèrent fort coûteux, sécurité oblige. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur fasciné(e) par la littérature de jeunesse, Verne est mentionné dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin, et ce depuis juin 2018.

Pourquoi Callelongue, dites-vous, ami(e) lectrice ou lecteur? Mieux encore, en quoi consiste le téléscaphe? Deux bonnes questions. En ce qui concerne la première, le fait est que ce coin de pays regorge de poissons, un facteur clé pout toute promenade subaquatique. Les fonds marins y sont par ailleurs d’une beauté exceptionnelle.

Une réponse à votre seconde question demande un peu plus de temps. Êtes-vous prêt(e)s? Allons-y. Les cabines étanches, peintes en jaune vif, constituent à n’en pas douter le cœur du téléscaphe. Jusqu’à 6 personnes peuvent prendre place sur la base de chacune d’entre elles. Une fois tout ce beau monde à bord, assis sur les 2 bancs rembourrés peut-être, le personnel abaisse la partie principale de la cabine qui coulisse sur un axe central vertical. Six grandes vitres renforcées et 2 hublots dans le toit offrent aux passagères et passagers une visibilité exceptionnelle. Il est à noter qu’une version biplace de la cabine opérationnelle semble être utilisée pour des essais, en 1966. L’une et l’autre version sont fabriquées par une société suisse spécialisée dans les téléphériques. Un collaborateur de Cousteau participe à la conception des cabines.

Croiriez-vous qu’un couple de jeunes mariés participe à un des essais effectués en 1966? Vous ne me croyez pas? C’est honteux. Allez donc faire un tour à

À vrai dire, votre humble serviteur ne peut pas confirmer que le jeune couple en question est récemment marié. Il peut s’agir de comédiens, par exemple, mais revenons à notre histoire.

Une fois toutes les cabines remplies, celles-ci amorcent leur voyage en glissant sur un rail. Une fois sous l’eau, 2 câbles horizontaux actionnés par 2 groupes de treuils placés dans 2 stations à l’air libre prennent la relève et assurent le déplacement des cabines sur une distance d’environ 250 mètres (820 pieds), parcourue en 10 minutes, à environ 10 mètres (33 pieds) sous la surface en son point le plus profond. Les cabines s’arrêtent alors un bref instant avant de refaire le même parcours, en sens inverse et à la même vitesse. Si le téléscaphe n’offre apparemment aucun service par mauvais temps, il peut par contre fonctionner de jour comme de nuit. Une fois revenu(e) sur la terre ferme, chaque passagère et passager reçoit une carte de baptême de plongée en souvenir de ces inoubliables 50 000 centimètres (20 000 pouces) sous les mers.

Un équipement d’urgence permet aux passagères et passagers d’attendre des secours pendant près de 6 heures en cas de bris mécanique. En situation d’urgence grave, le ou les plongeurs qui montent la garde en permanence peuvent détacher n’importe quelle cabine. Les passagères et passagers peuvent par ailleurs faire de même à l’aide d’une manette facilement accessible. Dans un cas comme dans l’autre, la cabine remonte aussitôt à la surface. Deux ballons gonflables augmentent apparemment sa flottabilité. Les passagères et passagers peuvent alors quitter la cabine par les hublots dans le plafond. Un filin relie la cabine à un des câbles horizontaux, lui évitant ainsi de dériver.

Conscient de l’importance d’offrir un beau spectacle, Couttet et Creissels supervisent l’immersion d’un vieux bateau et d’autres éléments décoratifs. Ils garantissent la présence de nombreux poissons en plaçant des filets le long de la route suivie par les cabines.

Le lancement officiel du téléscaphe se déroule fin juin 1967, en pleine nuit, afin d’en maximiser l’impact. Le dit lancement compte peut-être parmi les éléments de la première émission conçue en mondovision, Our World, diffusée fin juin 1967, et… Vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’est la mondovision, n’est-ce pas? Si je peux me permettre de citer la source de tout savoir qu’est Wikipedia, « la mondovision est la diffusion simultanée d’un programme de télévision dans un maximum de pays du monde. » De 400 à 700 millions de téléspectatrices et téléspectateurs voient ainsi ce qui se passe à Callelongue, et… Non, ami(e) lectrice ou lecteur, le téléscaphe n’est pas le principal élément de Our World. Il s’agit en fait d’une prestation d’un groupe pop britannique dont vous avez peut-être entendu parler, les Beatles. Celui-ci interprète une chanson datant de 1967 que vous connaissez peut-être, All You Need Is Love.

Cela étant dit (tapé?), le grand public n’a accès au téléscaphe que le 1er juillet 1967, un jour qui, par le plus grand des hasards, correspond aussi au 100ème anniversaire du Canada., et… Vous êtes encore sceptique, n’est-ce pas? Puis-je vous suggérer de visionner

Comme on peut s’y attendre, le téléscaphe ne passe pas du tout inaperçu en France et ailleurs. Le numéro d’octobre 1967 de Le jeune scientifique contient un article illustré d’origine française intitulé « Opération ‘20,000 yeux sous les mers’, » par exemple. Ce mensuel québécois publié par l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, une organisation mentionnée dans un numéro de décembre 2018 de notre blogue / bulletin / machin, est l’ancêtre de Québec Science, un magazine reconnu et respecté publié depuis 1969.

Les 4 cabines opérationnelles au cours de la saison 1967 permettent à environ 10 000 personnes de visiter les fonds marins en toute sécurité. Les files d’attente sous un soleil de plomb ne sont toutefois pas particulièrement populaires. Aussi fascinés que soient les passagères et passagers du téléscaphe par le spectacle qui s’offre à eux, leur présence sous les flots ne passe pas inaperçue. Le susmentionné Cousteau y va d’un bon mot à cet effet : « On prétend que les vaches éprouvent un certain plaisir à regarder passer les trains. Nous découvrons aujourd’hui que les poissons sont très intéressés par le va-et-vient des cabines de téléscaphes. »

Couttet et Creissels prévoient avoir 20 cabines avant même la fin de la saison 1968. Pas moins de 5 000 personnes par jour pourraient ainsi effectuer un court voyage sous les flots. Le dit voyage serait d’ailleurs amélioré suite à l’introduction d’un spectacle sous-marin de type son et lumière. Couttet et Creissels prévoient apparemment ériger un téléphérique afin d’accéder à une île voisine sur laquelle ils souhaitent construire un restaurant panoramique. Ils songent par ailleurs à utiliser d’autres téléscaphes pour transporter des passagères et passagers entre un point A et un point B, créant ainsi un véritable téléphérique subaquatique. Le ciel, ou est-ce la mer, est la limite.

La saison 1968 commence apparemment fort bien. On ne dénombre pas moins de 21 000 passagères et passagers. En dépit de ce succès, Couttet et Creissels ne parviennent pas à trouver d’investisseurs privés et / ou gouvernementaux. La crise politique qui secoue la France à partir de mai 1968 explique sans doute en partie cet état de chose. Pis encore, au moins un incident qui ne cause aucune blessure vient miner la confiance du public et des milieux financiers : un couple et ses 2 enfants doivent peut-être évacuer à la nage une cabine qui s’est renversée.

Le téléscaphe effectue son dernier voyage en 1968. Il peut fort bien avoir été retiré du service avant la fin de la saison, qui dure normalement de mai à octobre.

Vous semblez perplexe, ami(e) lectrice ou lecteur sherlockien. Vous aussi avez noté le fait que l’article de Photo-Journal qui constitue le port d’attache de cet article paraît en avril 1969, plusieurs mois après la mise au rancart du téléscaphe, n’est-ce pas? Je dois avouer être moi aussi assez perplexe. À cette époque, Couttet et Creissels espèrent peut-être encore relancer leur invention. De fait, l’article de l’hebdomadaire montréalais mentionne que des groupes en Espagne et au Japon veulent construire des téléscaphes. À supposer que cette affirmation soit exacte, ces projets ne mènent nulle part. Au fil des ans, quelques groupes envisagent la possibilité de ressusciter le téléscaphe. Là encore, ces projets ne mènent nulle part.

Couttet meurt en novembre 1997, à l’âge de 76 ans. Creissels, quant à lui, connaît une grande carrière dans le domaine des téléphériques. Il quitte DCSA en 1995 et fonde par la suite Creissels Technologies Société à responsabilité limitée. DCSA et Creissels Technologies sont encore en affaires en 2019.

Que peut-on conclure de la triste histoire du premier téléphérique subaquatique au monde, sinon que l’innovation en matière de science ou de technologie n’a pas été, n’est pas et ne sera pas une garantie de succès? De fait, il peut s’avérer payant de ne pas être celle ou celui qui lance une idée. Bien des erreurs peuvent ainsi être évitées. Prenez quelques secondes pour cogiter pour cette question, ami(e) lectrice ou lecteur. A la s’main-ne que vin / à la semaine prochaine.

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Rénald Fortier