Un siècle de technologie et d’innovation agricoles dans la région québécoise des Laurentides : De Dion & Frère à Dion-AG

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Une des batteuses remorquées conçues et fabriquées par Dion & Frère Incorporée de Sainte-Thérèse-de-Blainville, Québec. Anon., « Publicité – Dion & Frère Incorporée. » Le Bulletin des agriculteurs, septembre 1940, 47.

Un jour, un jour, quand vous viendrez, ami(e) lectrice ou lecteur, nous vous ferons voir de grosses batteuses. Les dites batteuses sont en fait entreposées au Centre de conservation des collections situé à 2 pas du Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa, Ontario – une institution sœur / frère du Musée de l’agriculture et de l’alimentation du Canada, à Ottawa – et du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à… Ottawa.

Qu’est-ce qu’une batteuse, dites-vous? Une bonne question. Une batteuse est une machine agricole servant à battre les céréales, le blé par exemple, afin de séparer les grains de leur enveloppe (balle) et de leurs tige (paille). Depuis de nombreuses années, cette machine se combine à une moissonneuse. La machine agricole résultant de cette union est une moissonneuse-batteuse. (Duh…)

Un factoïde si vous me le permettez. La chanson de langue anglaise Thrasher de l’auteur / compositeur / interprète canadien Neil Percival Young, qui date de 1978, compare l’action d’une batteuse aux forces naturelles qui séparent des ami(e)s les uns des autres.

Les premières batteuses, ou moulins à battre le grain, des machines stationnaires à cette époque, font leur apparition au Canada, la colonie britannique qui donne naissance au Québec et à l’Ontario en 1867, lorsque le Canada actuel voit le jour, dès les années 1840. Il va de soi que ces machines sont alors beaucoup plus nombreuses dans leur pays d’origine, les États-Unis. Apparues dès les années 1820, les batteuses stationnaires sont peu à peu remplacées par des batteuses à traction animale à partir des années 1860.

Le premier fabricant de batteuses de la grande région de Montréal, Canada-Est, aujourd’hui au Québec, voit le jour au plus tard en 1845, à Terrebonne, Canada-Est, aussi aujourd’hui au Québec. La machinerie agricole produit dans ses ateliers est renommée un peu partout en Amérique du Nord, voire même en France. Croiriez-vous que Matthew Moody & Sons Company Limited existe encore en 2020, sous une autre forme bien sûr? Les divisions qui existent de nos jours appartiennent à Inox Tech Canada Incorporée de Sainte-Catherine, Québec, et à sa filiale, Systèmes Accessair Incorporée.

Votre humble serviteur a eu la surprise de découvrir que Systèmes Accessair détient depuis 2000 les droits de fabrication de la salle d’embarquement mobile ou car transbordeur Plane-Mate, un véhicule utilisé à l’aéroport international Pierre Elliott Trudeau de Montréal pour transférer les passagères et passagers d’un édifice d’aérogare à leur avion de ligne. Aimeriez-vous en savoir plus long sur ce véhicule de transfert de passagères et passagers?

Si tel est le cas, puis-je vous suggérer de vous armer de patience, ami(e) lectrice ou lecteur? Je songe en effet à pontifier sur cette question vers la fin de l’année 2021. Vous avez le cœur brisé, je sais, mais, pour citer un personnage de la comédie romantique et film culte de 1987 La Princesse Bouton d’Or, mentionnée dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis février 2018, habituez-vous à la déception.

Soucieux de ne pas trop affecter votre moral, j’ai le plaisir de vous indiquer que 2 des pionniers de l’industrie de la machinerie agricole au Québec comptent parmi les premiers millionnaires francophones de l’Amérique du Nord.

Vous vous souviendrez bien sûr qu’un autre de ces Crésus a pour nom Antoine Chabot. Plus connu sous le nom de Anthony Chabot, cet homme d’affaires, entrepreneur et philanthrope supervise la construction de réseaux d’eau publics en Californie, et dans d’autres états. Ce travail est si bien connu qu’il lui vaut le surnom de « Water King, » ou roi de l’eau. Chabot est mentionné dans des numéros de mai et juillet 2019 de notre vous savez quoi.

Incidemment, un frère de l’arrière-arrière-arrière-grand-père de mon grand-père maternel est apparemment l’ancêtre de ce riche Québéco Américain. Le monde est petit n’est-ce pas? Mais revenons aux 2 susmentionnés pionniers de l’industrie de la machinerie agricole au Québec.

Charles Séraphin Rodier se lance en affaire en 1851. Dès 1880, il est le plus important propriétaire foncier de la grande région de Montréal. Charles Alfred Roy, dit Desjardins, quant à lui, fonde une firme, Compagnie Desjardins (Enregistrée?), à Saint-Jean-de-Kamouraska, Canada-Est, maintenant au Québec, en 1865. Industries Desjardins Limitée existe encore en 2020.

Plusieurs autres fabricants de machinerie agricole voient le jour au Québec vers la fin du 19ème siècle ou au début du 20ème siècle. Ces dits fabricants fabriquent des batteuses, entre autres choses.

Comme vous pouvez l’imaginer, un magazine agricole comme Le Bulletin des agriculteurs, un mensuel québécois lancé en février 1918, mentionne ce type de machine à plus d’une reprise au fil des décennies. Croiriez-vous que cette publication, alors hebdomadaire, est tout bonnement une version remaniée du Bulletin de la Société coopérative agricole des fromagers de Québec, lancé en février 1916?

Aimeriez-vous en savoir plus long sur, sinon la batteuse Dion, du moins sur Dion & Frère Incorporée de Sainte-Thérèse-de-Blainville, Québec ? Vermouilleux.

Il était une fois, vers 1915, 2 frères, Amédée Dion et Bruno Dion, qui s’adonnent à la culture générale et l’élevage de vaches de race Jersey, à Sainte-Thérèse-de-Blainville. Le premier a environ 35 ans et le second, environ 26 ans.

Vers 1915, dis-je, les frères Dion commencent à s’intéresser à la mécanisation du travail agricole. Ils conçoivent une table d’alimentation automatique pour introduire les gerbes de céréales dans le cœur de divers types de batteuses. Si leur invention fonctionne bien, les Dion réalisent assez rapidement que leur production ne deviendrait rentable que si leur table d’alimentation automatique convient à des batteuses dont le mécanisme est alimenté par le dessous, et non pas par leur dessus – des batteuses d’un type utilisé dans les vastes étendues des provinces de l’Ouest canadien par exemple.

En 1918, soucieux de répondre aux besoins croissants de leur ferme, les frères Dion conçoivent une batteuse performante en bois, le matériau communément utilisé à l’époque. La dite ferme n’étant pas conçu pour répondre aux besoins de personnes qui souhaitent fabriquer des machines agricoles en assez grand nombre, le nombre de batteuses produites est pour le moins limité. Pis encore, toutes les pièces des batteuses Dion sont fabriquées à la main, par les 2 frères ou dans des petits ateliers d’usinage de la région. Testées en 1918-20, ces batteuses s’avèrent solides et fiables.

Réalisant que leur batteuse est une machine originale au rendement supérieur qui produit du grain plus propre, et sans perte, que des machines contemporaines, les frères Dion obtiennent des brevets d’invention canadiens et américains.

En 1920, les frères Dion fondent Dion & Frère (Enregistrée?), sur le site même de leur ferme. De plus en plus de fermiers reconnaissant la qualité de sa batteuse, Dion & Frère doit accroitre la surface de ses ateliers à plusieurs reprises au fil des ans. Croiriez-vous que la firme exporte une première batteuse aux États-Unis dès 1926?

De fait, ni les ressources financières limitées de la firme, ni le début de la Grande crise, en 1929, n’empêchent Dion & Frère de lancer un tout nouveau modèle de batteuse entièrement métallique. Cette initiative audacieuse mais risquée s’avère payante. Elle permet en effet à Dion & Frère d’effectuer une percée sur les marchés canadien et américain. La firme fabrique ainsi plusieurs milliers de batteuses qui se retrouvent dans plusieurs provinces et états.

Les frères Dion mettent par ailleurs au point une machine qui coupe le fourrage destiné à l’ensilage. Cette récolteuse-hacheuse, ou coupoir de fourrage d’ensilage, ou coupe-ensilage, n’est toutefois pas la première machine du genre. Saviez-vous qu’un homme d’affaires, inventeur et propriétaire terrien écossais, sir Charles Henry Augustus Frederick Lockhart Ross, met au point une machine de ce type dont un exemplaire est fabriqué, en 1925, aux États-Unis? Un professeur de génie agricole américain qui voit cette récolteuse-hacheuse avant son voyage vers l’Écosse, Floyd Waldo Duffee, se met en tête d’améliorer son concept. Il contacte une firme américaine qui fabrique un prototype. Pour une raison ou pour une autre, la première version de série de la récolteuse-hacheuse de Fox River Tractor Company n’apparaît qu’en 1936. Cette firme ne mentionne nulle part le rôle joué par Ross et / ou Duffee.

Et si le nom de Ross vous dit quelque chose, ami(e) lectrice ou lecteur féru(e) d’histoire, c’est que ce gentilhomme est lié à un épisode douloureux de la participation du Canada à la Première Guerre mondiale. Grand amateur de tir devant le Monstre spaghetti volant, Ross conçoit un fusil fort précis. Produite en série par Ross Rifle Company de Québec, Québec, le fusil Ross devient à toute fin utile l’arme standard de la Milice canadienne vers 1911 – au grand dam de la British Army qui souhaite voir les Dominions (Afrique du Sud, Australie, Canada et Nouvelle-Zélande) adopter un fusil britannique, fabriqué sous licence ou pas dans les dits Dominions.

Le fusil Ross s’avère malheureusement totalement inadapté aux conditions effroyables qui règnent sur les champs de bataille, en France et en Belgique, en 1915-16. De nombreux hauts gradés canadiens et britanniques demandent que le fusil Ross soit remplacé par le fusil standard de la British Army, moins précis peut-être mais beaucoup plus robuste. Au Canada, le ministre de la Milice et de la Défense, Samuel « Sam » Hughes, un grand défenseur de l’arme canadienne, refuse d’obtempérer. De plus en plus exaspéré par les frasques passées et présentes de son ministre au tempérament explosif, le premier ministre, sir Robert Laird Borden, le contraint à démissionner en novembre 1916.

Retirés du service en disgrâce, des milliers, sinon des dizaines de milliers de fusils Ross se retrouvent sur les tablettes. Un machiniste de Richmond, Québec, Joseph Alphonse Huot, conçoit l’idée de transformer ces armes en fusil mitrailleur / mitrailleuses légères – un type d’arme de plus en plus indispensable pour la guerre de tranchée que le Corps expéditionnaire canadien a de grandes difficultés à obtenir. Un prototype du fusil mitrailleur Huot est mis à l’essai en novembre 1916. Aussi prometteuse qu’elle soit, cette arme ne semble pas avoir beaucoup de défenseurs influents.

Un prototype amélioré arrive au Royaume-Uni en janvier 1918. Mis à l’essai en mars, dans des conditions réalistes, le fusil mitrailleur Huot s’avère somme toute supérieur au fusil mitrailleur Lewis, l’arme standard de ce type des armées de l’Empire britannique et une des plus importants fusils mitrailleurs du 20ème siècle – ce qui n’est pas peu dire. L’Armistice est toutefois signé, en novembre 1918, avant que la conversion de quelques milliers de fusil Ross ne commence, dans les ateliers de Dominion Rifle Factory, une société d’état créée à même les bâtiments et l’outillage de Ross Rifle, mais revenons à notre histoire.

Et oui, avant que je ne l’oublie, veuillez noter que la collection du susmentionné Musée de l’agriculture et de l’alimentation du Canada, comprend 2 coupoirs de fourrage d’ensilage conçus et fabriqués par le tout aussi susmentionnée Matthew Moody & Sons. La dite collection comprend par ailleurs une batteuse stationnaire conçue et fabriquée par Compagnie Desjardins Limitée, une raison sociale adoptée par Compagnie Desjardins en 1901.

En avril 1944, Dion & Frère devient Dion Frères Incorporée. Les personnes mentionnées dans les lettres patentes de la firme sont, euh, non, pas plus Amédée Dion que Bruno Dion. Les dites personnes sont François Dion, machiniste; Lucien Dion, ingénieur; et Paul Dion, comptable. Votre humble serviteur présume que ces 3 personnes sont des fils d’Amédée et / ou Bruno Dion.

Confiants du potentiel de Dion Frères, quelques investisseurs lui apportent leur support. Cet appui s’avère précieux lors de la construction d’une fonderie en 1946, sur le site de la firme.

Amédée Dion meurt en 1951, à l’âge de 70 ans. Bruno Dion quitte ce monde en septembre 1952. Il a à peine 62 ans. Ce double coup du sort ébranle Dion Frères mais n’ébranle pas ses fondations.

De fait, en 1953, après consultation auprès de collèges agricoles et de fermes expérimentales, la direction de la firme crée un centre de recherche où œuvrent quelques ingénieurs et dessinateurs industriels.

Les produits offerts par Dion Frères se diversifient par ailleurs au fil des ans, du wagon de ferme au silo de béton préfabriqué, en passant par au moins un système d’alimentation automatique des animaux de ferme.

En 1970-71, l’industrie de la machinerie agricole nord-américaine vit des heures difficiles. Dion Frères demande un peu de temps à un important créditeur. La banque en question refuse de lui accorder un délai. Dion Frères se retrouve en situation de faillite en juillet 1971, au grand dam de sa direction – et de nombreuses personnes de la région.

Craignant de ne plus être en mesure d’obtenir des pièces de rechange et / ou de trouver de l’équipement de remplacement, un certain nombre d’agriculteurs de la région des Laurentides tentent de relancer la firme vers la fin de l’hiver 1971-72. Ce Comité provisoire Dion Frères Incorporée n’atteint toutefois pas son objectif.

Au cours de l’été 1972, B. et R. Choinière Limitée, une firme peut-être créée à cet effet par 2 frères, Bernard et Richard Choinière, acquièrent les actifs de Dion Frères. Dion Machineries Limitée voit alors le jour. De fait, ces firmes existent en parallèle pendant de nombreuses années.

B. et R. Choinière et Dion Machineries se débrouillent fort bien au fil des ans. Il suffit de songer au système d’alimentation informatisé commercialisé en 1988 qui peut s’occuper d’un troupeau pouvant contenir jusqu’à 500 vaches. Ce Distronic gagne la médaille d’or de l’Association des fabricants de matériel agricole du Québec, lors de l’édition 1990 du Salon international de la machine agricole qui se tient en mars à Montréal.

Au printemps 2001, Dion Machineries signe un accord avec AGCO Corporation en vertu duquel ce géant américain de la machinerie agricole va distribuer certains de ses produits partout en Amérique du Nord, sauf au Québec et, semble-t-il, dans les provinces de l’Atlantique (Île-du-Prince-Édouard, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve).

Un changement de raison sociale, de Dion Machineries vers DFE Incorporée, DFE signifiant Développement d’équipement fourrage, semble avoir lieu un peu plus tard. Quoiqu’il en soit, Dion-AG Incorporée voit le jour en octobre 2004.

Votre humble serviteur se demande si la présence des lettres AG dans cette nouvelle raison sociale signifie que AGCO contrôle en partie la firme québécoise. Je vous dis ça comme ça, moi.

Qu’il me soit permis de noter que Bernard Choinière décède en octobre 2009, à l’âge de 87 ans. Richard Choinière, quant à lui, quitte ce monde en mars 2018. Il a 91 ans.

Dirigée tout comme auparavant par des membres de la famille Choinière, Dion-AG existe encore en 2020. Son usine, située sur le site même de l’usine de 1920 de Dion & Frère, se trouve aujourd’hui sur le territoire de la ville de Boisbriand, Québec.

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Rénald Fortier