Le Québec / Canada et le satellite le plus simple, le vaisseau spatial PS-1, autrement dit Spoutnik I : Un survol de ce qui se publie dans la presse québécoise francophone entre les 5 et 12 octobre 1957, Partie 1

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Un dessin un tant soit peu inexact du vaisseau spatial PS-1, autrement dit Spoutnik I, en orbite autour de la Terre. Anon., « Fusées et satellites seraient invincibles. » Le Soleil, 8 octobre 1957, 1.

Bonne Semaine mondiale de l’espace 2020, ami(e) lectrice ou lecteur!

Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, votre humble serviteur souhaite abandonner, pour cette semaine seulement, rassurez-vous, le format anniversairial de notre blogue / bulletin / machin afin de consacrer de nombreuses lignes pontifiantes à une question qui, du moins je l’espère, n’a pas été abordée très, très souvent : de quelle manière la presse quotidienne et hebdromadaire, désolé, hebdomadaire québécoise francophone décrit ce qui se fait et se dit au Canada et, plus spécifiquement, au Québec, au sujet du premier satellite artificiel, le Spoutnik 1 soviétique, mentionné à plusieurs reprises dans notre blogue / bulletin / machin depuis février 2018. Compte tenu de l’ampleur même du sujet et d’une certaine paresse de ma part, je vais limiter cette pontification aux 7 jours qui suivent le lancement du dit satellite artificiel. Promis juré.

Cette entrée en matière étant derrière nous, passons aux actes, et…

Vous avez une question, n’est-ce pas? C’est bien. Que signifie les expressions satellite le plus simple et vaisseau spatial PS-1, dites-vous? Il s’agit tout bonnement d’expressions communément utilisées en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) pour décrire Spoutnik I, et…

Vous avez une autre question, n’est-ce pas? Soupir. L’illustration au début de cet article est-elle un simple dessin? Euh, permettez-moi de vous donner une réponse de conservateur de musée : oui et non. Ce que vous avez vu, ami(e) lectrice ou lecteur, est un dessin réalisé par un artiste américain inconnu que l’on a superposé sur une photographie de notre bonne vieille Terre prise en février 1955 à une altitude d’environ 230 kilomètres (environ 145 milles) à partir de la 12ème et dernière fusée Martin Viking lancée par le United States Naval Research Laboratory de la United States Navy.

Avant que vous ne posiez une troisième question, permettez-moi d’y répondre. Le satellite artificiel soviétique lancé en octobre 1957 circule autour de la Terre à une altitude bien supérieure, soit entre 215 et 940 kilomètres (environ 135 à 585 milles) d’altitude, ce qui correspond à une durée d’orbite d’un peu plus de 90 minutes, mais revenons à notre histoire.

 Comme vous pouvez l’imaginer, le lancement du dit satellite artificiel soviétique, le 4 octobre 1957, a l’effet d’une bombe. Cela étant dit (tapé?), le fait est que le gouvernement soviétique annonce son intention de placer un satellite en orbite dès juillet 1955. Cette mise en orbite doit se faire dans le cadre de l’Année géophysique internationale, une période de temps d’environ 16 mois (juillet 1957 à décembre 1958) consacrée à des travaux de recherche sur la Terre réalisés au niveau mondial mentionnée dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis juillet 2018.

Au fait, vous souvenez-vous qu’une astrophysicienne soviétique mentionnée dans un numéro de septembre 2019 de notre yadda yadda, Alla Genrikhovna Masevitch, est chargée de l’équipe d’observation optique mise sur pied afin de surveiller le dit satellite?

Interrogé au cours de la soirée du 4 octobre, peu après l’annonce du lancement de la « première ile de l’éther, » la traduction d’une expression utilisée par la presse soviétique, du moins c’est ce que prétend La Presse, un fort important quotidien de Montréal, Québec, l’astronome fédéral, Carlyle Smith Beals, déclare que celle-ci serait plus facile à détecter à l’aide de lunettes d’approche / longues-vues qu’avec les grands télescopes des observatoires du monde entier, y compris les gargantuesques télescopes réflecteurs de l’Observatoire fédéral d’astrophysique (miroir de 185 centimètres / 73 pouces de diamètre), à Saanich, près de Vancouver, Colombie-Britannique, et du David Dunlap Observatory (188 centimètres / 74 pouces) de la University of Toronto, à Richmond Hill, près de Toronto, Ontario.

Les grandes lunettes astronomiques et télescopes réflecteurs ne pouvant scruter qu’une infime portion de la voûte céleste à la fois, l’Observatoire fédéral compte par conséquent utiliser des petits télescopes en lieu et place de sa lunette astronomique / télescope réfracteur, le plus puissant instrument du genre au pays, un instrument dont la lentille mesure non moins de 38 centimètres (15 pouces) de diamètres.

Et si vous croyez que les lunettes astronomiques et télescope réfracteur canadien sont hénaurmes, permettez-moi de mentionner les télescopes réflecteurs du McDonald Observatory (miroir de 208 centimètres / 82 pouces de diamètre), au Texas, et du Mount Wilson Observatory (254 centimètres / 100 pouces), en Californie. En ce qui concerne la lunette astronomique de l’Observatoire fédéral, une bonne cinquantaine d’observatoires de par le monde ont un instrument dont la lentille a un diamètre supérieur.

Croiriez-vous que la dite lunette astronomique fait aujourd’hui, en 2020, partie de la collection du Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa, Ontario – un musée sœur / frère du fantabulastique Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa? Une opinion très personnelle si vous me le permettez. La dite lunette astronomique devrait se trouver sur le site de ce second musée. L’astronomie toute entière devrait en fait faire partie des champs de recherche du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada. Je vous dis ça comme ça, moi. (Bonjour, patronne, bonjour!) Mais revenons à notre histoire.

Le susmentionné Beals mentionne par ailleurs que, si les récepteurs radios de l’Observatoire fédéral ne peuvent probablement pas capter les signaux du satellite soviétique, ceux du Conseil national de recherches et du ministère de la Défense nationale peuvent probablement le faire.

Au moins un journaliste interroge par ailleurs Gustav Bakos, un assistant au David Dunlap Observatory et étudiant au doctorat au Department of Astronomy de la University of Toronto, au cours de la soirée du 4 octobre. Aux dires de celui-ci, le satellite soviétique se déplace à une vitesse telle que seuls des observateurs munis de puissantes lunettes d’approche ont des chances de le voir, et encore seulement à l’aube et au crépuscule. C’est en effet à ces moments que la petite sphère métallique est illuminée par le Soleil.

On est en droit de supposer que l’Observatoire fédéral demande au personnel de toutes les stations expérimentales et observatoires qui ont un équipement adéquat de tenter de photographier le satellite soviétique. De fait, Arthur A. « Art » Griffin, le chercheur en résidence de l’observatoire de Newbrook, Alberta, une station expérimentale de la division de Physique stellaire du dit observatoire, semble recevoir une telle requête dès le 5 octobre, mais poursuivons notre récit.

Vers 18 heures 30 minutes, heure locale, le 4 octobre, un technicien à la station radiophonique CHLT, propriété de La Tribune, le quotidien de Sherbrooke, Québec, la ville natale de votre humble serviteur, capte des signaux émis par le satellite soviétique. Ce radioamateur parvient à demeurer à l’écoute pendant environ 10 minutes.

Vers 20 heures 30 minutes, heure locale, un radioamateur, Martin Hansen, de Edmonton, Alberta, parvient à capter des signaux émis par le satellite, très faibles selon lui, pendant environ 20 minutes.

Vers 22 heures, heure locale, semble-t-il, Douglas Johnson, un radioamateur de Halifax, Nouvelle-Écosse, capte des signaux radios émis par le satellite artificiel soviétique. Il enregistre les dits signaux et les fait parvenir à la station locale du radio télédiffuseur d’état canadien, Canadian Broadcasting Corporation. Ravie, la direction de CBHT diffuse les dits signaux au cours de son bulletin de nouvelles de 23 heures 10 minutes, heure locale toujours.

Encore un autre radioamateur, Baden Langton de Hamilton, Ontario, entend des signaux émis par le satellite un peu avant 23 heures 30 minutes, heure locale. Il perd le contact au bout d’environ 8 minutes. Détail intéressant, Langton devient présentateur de nouvelles à la télévision et à la radio, au Canada et aux États-Unis, au cours des années 1960.

Le lancement du premier satellite artificiel joue un bien vilain tour à la direction d’un avionneur canadien connu entre tous et filiale du géant industriel britannique Hawker Siddeley Group, A.V. Roe Canada Limited (Avro Canada) de Malton, Ontario. Depuis quelques années déjà, les divisions Aircraft et Gas Turbine de ce géant aéronautique, rebaptisées Avro Aircraft Limited et Orenda Engines Limited en 1954-55, travaillent sur un projet d’intercepteur de bombardiers supersonique destiné à l’Aviation royale du Canada. Le programme CF-105 Arrow franchit une étape décisive le… 4 octobre 1957. Plus de 12 000 personnes assistent au dévoilement du premier aéronef, à l’usine de Avro Aircraft. La direction est ravie; le Arrow va faire la une des plus importants quotidiens du Canada. Comme nous le savons maintenant, le hasard en veut autrement. Les gros titres vont au satellite soviétique.

Est-il nécessaire de mentionner que Avro Canada et Hawker Siddeley Group sont mentionnées à plusieurs reprises dans notre blogue / bulletin / machin depuis mars 2018? Non? Fort bien.

Le lancement du premier satellite artificiel défraye évidemment la manchette dans les quotidiens francophones québécois du 5 octobre, mais pas nécessairement en première page. Si un quotidien d’importance, La Patrie de Montréal, par exemple, tonne, sur sa première page, « Satellite lancé par la Russie, » le grand article contenant des informations sur le « Satellite terrestre lancé par la Russie » est relégué à la page 18. Un quotidien conservateur respectable de Québec, Québec, L’Action catholique, quant à lui, informe son lectorat que « Moscou prétend avoir lancé un 1er satellite artificiel. » Le contenu même de cet article de première page n’est certes pas aussi, oserons-nous dire, dubitatif.

La Presse, propriétaire de La Patrie depuis près d’un quart de siècle soit dit en passant, mentionne quant à elle que « La Russie lance avec succès un satellite artificiel de la Terre » en première page. Le Devoir, un quotidien montréalais fort respecté, place lui aussi en première page un grand article intitulé « La Russie lance avec succès le premier satellite de la Terre. » À Québec, le plus important quotidien de la région, Le Soleil, fait preuve de sobriété : « La Russie lance son satellite. »

Vous noterez l’utilisation, dans ces quotidiens, du terme Russie, un tant soit peu anachronique compte tenu de l’intégration de ce territoire à l’URSS en novembre 1922. Enfin, passons.

Une dépêche publiée ce même 5 octobre rapporte que l’Observatoire fédéral, situé à Ottawa, sur le site de la Ferme expérimentale centrale, scrute constamment le ciel afin de déceler le satellite soviétique.

Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, vous avez bien raison. Le Musée de l’agriculture et de l’alimentation du Canada, un musée sœur / frère du fantabulastique Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, se trouve sur le site de cette même Ferme expérimentale centrale.

Le révérend Martin Walter Burke-Gaffney, un astronome / mathématicien / scientifique de la St. Mary’s University de Halifax, rapporte que, ayant suivi les instructions du radiodiffuseur d’état soviétique Radio Moskva, selon lesquelles le satellite doit survoler sa ville le 5 octobre, il fait placer à l’extérieur quelques télescopes réflecteurs et / ou lunettes astronomiques. Personne ne voit la plus petite trace d’un satellite artificiel.

Le commandement de l’ARC dans les provinces de l’Atlantique rapporte quant à lui que ses stations radar ne détectent strictement rien.

Au cours de la soirée du 5 octobre, Earl McCarron, le gérant de la station radiophonique CHSJ de St. John, Nouveau-Brunswick, propriété de New Brunswick Broadcasting Company Limited, elle-même propriété de New Brunswick Publishing Company Limited, dit avoir aperçu pendant une seconde à peine une « substance de couleur orange-or de la grosseur d’un poing » qui émet des étincelles.

Le David Dunlap Observatory ayant annoncé qu’il va tenter d’observer le satellite soviétique au cours de la nuit du 5 au 6 octobre, je pense, au moins un journaliste tente d’obtenir le résultat de ces observations. Silence total de la part des astronomes.

Bon nombre de Canadiennes et Canadiens scrutent le ciel le 6 octobre – et le 5 octobre aussi peut-être. De fait, des personnes affirment avoir vu « des boules jaunes, une substance de couleurs orange-or, des objets ronds, des traînées lumineuses et une sphère fugitive. » Si votre humble serviteur peut se permettre un commentaire, les dites personnes font preuve d’une imagination un tantinet trop fertile. De fait, aucun observateur d’un observatoire canadien n’a encore vu le satellite soviétique. De affirme L’Action catholique, toujours aussi dubitatif peut-être, « aucun organisme scientifique de par le monde scientifique n’a confirmé qu’il ait été vu. »

Remarquez, il se peut que certaines des personnes mentionnées ci-haut voient l’étage principal du missile balistique intercontinental Korolev R-7 « Semyorka » qui a placé le satellite artificiel en orbite. De fait, c’est précisément ce qu’affirme, le 10 octobre, A.M. Lozinski, principal collaborateur scientifique du conseil astronomique de la Akademiya Nauk Sovestskogo Soyuza, en d’autres termes l’académie des sciences de l’URSS.

Comme vous le savez fort bien, le R-7 est mentionné à quelques / plusieurs reprises dans notre blogue / bulletin / machin depuis juillet 2018.

Aux dires du directeur des observations du Montréal Centre de la Société royale d’astronomie du Canada, Frank J. De Kinder, le dit centre ne disposant pas de télescopes conçus pour ce type de travail, il décide de ne pas tenter d’observer le satellite. Les membres du centre prennent cette décision lors d’une réunion spéciale qui se tient au cours de la soirée du 6 octobre.

Cela étant dit (tapé?), un radioamateur de Bathurst, Nouveau-Brunswick dit avoir capté les signaux radio du satellite soviétique à 2 reprises au cours de la soirée du 6 octobre. Hugh McCrea est le premier radioamateur non-voyant actif dans les provinces de l’Atlantique. Un autre radioamateur de Bathurst que celui-ci connaît bien, Garnett Wafer, dit avoir vu « une traînée de lumière dans le ciel qui ne ressemblait pas à une étoile filante. »

Coup de théâtre en ce même 6 octobre! La capitaine de la goélette Roden D. affirme avoir vu un objet rond et argenté filant à toute allure au-dessus du fleuve Saint-Laurent, direction sud-ouest, non loin de Sorel, Québec, aux environs de 18 heures 20 minutes, heure locale. Ayant observé l’objet volant à l’œil nu, Roger G. Desgagnés et son frère, Denis Desgagnés, d’où le nom du navire, Roden D., pour ROger et DENis Desgagnés, l’examinent par la suite avec une lunette d’approche. Ces résidents de Saint-Joseph-de-la-Rive, Québec, sont convaincus qu’ils voient le satellite soviétique. L’objet volant demeure visible pendant près de 10 minutes.

Une brève digression si vous me le permettez. Rebaptisée Monica L. en 1959, par un nouveau propriétaire, ce navire devient non-officiellement la goélette La Gentille du capitaine Félix Joli, un des personnages principaux d’un téléroman diffusé entre septembre 1963 et août 1965 par le radio télédiffuseur d’état canadien, la Société Radio-Canada. Rue de l’Anse compte parmi sa distribution plusieurs des grands noms du théâtre et de la télévision québécoise, de Maurice Beaupré à Marie Éva Lucille Gisèle Schmidt.

La Compagnie de navigation Desgagnés Limitée est une société de transport maritime aujourd’hui disparue dont les navires circulaient des Grand Lacs au golfe du Saint-Laurent. Il ne faut pas confondre cette firme avec Groupe Desgagnés Incorporée, une société de transport maritime encore active de par le monde en 2020, fondée vers 1973 par un cousin des propriétaires du Roden D., Yvan Desgagnés.

Tôt le matin du 7 octobre, un radioamateur de Pointe-Claire, Québec, George Good, parvient à capter les signaux du satellite soviétique. Au bout de quelques minutes, un message en code Morse vient toutefois brouiller ces signaux. Une fois décodé, le dit message se lit comme suit, en traduction : « Ici l’homme dans la Lune. Prenez garde, sinon le gros ours noir vous attrapera. » Good n’est pas amusé.

Et oui, ami (e) lectrice ou lecteur qui en sait beaucoup trop et qui pourrait être en mission d’espionnage, j’ai trouvé la mention de ce message envoyé par un petit rigolo dans un quotidien francophone québécois. Plus précisément, je l’ai trouvée dans un numéro de L’Action catholique.

Un peu plus tard au cours de la matinée du 7 octobre, vers 7 heures 50 minutes, heure locale, 2 techniciens de la firme Canadian Marconi Company de Montréal captent à leur tour les signaux du satellite soviétique à l’aide des puissants récepteurs de son laboratoire.

Ce même 7 octobre, plus ou moins au même moment, les signaux du satellite sont captés dans la région de Québec. François Baby, un des directeurs du Centre de Québec de la Société royale d’astronomie du Canada, hors des heures de travail bien sûr, se fait un devoir d’en informer les médias. À l’oreille, les dits signaux ressemblent aux stridulations d’un grillon mâle qui tente d’attirer l’attention d’une demoiselle de son espèce. Les sons émis se succèdent au rythme de 10 ou 11 par seconde. Le chef de la Division des archives techniques du ministère des Mines du Québec souligne que des bruits de fond compliquent sérieusement la tâche de toute personne tentant d’écouter les signaux du satellite.

Mentionnons au passage que l’édition du 7 octobre de La Presse renferme un bref article sans source selon lequel que le radiodiffuseur d’état soviétique Radio Moskva indique que le satellite artificiel doit passer au-dessus de Montréal aux environs de 23 heures 40 minutes, heure locale. Celui-ci n’étant visible qu’à l’aube et / ou crépuscule, personne ne le verra. Cela étant dit (tapé?), souligne l’auteur de l’article, les signaux radio du satellite pourront facilement être captés. L’édition du 9 octobre, quant à elle, mentionne les heures de passage du dit satellite au-dessus de 8 villes du continent américain, dont Ottawa, à environ 8 heures, heure locale. Cette information provient encore une fois du radiodiffuseur d’état soviétique. Le 11 octobre, La Presse signale que ce dernier fait savoir que, ce jour-là, le dit satellite doit survoler Vancouver vers 2 heures 50 minutes, heure locale, et Halifax, vers 6 heures 20 minutes, heure locale encore une fois.

L’Action catholique, quant à elle, mentionne dans son édition du 7 octobre que Radio Moskva fait savoir que le satellite soviétique doit survoler Québec ce même jour, vers 7 heures 55 minutes, heure locale.

L’URSS fournissant des informations utiles et à temps? Ciel, sois sage, mon cœur! Désolé.

Dans un tout autre ordre d’idée, l’édition du 7 octobre de La Presse rapporte que le correspondent à Ottawa d’un influent quotidien américain, The New York Times, de New York, New York, a recueilli des propos de Igor Sergueïevitch Gouzenko, un ancien commis au code à l’ambassade soviétique au Canada qui fait défection en septembre 1945 avec une centaine de documents prouvant l’existence d’un réseau d’espionnage soviétique au pays.

Et oui, érudit(e) ami (e) lectrice ou lecteur, l’annonce de l’existence d’un tel réseau d’espionnage, en février 1946, a l’effet d’une bombe. L’affaire Gouzenko constitue à n’en pas douter un des éléments déclencheurs de la Guerre froide, mais revenons à notre défecteur / traître à sa patrie.

Gouzenko affirme au correspondent du The New York Times qu’il vient d’écrire au président américain, Dwight David « Ike » Eisenhower, un gentilhomme mentionné dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis mars 2018. Il dit lui avoir affirmé que l’URSS est parvenue à lancer le premier satellite grâce à des renseignements recueillis par des espions infiltrés au sein même de firmes américaines qui œuvrent dans le domaine des fusées. Gouzenko ajoute dans sa lettre que les dits espions sabotent le travail des dites firmes.

Si je peux me permettre un commentaire, on peut se demander comment Gouzenko, isolé dans sa bulle depuis plus de 10 ans, pourrait avoir accès à la moindre information sur les activités des années 1950 du Komitet Gosudarstvennoy Bezopasnosti ou du Glavnoye Razvedyvatel’noye Upravleniye, les agences de renseignement civile et militaire de l’URSS. Ce pays n’a en fait nul besoin de renseignements recueillis par des espions pour concevoir son susmentionné missile balistique intercontinental R-7. Enfin, passons.

L’édition du 7 octobre de La Presse renferme un éditorial consacré au premier satellite artificiel. Son auteur amorce son propos en indiquant que le dit satellite, dont le lancement était prévu dans le cadre de la susmentionnée Année géophysique internationale, est l’item le plus spectaculaire dans la liste de ses activités et projets, et le plus apte à intéresser les foules. Il poursuit en indiquant que la nationalité du satellite importe peu d’un point de vue scientifique. S’il est vrai que l’URSS a devancé les États-Unis, ceux-ci ne vont pas tarder à lancer leurs propres satellites, et ce dès le printemps 1958, suite à des expériences accomplies au cours de l’automne 1957.

L’information rendue publique par les autorités américaines laisse croire qu’elles sont davantage intéressées à partager les résultats de leurs travaux de recherche avec le reste du monde que ne le sont leurs vis-à-vis soviétiques, beaucoup plus cachotiers.

L’auteur de l’éditorial souligne qu’il est tout à l’honneur de la science d’avoir réalisé un rêve vieux de plusieurs siècles. L’intérêt des masses tient surtout à cet aspect de la réalisation de l’URSS. Pour la communauté scientifique, la mise en orbite du satellite soviétique et, plus encore, de satellites américains va permettre de mieux connaître la Terre et d’explorer des espaces pour ainsi dire inconnus.

Votre humble serviteur doit avouer être un tantinet surpris par le ton adopté par l’éditorialiste de La Presse. L’impact du lancement du satellite sur l’évolution de la Guerre froide ne semble guère l’intéresser.

L’édition du 7 octobre de La Patrie renferme elle aussi un éditorial consacré au premier satellite artificiel. Il diffère en profondeur de celui de La Presse. Le journaliste et auteur Conrad Langlois souligne en effet que le lancement du dit satellite est d’une grande importance des points de vue scientifique et propagandiste.

Les conséquences de ce nouveau succès de la science et de la technologie vont profiter plus ou moins directement à l’ensemble de l’humanité. « Le temps n’est peut-être plus très loin où il sera possible d’aller visiter les autres planètes, » écrit (tape?) Langlois. Les chercheurs soviétiques ont également prouvé qu’ils ne sont pas en retard par rapport à ceux des États-Unis. Ils pourraient accomplir d’autres exploits sous peu.

Si le lancement du satellite soviétique, une nouvelle étape dans l’histoire des grandes réalisations humaines, est une occasion de réjouissance, le fait est qu’il prouve de nouveau que la lutte entre les pays libres et le monde communiste n’est pas seulement idéologique ou même militaire. Elle est et sera de plus en plus économique, scientifique et technologique. La capacité qu’a le gouvernement soviétique de garder dans ses collèges et universités un pourcentage beaucoup plus grand de jeunes personnes que ne le peuvent, ou ne le souhaitent, ses adversaires idéologiques pourrait permettre à l’URSS de faire des progrès matériels rapides. Les peuples libres devront faire de même avant longtemps, conclut Langlois, pour empêcher les communistes de s’emparer du monde sans même faire la guerre.

Dans sa chronique aux quatre points CARDINAUX de la même édition du 7 octobre de La Patrie, Dostaler O’Leary souligne que l’événement capital qu’est le lancement du satellite soviétique va avoir des conséquences inattendues, voire même insoupçonnées. L’auteur / chroniqueur / éditorialiste / journaliste / rédacteur ne semble pas partager l’opinion d’un influent et respecté quotidien de Paris, France, et non pas Texas, assez conservateur, Le Monde. Ce dernier refuse en effet de donner au dit satellite le caractère d’un espion en orbite ou d’une arme thermonucléaire. Le Monde croit par ailleurs que l’absence d’information fournie avant le lancement laisse entendre que le gouvernement soviétique doutait du succès de l’entreprise.

O’Leary partage davantage l’opinion exprimée par un hebdomadaire parisien assez conservateur, Le Journal du dimanche. S’il espère amenuiser le succès de propagande réalisé par le gouvernement soviétique, le seul hebdomadaire national d’informations générales du dimanche en France affirme que son vis-à-vis américain devra tout faire pour trouver quelque chose de nature scientifique dont l’impact sur l’imagination populaire serait aussi grand que celui du satellite soviétique.

O’Leary et Le Journal du dimanche ne réalisent évidemment pas que le gouvernement soviétique est lui-même quelque peu éberlué par l’ampleur des réactions suscitées par le lancement de son satellite. Réalisant aussitôt à quel point le dit lancement peut accroître le prestige de l’URSS, il fait de la conquête de l’espace un des chevaux de bataille de sa propagande – et demande de nouveaux lancements de satellites dans les plus brefs délais. De fait, un second satellite décolle en novembre 1957. Il transporte une chienne connue mondialement sous le nom de Laïka – la première cosmonaute / astronaute si je peux me le permettre. Cette pauvre bête sans histoire ou pédigrée meurt quelques heures après le lancement de Spoutnik II.

Une brève digression si vous me le permettez, ami (e) lectrice ou lecteur. En 1944-45, le fondateur de Le Journal du dimanche, le fameux journaliste et patron de presse Pierre Lazareff, dirige la section francophone de la American Broadcasting Station in Europe, une station radiophonique de propagande créée à Londres, Royaume-Uni, par le Office of War Information américain afin de diffuser des émissions en Europe occupée. Un des journalistes / lecteurs de nouvelles qui travaille pour lui est nul autre que René Lévesque, un futur premier ministre du Québec mentionné dans des numéros de avril et septembre 2020 de notre blogue / bulletin / machin, mais revenons à notre histoire.

Encore et toujours ce sempiternel 7 octobre, 5 personnes, 5 hommes blancs plus précisément, dont le premier ministre du Canada, reçoivent un doctorat honorifique de la McGill University de Montréal. Au cours du discours de remerciement qu’il prononce à cette occasion, dans le cadre de la célébration de la journée des fondateurs, John George Diefenbaker affirme qu’une reconnaissance du triomphe de la technologie et un hommage à ceux qui l’ont rendu possible ne rend pas mauvais service au monde libre. De fait, ajoute-t-il, il ne serait pas étonné d’apprendre dans un avenir plus ou moins éloigné qu’une des jeunes personnes qui se trouvent devant lui effectue un voyage dans l’espace.

Cela étant dit (tapé?), Diefenbaker souligne à quel point le lancement du satellite soviétique est un défi que doit relever le monde libre, en particulier les pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, dont le Canada. Ne l’oublions pas, l’objectif final du gouvernement de l’URSS est de dominer l’humanité entière.

Aux dires de certaines sources, rappelle Diefenbaker, il y aurait davantage de personnes diplômées en science en URSS que dans tous les pays du monde libre réunis. S’il est hors de question de faire appel aux méthodes utilisées par le gouvernement soviétique, les pays libres se doivent néanmoins de collaborer afin de fournir davantage de pognon / foin, mes mots et non pas ceux du premier ministre, à la communauté scientifique. Une vaine volonté d’économiser quelques sous ne doit pas mettre la survie du monde libre en danger.

Alors que la journée du 7 octobre s’achève, le personnel du David Dunlap Observatory tente de capter les signaux radio du satellite artificiel alors qu’il file au-dessus de Toronto. L’éminent et respecté directeur de cette institution de haut savoir, sans jeu de mots, John Frederick Heard, rapporte n’avoir rien entendu. Personne n’a entendu quoi que ce soit de satellitaire, en fait. Heard indique qu’il se peut que l’équipement radio du satellite soviétique soit en panne. Il se peut par ailleurs qu’il émette maintenant sur une autre fréquence.

Le radio amateur Gilles Blackburn avec son équipement, Chicoutimi, Québec. Albert Tremblay, « Le signal du satellite capté à Chicoutimi. » Le Progrès du Saguenay, 9 octobre 1957, 1.

Le radio amateur Gilles Blackburn avec son équipement, Chicoutimi, Québec. Albert Tremblay, « Le signal du satellite capté à Chicoutimi. » Le Progrès du Saguenay, 9 octobre 1957, 1.

À Chicoutimi, une ville aujourd’hui intégrée dans la ville de Saguenay, Québec, le radioamateur Gilles Blackburn a passablement plus de chance. Ce directeur régional de l’association québécoise des radioamateurs, Radio Amateur du Québec Incorporée, et président du Club des sans-filistes amateurs de Chicoutimi Incorporée, capte en effet les signaux du satellite soviétique à 2 reprises au cours de la soirée du 7 octobre, à environ 19 heures 5 minutes et 20 heures 45 minutes, heure locale. Blackburn compte parmi les employés de la Compagnie électrique du Saguenay, une entreprise de services publics de la région du Saguenay.

Quelques autres radios amateurs de cette même région, dont Gérard Duchesne, un des directeurs du Club des sans-filistes amateurs de Chicoutimi, parviennent eux aussi à entendre les dits signaux. Au moins l’un d’entre eux les enregistre. Blackburn le contacte afin qu’Albert Tremblay, le journaliste du quotidien Le Progrès du Saguenay de Chicoutimi, Québec, qui se trouve chez lui, puisse les entendre.

Tôt le matin du 8 octobre, Blackburn contacte un radioamateur de Paris, France. Ce bon copain lui indique avoir lui aussi capté les signaux du satellite artificiel soviétique.

Et c’est sur ces quelques mots que prend fin la première partie de cet article de notre blogue / bulletin machin consacré à la Semaine mondiale de l’espace 2020. N’oubliez pas de revenir sur ce site la semaine prochaine afin de lire la suite.

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Rénald Fortier