En 1902, le secret de la direction des ballons dirigeables est-il détenu par le Québécois Louis N. Filion? C’est à moi de le savoir et à vous de le découvrir

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Vue d’artiste du dirigeable conçu par le modeleur, ouvrier, sculpteur ou tailleur de pierre québécois Louis N. Filion. Anon., « Le secret de la direction des ballons est-il réellement détenu par un Canadien-français? » La Patrie, 26 juillet 1902, 19.

Oyez, oyez, oyez, ami(e) lectrice ou lecteur, votre humble serviteur a par la présente l’infini plaisir de vous présenter une autre édition de notre fabulissime blogue / bulletin / machin.

Je vais conférer avec vous aujourd’hui d’une question qui hante votre esprit nuits et jours depuis des lustres : de quelle façon peut-on diriger un dirigeable dans le plan vertical, autrement dit en tangage?

En 1902, alors que le 20ème siècle vient tout juste de commencer, en 1901 bien sûr, un modeleur, ouvrier, sculpteur ou tailleur de pierre vivant à Montréal, Québec, croit avoir trouvé la solution de cet épineux problème. Louis N. Filion pioche / plante sur cette question depuis quelques / plusieurs années, dit-on (tape-t-on?). Il y a en fait investi le gros de ses économies. On peut se demander ce qu’en pense son épouse depuis 1896, Anna Filion, née Jean.

Filion peut, je répète peut, avoir entamé la construction de son dirigeable vers le début de 1902, ou encore en 1901. S’il faut en croire les articles parus à partir de juin 1902 dans quelques quotidiens et magazines québécois, un bon tiers des travaux de construction de cette machine volante est complété. L’inventeur n’a toutefois pas les moyens financiers de compléter son œuvre.

Filion confie aux journalistes, et ce dès juin 1902, qu’il accepterait volontiers de se lier à un partenaire aux poches pleines. Le pognon de cette personne lui permettrait de mettre la main sur les fort nombreuses feuilles d’aluminium dont il a besoin pour revêtir la coque de sa machine volante. Si un tel mécène se pointe rapidement, Filion semble avoir bon espoir de prendre l’air avant la fin de l’automne de 1902.

Filion doit en fin de compte renoncer à voler cette année-là. Ceci étant dit (tapé?), il confond certains Thomas incrédules en organisant une démonstration dans une carrière montréalaise partiellement inondée, à la fin octobre 1902. Certaines personnes ayant en effet exprimé l’opinion que le gouvernail de direction du dirigeable, placé tout juste derrière l’hélice, ne serait pas très efficace, Filion monte une hélice aérienne activée manuellement et un gouvernail tout aussi aérien sur une chaloupe bien ordinaire. En dépit d’un vent contraire et de pluie, l’inventeur parvient à contrôler son embarcation. De fait, il avance, recule et tourne comme si de rien n’était, une prestation rapportée par un journaliste de l’important quotidien montréalais La Presse.

Le dirigeable Filion est en effet pour le moins innovateur. Sa coque consiste en une série d’anneaux en bois et de poutrelles (en bois?) formant une structure cylindrique coiffée par deux structures (en bois?) de forme conique, à l’avant et à l’arrière, des structures similaires en apparence à des roues de bicyclette si on les voit de face. Tout cet ensemble, couvert de minces feuilles d’aluminium, donne une grande rigidité au dirigeable. Du moins, c’est ce qu’affirme Filion.

Une bonne couche de céruse, un produit hautement toxique, assure théoriquement l’étanchéité de la coque du dirigeable Filion et réduit au minimum les fuites de gaz. Théoriquement.

Une soupape placée sur le côté gauche de la coque permet au gaz qui doit maintenir le dirigeable en l’air, de l’hydrogène dans ce cas-ci, de s’échapper si la pression interne devient trop élevée.

Le pilote de l’aérostat occuperait une petite nacelle suspendue sous la coque par de minces câbles en acier.

L’hélice de la machine volante de Filion est activée par un pédalier sans chaîne un tant soit peu similaire à celui de certaines bicyclettes.

Votre humble serviteur doit avouer être intrigué par une légère ressemblance entre le dirigeable Filion et le dirigeable Schwarz, conçu par un citoyen de l’Empire austro-hongrois, un marchand de bois en fait, David Schwarz / Schwarz Dávid, et… Qu’avez-vous donc, ami(e) lectrice ou lecteur facilement troublé(e)? Ne savez-vous pas que, dans la partie hongroise du dit empire, le prénom d’une personne suit son nom de famille? Soupir… Poursuivons maintenant.

La partie avant du dirigeable rigide Schwarz, la première machine volante de ce type sur la planète que nous partageons, a en effet une forme conique. La partie arrière, par contre, est presque plate. Elle est en fait très légèrement arrondie. Ces deux parties sont jointes par une troisième, de forme cylindrique. Tant la structure interne que le revêtement extérieur du dirigeable sont en aluminium. La puissance est fournie par un moteur à essence.

Un premier exemplaire, construit vers 1893 à Saint-Pétersbourg, Empire russe, ne semble pas avoir volé.

Un second exemplaire, d’environ 48 mètres (environ 157 pieds) de long, effectue une brève envolée près de Berlin, Empire allemand, en novembre 1897. Des problèmes avec les courroies de transmission de la paire d’hélices qui assurent la propulsion de la machine amènent le jeune pilote militaire, qui n’a évidemment aucune expérience de pilotage, à se poser d’urgence, avec succès d’ailleurs. Le dirigeable se renverse toutefois dans les instants qui suivent. Les dommages qu’il subit sont irréparables.

Schwarz échappe cependant à cette terrible vision. Il décède en janvier 1897, à l’âge de 46 ans.

Si le vol de novembre 1897 est certes mentionné dans la presse aéronautique européenne de l’époque, très peu de quotidiens québécois publient plus d’un mot à son sujet. Du coup, il est difficile d’évaluer les chances que Filion en ait entendu parler.

Ceci étant dit (tapé?), Filion affirme être familier avec les expériences d’un officier allemand à la retraite mentionné à quelques reprises depuis décembre 2017 dans notre excellent blogue / bulletin / machin, le comte Ferdinand Adolf August Heinrich von Zeppelin, et d’un Brésilien riche et sans peur mentionné quelques fois dans cette même publication depuis novembre 2018, Alberto Santos Dumont.

Et oui, le gaz sustentateur du dirigeable Filion, de l’hydrogène vous vous souviendrez, semble occuper tout l’espace intérieur de sa coque, tout comme c’est le cas, semble-t-il, pour les 2 exemplaires du dirigeable Schwarz.

Pourquoi ne pas utiliser l’hélium, dites-vous (tapez-vous?), ami(e) lectrice ou lecteur légèrement troublé(e)? Ce gaz n’est pas inflammable, après tout. Un bon point. Je vous prie toutefois de noter que l’hélium n’est pas disponible en quantité industrielle en 1902. De fait, ce n’est qu’en 1903 qu’une source autre qu’un laboratoire de chimie fait son apparition. Cette année-là, des chercheurs américains découvrent en effet de l’hélium dans un échantillon prélevé sur un site de forage pétrolier au Kansas, aux États-Unis. Et encore, les quantités produites ne sont apparemment pas énormes. De fait, ce n’est qu’en décembre 1921 qu’un dirigeable, le dirigeable non rigide C-7 de la United States Navy pour être plus précis, prend l’air grâce à l’hélium pour la première fois.

Mais revenons au dirigeable de Filion. Sa grande innovation, aux dires de celui-ci, se trouve ailleurs. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, elle a bel et bien trait au système de commande. Conscient de la nécessité de maintenir l’équilibre de sa machine volante dans le plan vertical, autrement dit en tangage, tout au long du vol, Filion fait appel à une masse mobile, coulissant le long d’un câble placé sous la nacelle du dirigeable. Cette approche est, selon l’inventeur, plus efficace et beaucoup moins lourde que l’emploi de moteurs munis d’hélices horizontales. Elle permet par ailleurs d’éliminer la nécessité d’avoir à transporter du sable ou de l’eau comme ballast, ce qui augmente d’autant la charge utile de la machine.

Le pilote peut évidemment déplacer le masse mobile à sa guise. Il active également le gouvernail de direction entoilé placé à l’arrière de l’hélice, un agencement qui augmente son efficacité.

Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur dont l’érudition me laisse souvent pantois, vous avez bien raison. Un ingénieur allemand, Theodor Kober, fait appel à une masse mobile pour maintenir l’équilibre de sa première machine volante dans le plan vertical, autrement dit en tangage. Et oui, il le fait avant Filion.

La dite machine est le LZ 1, ou Luftschiff Zeppelin 1, une machine volante dont la structure est autrement plus complexe que celle du dirigeable Filion. L’hydrogène qui maintient le LZ 1 en l’air se trouve par ailleurs à l’intérieur de 17 cellules en coton caoutchouté. Et non, le revêtement de la coque de ce mastodonte (environ 128 mètres (environ 420 pieds)!) n’est pas en aluminium. Il est fait ce coton.

Le premier vol du LZ 1, en juillet 1900, se termine malheureusement par un atterrissage d’urgence occasionné par un blocage de la masse mobile, la panne d’un des 4 moteurs et une brise un peu trop forte. Il vole de nouveau en octobre 1900, mais ceci est une autre histoire. Si, si, une histoire autre.

Louis N. Filion. Anon., « Un grand projet. » Album Universel, 28 juin 1902, 194.

Qui donc est le modeleur, ouvrier, sculpteur ou tailleur de pierre bien oublié en 2022 qui conçoit le dirigeable montréalais au cœur de ce numéro de notre blogue / bulletin / machin?

Filion voit le jour en août 1871, à La Malbaie, Québec – un village situé sur la rive nord du majestueux fleuve Saint-Laurent.

Votre humble serviteur doit avouer avoir trouvé bien peu de chose sur la vie de Filion. Avant de se lancer à fond dans la conception et fabrication de son aérostat, il travaille pour un marbrier bien connu de Lévis, Québec, Olivier Jacques, et c’est tout.

Compte tenu de ces circonstances, puis-je suggérer que cette péroration se limite aux activités aérostatiques de Filion?

Grand merci.

Quelques citoyens de Montréal sont à ce point intrigués par le projet de Filion qu’ils acceptent de créer une petite compagnie en commandite, au cours de l’année 1903 semble-t-il. Les fonds investis par ces mécènes, pas plus de 2 000 $ ou 3 000 $ dit-on, soit environ 54 000 $ ou 81 000 $ en devise 2022, rendent possible l’achat des susmentionnées feuilles d’aluminium. Filion et une petite équipe travaillent d’arrachepied pendant plusieurs mois pour compléter le dirigeable.

Un article paru un peu avant la mi-août 1903 dans l’important quotidien montréalais La Patrie souligne que Filion prévoit effectuer un premier vol d’essai avant même la fin de ce mois.

Mieux encore, Le Canada informe son lectorat que le dirigeable de Filion, le Santos-Dumont canadien aux dires de ce quotidien montréalais d’importance secondaire, doit compter parmi les attractions de l’exposition agricole et industrielle qui doit se tenir à Saint-Jean, Québec, l’actuelle Saint-Jean-sur-Richelieu, du 5 au 12 septembre.

Mieux encore au carré, un quotidien américain, Boston Evening Transcript de… Boston, Massachusetts, rapporte un fin avant la fin août 1903 que Filion doit compter parmi les personnes devant participer à l’imposante exposition trisannuelle organisée par la Merchants and Manufacturers’ Association de Boston, une exposition qui se tient du 5 au 31 octobre.

Et non, ami(e) lectrice ou lecteur un peu trop enthousiaste, Filion et sa machine ne comptent pas, en fin de compte, parmi les attractions de l’exposition de Saint-Jean. L’inventeur ne semble pas non plus se rendre à Boston. C’est à se demander si Filion ne fait pas preuve d’un peu trop d’enthousiasme dans ses déclarations.

Plus de 20 000 (!) minuscules vis ou rivets plus tard, le 25 juillet 1904, en début de soirée, Filion fait la démonstration de son dirigeable.

L’aérostat complété par Filion et son équipe peut finalement être examiné d’assez près, mais pas de trop près quand même. Il mesure environ 17 mètres (environ 55 ou 56 pieds) de long et pèse environ 90 kilogrammes (environ 200 livres), dit-on – un chiffre qui ne reflète peut-être pas vraiment la réalité si je peux me permettre un commentaire. En effet, une source de l’époque laisse entendre que les feuilles d’aluminium qui recouvrent la structure du dirigeable pèsent à elles seules plus de 90 kilogrammes (plus de 200 livres).

Quoiqu’il en soit, la coque du dit dirigeable pouvant contenir environ 240 mètres cubes (environ 8 500 pieds cubes) d’un gaz plus léger que l’air, l’hydrogène, celui-ci peut soulever une charge utile d’environ 170-180 kilogrammes (environ 375-400 livres), à supposer bien sûr que sa structure fasse osciller la balance à environ 90 kilogrammes (environ 200 livres), un chiffre qui, comme je viens de le dire (taper?), me semble un tantinet suspect. Enfin, passons.

Le dirigeable Filion est le premier et, fort possiblement, le seul / dernier dirigeable rigide conçu et / ou fabriqué en sol québécois ou canadien. Filion lui-même est peut-être la troisième personne / équipe sur la planète Terre à concevoir et construire un dirigeable rigide.

Croiriez-vous que Filion supervise la fabrication de l’équipement qui produit l’hydrogène destiné à son dirigeable? Le dit équipement fait appel à de la limaille de fer et à de l’acide chlorhydrique ou sulfurique, deux produits extrêmement dangereux pour la santé, pour produire le gaz en question. Il va de soi que Filion supervise la production de l’hydrogène dont il a besoin.

Saviez-vous que l’hydrogène, ou air inflammable pour utiliser une terminologie de l’époque, produit en août 1783, à Paris, France, sous la supervision du physicien / inventeur / chimiste français Jacques Alexandre César Charles, est produit de la même façon?

Pourquoi diable Charles a-t-il besoin de ce gaz, vous demandez-vous? Pour faire voler le premier ballon à gaz fabriqué sur la planète Terre, pardi. Le dit ballon, un ballon de plage d’environ 4 mètres (environ 13 pieds) de diamètre, est fabriqué par 2 fabricants d’appareils de mesure bien connus, les frères Anne-Jean Robert et Nicolas-Louis Robert, alias Marie-Noël Robert. La sphère multicolore parcourt une distance d’environ 16 kilomètres (10 milles) avant de se poser près de Gonesse, France. La population de l’endroit, qui n’a jamais rien vu de tel, ne tarde pas à attaquer à coup de fourches et pierres cet objet inconnu dont l’odeur sulfureuse laisse présager le pire.

Charles et Nicolas-Louis Robert prennent l’air à bord d’un ballon à gaz de plus grande taille en décembre 1783. Ce premier vol piloté à bord d’un ballon à gaz, le second vol piloté en ballon sur cette Terre, se déroule sans anicroche. Charles et Robert se posent à environ 35 kilomètres (environ 22 milles) de Paris, près de Nesles-la-Vallée, France. Charles décolle vite seul et atteint une altitude d’environ 3 300 mètres (environ 10 800 pieds). Si, si, environ 3 300 mètres (environ 10 800 pieds). Ce Charles-là est bien plus brave que votre humble serviteur. Glacé jusqu’aux os, il redescend non loin et sans encombre.

Je vous prie instamment d’excuser cette digression aérostatique, ami(e) lectrice ou lecteur. J’aime beaucoup les ballons, mais revenons au dirigeable Filion.

Pour les besoins de la démonstration de juillet 1904, la coque du dit dirigeable n’est remplie qu’en partie (67 %?). Cette inflation se fait fort possiblement là où s’effectue la démonstration, un vaste champ qui se trouve derrière le terrain du fort connu Shamrock Lacrosse Club de Montréal.

S’il est vrai que Filion et ses associés souhaitent voler sans témoins, le fait est qu’au moins une personne ne parvient pas à la fermer. En effet, environ 200 personnes se pointent pour assister à l’événement. Oh joie.

Un jeune homme malheureusement non identifié ayant pris place à bord du dirigeable, rapporte La Presse, les personnes qui maintiennent ce dernier au sol à l’aide de câbles lâchent tout. L’imposante machine volante s’élève avec majesté. Le jeune aéronaute, qui n’a évidemment aucune expérience de pilotage, se débrouille toutefois fort bien. Le dirigeable répond somme toute bien, une réponse causée fort probablement par une absence de vent.

C’est là le premier vol de dirigeable en sol québécois, voire canadien.

Cela étant dit (tapé?), l’absence de moteur à bord de la machine de Filion signifie qu’il ne s’agit pas vraiment d’une machine volante pratique. Dans ces conditions, on pourrait avancer que le premier vol contrôlé et soutenu d’une machine volante plus légère que l’air pratique en sol québécois, voire canadien, a lieu à Montréal le 13 juillet 1906. La veille, Charles Keeney Hamilton, un aéronaute américain et ancien aéronaute et parachutiste forain, doit atterrir quelques instants après le décollage lorsque certains des câbles qui relient l’enveloppe de son petit dirigeable non rigide à sa nacelle commencent à se rompre. Lui et le fabricant du dirigeable, Augustus Roy Knabenshue, qui s’est précipité de New York, New York, en train, travaille pendant des heures pour le réparer.

Et oui, vous avez tout à fait raison, ami(e) lectrice ou lecteur. Quelques / plusieurs dirigeables Knabenshue volent en Amérique du Nord entre 1905, lorsque le premier est mis à l’essai, et le début de la Première Guerre mondiale, en 1914, mais revenons au premier vol du dirigeable Filion.

Le jeune homme à la barre s’étant posé sans encombre, Filion prend sa place et quitte le sol. Tant l’inventeur que les témoins présents réalisent toutefois bien vite que le poids plus élevé de Filion limite très fortement les performances du dirigeable. L’inventeur se pose néanmoins lui aussi sans encombre, sous les applaudissements de la petite foule.

Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, votre humble serviteur présume que l’atterrissage effectué par le jeune homme non identifié s’effectue lui aussi sous les applaudissements de la petite foule. Ce n’aurait été que justice.

Il est à noter que le description de ce qui se passe le 25 juillet 1904 parue dans La Patrie diffère de celle qui paraît dans La Presse. Le journaliste Omer Chaput affirme en effet, en première page, notez-le bien, qu’il effectue 3 courtes envolées à très basse altitude, moins de 20 mètres (environ 60 pieds) en fait, à bord du dirigeable Filion. L’aérostat est retenu par des cordages pour éviter qu’il n’aille trop haut ou trop loin. Aux dires de Chaput, la présence de ces entraves tient au fait que dirigeable Filion ne dispose alors d’aucun dispositif permettant de contrôler sa montée et descente. De deux choses l’une, ou bien la susmentionnée masse mobile n’est pas en place, ou bien le journaliste ne comprend pas son fonctionnement.

Croiriez-vous que Chaput exige qu’une ambulance et des infirmiers soient demandées avant de monter à bord du dirigeable – une machine volante qui, rappelons-le, ne semble pas avoir encore volé? Cette exigence du journaliste est ignorée, ce qui ne lui plaît guère.

Saviez-vous que Chaput devient par la suite le premier rédacteur en chef d’un grand quotidien de Sherbrooke, Québec, la ville natale de votre humble serviteur? Ce gentilhomme est limogé en juillet 1910, pourtant, seulement 5 mois environ après la naissance de La Tribune. C’est un franc-maçon, voyez-vous, et l’église catholique, apostolique et romaine, alors suprêmement puissante au Québec, est farouchement opposée à la franc-maçonnerie, en raison de son adhésion au libéralisme et à la libre pensée. Le fait que Chaput soit un francophone catholique ne fait qu’augmenter la colère du réactionnaire clergé québécois, mais revenons à notre histoire.

Plus encore que La Presse, La Patrie souligne à quel point le poids un peu trop élevé de Filion limite les performances de sa machine. De fait, l’inventeur ne semble pas pouvoir quitter le sol.

Le dirigeable Filion est une machine assez primitive aux performances limitées, souligne La Patrie. Ceci étant dit (tapé?), elle peut être manœuvré sans trop de difficulté. À n’en pas douter, l’ajout d’un moteur à essence améliorerait sensiblement les performances de ce dirigeable.

Un hebdomadaire anglophone montréalais, Montreal Weekly Witness, n’est pas plus enthousiaste que ses vis-à-vis francophones. Aux dires de son journaliste, aucun des 3 jeunes hommes non identifiés qui prennent place dans la nacelle, successivement bien sûr, ne parvient à s’élever plus haut que la cime des arbres, ce qui n’est pas particulièrement surprenant vue la présence des câbles mentionnés par La Patrie. Pis encore, à chaque reprise, le dirigeable ne demeure pas en l’air bien longtemps. Les résultats obtenus par ces jeunes gens sont toutefois supérieurs à celui obtenu par Filion. S’il faut en croire Montreal Weekly Witness, l’inventeur ne parvient même pas à quitter le sol.

Sauf erreur, aucun journal anglophone québécois, voire canadien, autre que Montreal Weekly Witness ne mentionne Filion ou son dirigeable, et ce que ce soit en 1904, avant 1904 ou après 1904, ce qui est tout de même un peu curieux. Je n’oserai certes pas insinuer qu’il s’agit là d’une démonstration de préjudice antifrancophone mais cette absence de couverture me chicote. Enfin, passons.

Au moins 2 photographies du dirigeable Filion, vraisemblablement prises en juillet 1904, existent encore en 2022. Elles peuvent, je répète peuvent, être publiées sous forme de cartes postales photographiques vers 1904-05. En voici une troisième qui, elle, ne semble pas donner naissance à une carte postale.

Le dirigeable rigide Filion en plein vol. Anon., « Le Sport – Aérostation – Au Parc Mascotte enfonce Santos Dumont. » La Patrie, 6 août 1904, 2.

Et non, je ne comprends pas non plus la signification de la légende de cette photographie, mais je digresse.

Encouragé par la couverture médiatique entourant la démonstration de juillet 1904, Filion prévoit remplace le pédalier de son dirigeable par un petit moteur à essence.

Un vol public prévu pour le premier dimanche d’août, à Montréal, au parc Mascotte, disparu depuis belle lurette, ne semble pas avoir lieu, ce qui est bien dommage.

Croiriez-vous que Filion espère utiliser les sommes recueillies ce jour-là pour perfectionner davantage son dirigeable? De fait, il espère se rendre à St. Louis, Missouri, où se tient, entre avril et décembre 1904, une exposition internationale, la Louisiana Purchase Exposition, le divertissement le plus prodigieux jamais vu au monde, si je peux paraphraser, en traduction, la manchette d’un quotidien de l’époque.

Pourquoi diable Filion souhaite-t-il aller à St. Louis, vous demandez-vous? Une bonne question. Voyez-vous, un des nombreux attraits de l’exposition, outre les Jeux de la IIIe Olympiade, est une compétition aéronautique avec un grand prix de pas moins de 100 000 $ ÉU. Pour gagner cette somme d’argent réellement titanesque, qui correspond à environ 4 100 000 $ en devise canadienne 2022, un pilote n’a qu’à faire 3 fois le tour d’un circuit de 16 kilomètres (10 milles). Une bagatelle.

L’individu favorisé pour remporter le grand prix est, vous l’aurez deviné, petit(e) futé(e) que vous êtes, ami(e) lectrice ou lecteur, le susmentionné Santos Dumont. À la fin de juin 1904, toutefois, tout juste après son arrivée à St. Louis, l’enveloppe de son dirigeable, le No 7, apparemment connu sous le nom de Coursier, est irréparablement tailladée alors qu’elle est entreposée pendant la nuit dans un hangar. Il n’y aurait pas de vol le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine.

L’élite et les médias de St. Louis sont hors d’elle et eux. Profondément déçu, Santos Dumont rentre à Paris dans les jours qui suivent. La ou les personnes responsables de la destruction de son dirigeable, des pas bons américains fort probablement, ne sont jamais identifiées.

Une personne cynique, pas votre humble serviteur bien sûr mais peut-être vous, qui sait, pourrait se demander si le dirigeable a été saboté par une ou quelques personnes aux ordres d’au moins une des personnes qui, ayant offert le fameux 100 000 $, craignent que Santos-Dumont pourrait effectuer le vol demandé. Je vous dis ça comme ça, moi.

Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur passionné(e) de sport, les Jeux de la IIIe Olympiade comptent parmi les plus ridicules de tous les temps – et cette fois, puis-je dire que vous êtes celui / celle qui digresse?

Un article paru en janvier 1907 dans un hebdomadaire régional, Le Peuple de Montmagny, Québec, laisse entendre que Filion souhaite entreprendre de nouveaux essais en vol au printemps avec son dirigeable qui, cette fois, serait muni d’un petit moteur à essence. Alors à court d’argent pour effectuer ces travaux et relancer son projet, l’inventeur lance un appel à l’aide. Celui-ci ne semble malheureusement pas être entendu.

Votre humble serviteur doit avouer ne rien savoir sur la vie de Filion après 1907. Son précieux dirigeable est selon toute vraisemblance ferraillé.

J’aimerais pouvoir dire (taper?) que l’utilisation d’une masse mobile pour contrôler un dirigeable dans le plan vertical, autrement dit en tangage, devient chose commune. Ce n’est malheureusement pas le cas. Ce type de machine volante a fait, fait et va dans bien des cas continuer de faire appel à un gouvernail de profondeur et à de l’eau de ballast.

Permettez-moi de vous souhaiter une bonne semaine.

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Rénald Fortier