Le cas étrange et déconcertant des aéroplanes substitués; ou, Même en utilisant les Mathématiques modernes, 4112 n’égale jamais 5878 : La haute histoire du Royal Aircraft Factory B.E.2 du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, partie 2

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Le Royal Aircraft Factory B.E.2 en montre au Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, Ottawa, Ontario, février 2009. Wikipédia.

Ahh, vous êtes de retour. Quelle agréable surprise. Ai-je raison de supposer que vous souhaitez voir (lire?) la seconde et dernière partie de cet article sur le Royal Aircraft Factory B.E.2 du fantabulastique Musée de l’aviation et de l’espace du Canada à Ottawa, Ontario? Vermouilleux!

L’histoire de cet exemplaire particulier du B.E.2 commence en Angleterre, dans l’usine de British & Colonial Aeroplane Company Limited, alors que la majeure partie de l’Europe est occupée à se déchirer pendant la Première Guerre mondiale. Achevé fin 1915 ou début 1916, pour être utilisé par le Royal Flying Corps (RFC) de la British Army, cet aéroplane quitte Bristol, Angleterre, et vole vers Saint-Omer, dans le nord de la France, près de Calais et Dunkerque, ainsi que près de la frontière avec la Belgique et des tranchées qui se propagent, comme une maladie maligne, de la Manche à la frontière suisse au cours de l’été 1914.

Le B.E.2, qui porte le numéro d’immatriculation 5878 du RFC, quitte Saint-Omer fin juillet ou début août 1916 et se dirige vers le sud, jusqu’à un dépôt d’avions près de Candas, France, où il est officiellement pris en charge par le RFC, début août. Plus précisément, le B.E.2 est pris en charge par le 7ème escadron, RFC, une unité fortement impliquée dans la bataille de la Somme, une des batailles les plus importantes et sanglantes de la Première Guerre mondiale.

Une opération conjointe impliquant la British Army comme force principale et l’Armée de terre de la France dans un rôle de soutien, la bataille de la Somme, du nom du fleuve français autour duquel les combats ont lieu, commence le 1er juillet. Conçue comme un coup de grâce qui entraînerait la défaite de l’Empire allemand, cette bataille se transforme en une nouvelle bataille d’usure. Les combats, décès, et mutilations, se poursuivent jusqu’en novembre, lorsque le temps se dégrade.

Pour beaucoup, la bataille de la Somme en vient à incarner la futilité de la Première Guerre mondiale – une opinion largement répandue pendant l’entre-deux-guerres. Pis encore, à partir des années 1960, des comparaisons désobligeantes sont faites entre les soldats et généraux de la British Army. Les premiers sont des lions commandés par des ânes. Une telle expression était / est assez injuste. Peu de gens, voire aucun, ont prédit la guerre des tranchées qui écarte la guerre de mouvement des premiers jours et semaines du conflit. Les généraux britanniques sont peut-être déconcertés par ce nouveau type de guerre, tous les généraux de l’époque le sont, mais ils sont loin d’être indifférents à la souffrance des hommes dans les tranchées.

Même ainsi, à la fin de la bataille de la Somme, plus d’un million de soldats français, britanniques / du Commonwealth et allemands ont été tués ou grièvement blessés, ou ont disparu sans laisser de trace. Et oui, le nombre de personnes blessées ou tuées des deux côtés est à peu près le même. Au total, l’unité de la British Army qui pénètre le plus loin derrière les lignes allemandes ne marche pas plus de 12 kilomètres (7.5 milles). C’est loin loin jusqu’à Berlin. C’est bien loin pour y aller, si je peux me permettre de paraphraser, en traduction, la très populaire chanson britannique de 1912 It’s a Long, Long Way to Tipperary, mais revenons à notre histoire – et à l’aéroplane du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada.

Les équipages des B.E.2 du 7ème escadron, dont au moins un Canadien, Edward James Watkins de Toronto, en Ontario, effectuent d’innombrables missions d’observation et de bombardement pendant la bataille de la Somme. Ils font de leur mieux mais les défenses allemandes sont tout simplement trop fortes.

Contrairement à de nombreux B.E.2 du 7ème escadron, l’avion du musée survit à la bataille de la Somme.

Au cours de l’hiver 1916-17, les équipages de cette unité peuvent, je répète peuvent, être impliqués dans des opérations contre la Siegfriedstellung ou, comme l’appellent les Britanniques, la ligne Hindenburg, une ligne fortifiée longue d’environ 160 kilomètres (environ 100 milles) en France occupée nommée d’après le maréchal Paul Ludwig Hans Anton von Beneckendorff und von Hindenburg, commandant suprême de la Deutsches Heer.

Le sous-lieutenant William Wilson Cowan est aux commandes du B.E.2 qui porte le numéro d’immatriculation 5878 du RFC lorsqu’il s’écrase au décollage en avril 1917. Tragiquement, ce pilote britannique est tué. Il n’a que 24 ans. L’aéroplane lui-même est tellement endommagé qu’il est rayé des livres. Son moteur est probablement retiré à ce moment-là et envoyé au dépôt d’avions près de Candas. La cellule, quant à elle, est mise en caisse et expédiée en Angleterre pour être récupérée.

Et oui, avril 1917 était / est souvent appelé Bloody April (avril sanglant / avril chiant?). Vous voyez, la British Army lance une offensive à Arras, France, au début du mois, en conjonction avec une offensive française plus au sud. Les unités du RFC sont fortement impliquées dans cette offensive, menant d’innombrables missions de reconnaissance, observation, bombardement et appui aérien rapproché au-dessus des et derrière les lignes allemandes.

Cependant, de nombreux aéroplanes utilisés par le RFC ne font pas le poids face aux pilotes de chasse du service aérien de la Deutsches Heer, la Luftstreitkräfte, et de leurs avions de chasse. En conséquence, les escadrons du RFC effectuant ces missions de reconnaissance, observation, bombardement et appui aérien rapproché subissent des pertes épouvantables.

Cette période tragique est soulignée précisément un siècle plus tard, en avril 2017, dans un jeu mobile très réussi et populaire lancé par le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, Académie des As : Ciels blindés. (Bonjour, EG!)

Et non, à la fin de la bataille d’Arras, à la mi-mai, pas plus les forces britanniques que françaises n’ont réussi à percer les lignes allemandes. Pis encore, se sentant trahie par l’excès d’optimisme dont avait fait preuve le commandant en chef de l’Armée de terre, le général Robert Georges Nivelles, et épuisée / exaspérée par 3 ans d’effusions de sang apparemment inutiles, plus de la moitié de la dite Armée de terre se mutine.

Le haut commandement et le gouvernement français sont stupéfaits. Ils imposent un embargo total sur les informations concernant ces événements et entreprennent de réprimer les mutineries, espérant ne pas ajouter de l’huile sur le feu dans le processus. Une cinquantaine de soldats sont fusillés par des pelotons d’exécution et 500 autres voient leur peine de mort commuée par le président français, Henri Poincaré, et / ou le nouveau commandant en chef de l’Armée de terre, le général Henri Philippe Benoni Omer Joseph Pétain, un personnage mentionné quelques fois dans notre blogue / bulletin / machin depuis octobre 2019.

Limogé en mai, peut-être en partie pour amadouer ses soldats, Nivelles est nommé commandant des forces terrestres françaises en Afrique du Nord en novembre. La mémoire publique n’a pas été très clémente envers cet officier intelligent et combatif, mais revenons à notre histoire.

Une fois que la caisse contenant la cellule du B.E.2 atteint l’Angleterre, il semble que quelqu’un décide de faire réparer la dite cellule, pour aider à pallier une pénurie d’avions d’entraînement. On ne sait pas si le B.E.2 est réellement utilisé pour former des pilotes RFC dans les airs ou des mécaniciens au sol, s’il est utilisé du tout.

Des semaines, puis des mois passent sans qu’on sache où se trouve le B.E.2 qui porte le numéro d’immatriculation 5878.

Ce qui est clair, cependant, c’est que la rumeur dit qu’un B.E.2 de chasse de nuit piloté par un célèbre pilote britannique, le sous-lieutenant Frederick « Fred » Sowrey, doit être envoyé aux États-Unis au début de 1918, dans le cadre d’une exposition de trophées de guerre ayant pour but de récolter des fonds pour des hôpitaux du RFC. La dite exposition peut avoir lieu à New York, New York – et ailleurs.

Maintenant, avant d’aller plus loin, votre humble serviteur croit sincèrement qu’une digression s’impose. Je n’aime pas plus digresser que vous n’aimez me voir le faire, mais ainsi va la vie.

Dans la nuit du 23 au 24 septembre 1916, 3 pilotes d’un escadron de chasse de nuit du RFC patrouillent dans le ciel à l’est de Londres. Au loin, grâce aux projecteurs actionnés par la British Army, ils voient un des 11 dirigeables rigides de la Kaiserliche Marine qui attaquent l’Angleterre cette nuit-là. Des 3 pilotes, Sowrey est de loin le plus proche de ce dirigeable, le Zeppelin Type R L32.

Sowrey ouvre le feu sur le L32 alors que ce dernier retourne à sa base après avoir largué ses bombes. Il met le feu au géant rempli d’hydrogène. Aucun des 22 membres d’équipage ne survit à l’écrasement qui suit. Au risque de franchir les limites de l’horreur, je dois noter que certains membres d’équipage, dont le commandant du L32, sautent sans parachute du dirigeable en chute, préférant cette fin à être brûlés vifs.

Lourds et encore un peu sujets à caution, les parachutes ne sont pas transportés lors des missions de combat afin de transporter plus de bombes ou de carburant.

Et non, il n’y a pas grand-chose de romantique dans la guerre aérienne entre 1914 et 1918, mais revenons à notre train de pensé.

Il se trouve que, depuis l’été 1916, l’archiviste du Dominion du Canada tente de rassembler des trophées de guerre de divers types qui pourraient être exposés à Ottawa, dans un musée national de la guerre que le gouvernement fédéral pourrait décider de créer à un moment donné. La mission non officielle de Arthur George Doughty est officialisée par le Conseil privé du Canada en octobre 1917 lorsqu’il est nommé contrôleur des trophées de guerre.

En janvier 1918, Gustave Lanctôt, un employé de haut rang des Archives publiques du Canada, assistant de Doughty non moins, contacte le récemment constitué Air Ministry du Royaume-Uni pour lui demander si, à la fin de l’exposition des trophées de guerre, le B.E.2 de chasse de nuit piloté par Sowrey pourrait être remis au futur musée canadien de la guerre. Les autorités britanniques donnent leur bénédiction à cette demande. Curieusement, Sowrey n’a apparemment aucun lien avec le Canada.

Fait intéressant, Lanctôt peut également sécuriser quelques morceaux, grands et petits, de dirigeables rigides allemands. Qu’une de ces pièces provienne ou non de L32, le dirigeable abattu par Sowrey, n’est pas clair.

Le hic avec la demande de Lanctôt est que, alors que Sowrey mène une carrière honorable dans le RFC et, à partir d’avril 1918, la Royal Air Force, son aéroplane, qui porte le numéro d’immatriculation 4112, est soit détruit, soit mis au rebut à un moment donné après septembre 1916.

Ainsi, lorsque Lanctôt demande que ce B.E.2 soit donné au Canada, le War Trophies Committee du War Office britannique n’est pas en mesure de le satisfaire, le dit comité ayant envoyé aux États-Unis le B.E.2 qui porte le numéro d’immatriculation 5878 en lieu et place de l’aéroplane de Sowrey. Remarquez, il est également possible que le comité pense vraiment que le B.E.2 exposé aux États-Unis est la machine de Sowrey. Quoiqu’il en soit, l’aéroplane qui fait finalement son chemin vers le Canada, en 1919, est le B.E.2 qui porte le numéro d’immatriculation 5878. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur facilement confus(e), cette machine volante est celle dont vous venez de lire l’histoire.

On ne sait pas si quelqu’un au Canada remarque cette substitution. Ceci étant dit (tapé?), il semble qu’aucune sonnette d’alarme ne sonne.

Il est à noter que le B.E.2 et plusieurs autres trophées de guerre sont exposés à l’édition de 1919 de la Canadian National Exhibition à Toronto. À ce moment-là, il n’a ni moteur ni hélice.

Une fois l’exposition aux États-Unis fermée, le B.E.2 relève de la compétence du War Trophies Disposal Board. Entreposé à Ottawa jusqu’à la fin de 1935 ou le début de 1936, dans l’annexe du bâtiment qui abrite les Archives publiques du Canada, le soi-disant bâtiment des trophées, il est réassemblé et exposé au Aeronautical Museum ouvert à Ottawa, en 1937, sous les auspices du Comité associé de la recherche aéronautique du Conseil national de recherches du Canada, un organisme très connu mentionné à quelques reprises dans notre blogue / bulletin / machin depuis juillet 2018.

Avant d’être exposé, le B.E.2 est réparé et repeint par le personnel d’un dépôt d’aéronefs de l’Aviation royale du Canada (ARC) situé à Ottawa. À ce moment-là, la phrase suivante, en traduction, est inscrite sur son fuselage : « Cette machine pilotée par le lieutenant Sowrey a abattu un Zeppelin le 23 septembre 1916. » Que ces mots soient appliqués ou non sur l’aéroplane à ce moment-là ou plus tôt n’est pas clair. Et oui, il y a plusieurs aspects peu clairs dans cette histoire.

Quoiqu’il en soit, le début de la Seconde Guerre mondiale, en septembre 1939, entraîne la fermeture du Aeronautical Museum à un moment donné en 1940. Le B.E.2 est remis en entrepôt quelque part à Ottawa.

Le personnel d’un dépôt de réparation de l’ARC situé à Trenton, Ontario, répare / restaure et repeint le B.E.2 en 1957-58. Le dit personnel profite vraisemblablement de cette opportunité pour installer le moteur offert en 1958 par le Science Museum de Londres, Angleterre, auquel une hélice (fabriquée par le dépôt?) est attachée.

Il convient de noter, cependant, que l’auteur de la lettre à l’éditeur de 1961 évoquée au début de la première partie de cet article mentionne que le moteur est en fait prêté par le Imperial War Museum de Londres – une contradiction intrigante. Cette information est apparemment donnée à H.J. « Titch » Jenkins de Ottawa par le conservateur du Musée canadien de la guerre, à Ottawa, Lee F. Murray.

Quoiqu’il en soit, le B.E.2 est exposé au Musée canadien de la guerre en 1959. Bien que techniquement ajouté, vers 1965, à la Collection aéronautique nationale, comme la collection du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada est alors connue, il demeure exposé au Musée canadien de la guerre jusqu’en 1988 environ.

Ironiquement, le Air Ministry britannique fait don de l’hélice du B.E.2 de Sowrey, disparu depuis longtemps, à ce musée national en 1962. À la fin des années 1950, Sowrey lui-même fait don de cet item, de la mitrailleuse de l’aéroplane et de quelques petits morceaux du L32 au Air Ministry. Il décède en octobre 1968 à l’âge de 75 ans.

Le personnel de restauration du Musée national de l’aviation, comme on appelle à l’époque le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, commence à travailler sur le B.E.2 en 1988. C’est dans le cadre de ce travail que ces personnes découvrent que l’aéroplane sur lequel ils travaillent n’est pas celui piloté par Sowrey en 1916. Autrement dit, ce n’est pas le B.E.2 qui porte le numéro d’immatriculation 4112 du RFC. C’est, comme vous le savez maintenant, ami(e) lectrice ou lecteur, le B.E.2 qui porte le numéro d’immatriculation 5878 du RFC.

La restauration du B.E.2 est achevée en 1995. Il est apparemment exposé en 1999 mais est remis en entrepôt en 2014.

Et c’est à peu près tout pour aujourd’hui. À plus.

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Rénald Fortier