Pour régaler la famille pendant les Fêtes, n’oubliez pas le Vin St.Georges : Un bref regard sur un pionnier de l’industrie vinicole canadienne, T.G. Bright & Company Limited

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Une publicité vantant les mérites du Vin St.Georges. Anon. « Publicité – T.G. Bright & Company Limited. » Le Bulletin des agriculteurs, décembre 1940, 2.

S’il n’est pas dans les habitudes de votre humble serviteur de déblatérer sur les boissons enivrantes imaginées par notre espèce d’hominidé depuis la nuit des temps, je vais faire exception à la règle pour vous entretenir d’un produit qui accompagne d’innombrables anniversaires et réveillons au Québec pendant des décennies, le fameux Vin St.Georges, et, plus exactement, d’un pionnier de l’industrie vinicole canadienne, T.G. Bright & Company Limited.

Il était une fois un marchand de bois de Toronto, Ontario, né en 1846. En 1874, Thomas George Bright fonde une petite firme qui produit des vins de gingembre, des sirops et des cordiaux.

Vers 1888-89, Bright investit dans un producteur d’huiles essentielles et extraits d’arômes de Toronto. Le propriétaire de Imperial Extract Company a pour nom Francis Adam Shirriff. Ces hommes décident de se lancer en affaires. Le succès qu’ils obtiennent par la suite tient en partie au fait qu’ils se complètent à merveille. Homme aimable et compétent, Bright se charge des ventes et de la commercialisation. Homme bourru mais tout aussi compétent, Shirriff se charge de la production.

Bright et Shirriff fondent Niagara Falls Wine Company, à Toronto, à la fin de 1889 ou au début de 1890. Imperial Extract déménage dans le même édifice un peu avant ou après cette fondation.

Vers 1891-92, la firme déménage dans le canton de Stamford, non loin de Niagara Falls, Ontario, afin de créer une vinerie dans cette région du Canada propice à la culture de la vigne.

À partir de 1903-05, le fils de Bright, William Thomas « Bill » Bright, commence à s’impliquer de plus en plus dans la firme. Lui et Shirriff ne s’entendent pas très bien.

Lorsque Bright père décède, en 1908, âgé d’environ 62 ans, le partenariat Bright-Shirriff commence à s’effondrer. Shirriff vend ses parts dans l’entreprise au plus tard en 1911. La susmentionnée T.G. Bright voit alors le jour.

Shirriff retourne à Toronto pour reprendre les rênes de Imperial Extract. De fait, la firme produit des poudres de gelée, des extraits aromatisants et de la marmelade depuis 1903-05. Shirriff’s Limited devient au fil des ans un des plus importants producteurs de ce type de produits au Canada, voire même au sein du Commonwealth / Empire britannique. Shirriff décède en 1944, à l’âge de 97 ans. Sa firme lui survit.

Dr. Oetker Canada Limited de Mississauga, Ontario, une filiale de la multinationale allemande Dr. Oetker Gesellschaft mit beschränkter Haftung, elle-même filiale du groupe allemand Dr. August Oetker Kommanditgesellschaft, fabrique encore des produits Shirriff en 2020, mais revenons à notre histoire, et…

Et quand sera-t-il question du Vin St.Georges, dites-vous, ami(e) lectrice ou lecteur un tant soit peu impatient(e)? Une bonne question. Le fait est que ce produit, un vin doux disponible en versions rouge (type porto) et blanche (type sherry) à partir d’une date indéterminée, est disponible dans la région de Québec, Québec, au plus tard en 1902. Le Vin St. Georges semble par ailleurs être mentionné pour la première fois dans un quotidien de Montréal, Québec, en 1904.

Deux petites firmes de Québec, la Compagnie des vins St-Georges et A. Toussaint et Compagnie, sont apparemment impliquées dans la distribution de ce produit qui se vend en divers format allant du gallon impérial (4.5 litres / 1.2 gallon américain) à la pinte impériale (1.1 litre / 1.2 pinte américaine).

Soit dit en passant, Jean Baptiste Arthur Toussaint fonde sa firme en 1883. Importateur de vins, souvent français, il possède également une vinerie à Château-Richer, Québec, qui produit le Vin de messe Saint-Nazaire et le Vin des Carmes, un tonique fortifiant, mais revenons à T.G. Bright.

S’il est vrai que le gouvernement dirigé par William Howard Hearst impose la prohibition en Ontario en 1916, afin d’aider l’effort de guerre du Canada, les vineries de même que diverses brasseries et distilleries ontariennes demeurent ouvertes afin de desservir le marché d’exportation, principalement américain. Mieux encore, Mme ou M. Tout-le-monde peut acheter du vin ontarien en toute légalité. Il va sans dire, mais je le dirai quand même, que T.G. Bright profite de cette situation.

Incidemment, en 1923, le gouvernement ontarien autorise par la vente de bière légère, jugée non enivrante par les bien-pensant(e)s et non buvable par de nombreux consommateurs.

Avant que je ne l’oublie, T.G. Bright achète alors le raisin, surtout des variétés telles que les Niagara et Concord, utilisé pour produire ses vins, qui sont surtout de types porto et sherry. Elle ne possède apparemment pas un seul plant de raisin.

La date d’abrogation de la prohibition en Ontario est parfois / souvent débattue. Le vin local étant disponible légalement, d’aucuns soutiennent que l’Ontario n’a jamais connu la prohibition. Cela étant dit (tapé?), le gouvernement dirigé par George Howard Ferguson abroge la législation prohibitive en 1927, donnant naissance au Liquor Control Board of Ontario (LCBO), un monopole d’état encore en place en 2020, et à Brewers Warehousing Company Limited, un distributeur de bière créé par les brasseries ontariennes qui donne naissance à l’actuel Brewers Retail Limited.

Ironiquement, l’abolition de la prohibition en Ontario est un désastre pour l’industrie vinicole ontarienne. On peut se demander si ses produits n’étaient consommés que parce qu’ils étaient les seuls disponibles. Quoiqu’il en soit, plusieurs petites vineries font faillite et T.G. Bright voit ses ventes s’effondrer. La crise économique des années 1930 est un autre désastre pour l’industrie vinicole ontarienne. T.G. Bright, la plus importante vinerie en Amérique du Nord, la plus importante vinerie du Commonwealth / Empire britannique et une des plus importantes vineries au monde, voit ses ventes chuter davantage. L’heure est grave.

Si je peux me permettre un commentaire, votre humble serviteur doute fort qu’un œnologue français aurait été impressionné par les vins de T.G. Bright. Enfin, passons.

En 1933, Bright fils vend l’entreprise familiale à Harold Clifford « Harry » Hatch, le richissime patron de Hiram Walker-Gooderham & Worts Limited de Toronto, une des plus importantes distilleries au Canada et une firme qui fournit un certain pourcentage de l’alcool consommé illégalement aux États-Unis au cours de la période de prohibition (janvier 1920-décembre 1933).

Si je peux me permettre une brève digression, on peut se demander la fin de la prohibition en sol américain explique pourquoi T.G. Bright (Quebec) Limited de Lachine, Québec, une filiale fondée en 1933, publie une annonce dans le grand quotidien montréalais La Presse en décembre 1933 dans laquelle elle s’excuse du fait que les stocks de vin de certaines régions du Québec sont épuisés.

Croiriez-vous que la station radiophonique montréalaise CKAC, la première station radio de langue française en Amérique du Nord et alors propriété de La Presse, diffuse une émission hebdomadaire de 15 minutes intitulée Le vin St-Georges / L’orchestre du vin St-Georges vers 1933-35? En 1936, la vinerie ontarienne finance une émission à laquelle participe le grand William « Willie » Eckstein, puis un orchestre tzigane / roms non identifié.

Je dois avouer n’avoir jamais entendu parler de Eckstein avant de rédiger cet article. Connu sous le nom de « Boy Paderewski » et « Mr. Fingers, » ou Jeune Paderewski / Monsieur doigté, ce pianiste et compositeur montréalais a un talent exceptionnel. On dit de lui qu’il compte parmi les meilleurs pianistes accompagnateurs de films muets en Amérique du Nord.

Ais-je besoin de préciser que Ignacy Jan Paderewski est un pianiste et compositeur brillants né dans l’Empire russe qui devient un diplomate et homme d’état polonais après la Première Guerre mondiale? Non? C’est ce que je pensais, mais revenons encore et toujours à notre histoire.

Si Hatch n’est pas sans savoir que les vineries ontariennes ne produisent que du porto et / ou du sherry, il croit en la possibilité de créer un vin de table sec canadien / ontarien de qualité. Il voit dans un tel produit le (seul ?) moyen par lequel T.G. Bright pourra demeurer compétitif au sein du Commonwealth / Empire britannique.

Le plan de relance de Hatch commence par la sortie des entrepôts de T.G. Bright de tout le vin qui les encombre. Votre humble serviteur n’a pas la moindre idée de ce qui lui arrive (Transformation en vinaigre? Rejet dans les égouts ??).

Hatch engage quelques experts étrangers afin de rehausser la qualité des vins de T.G. Bright. Une des premières personnes qu’il engage, en 1933 (?), est un bromatologue, ou scientifique en recherche alimentaire, américain à la fois brillant et expérimenté qui devient le vinificateur de la firme. John Ravenscroft Eoff II quitte malheureusement ce monde en août 1940, à l’âge de 58 ans.

Son assistant le remplace avec panache. De l’avis de celles et ceux qui l’ont connu, Fernand Adhémar Ferdinand Antoine de Chaunac est caractériel, coloré, dominateur, égocentrique, indélicat et vaniteux. Dans les circonstances, ce Français s’avère également indispensable. Hatch engage de Chaunac en 1933 en tant que chimiste en chef.

En 1934, un peu avant ou après avoir engagé Eoff et de Chaunac, T.G. Bright achète des terrains près de Niagara Falls afin de faire pousser des vignes, autres que les variétés Niagara et Concord, dont les raisins seraient utilisés pour le susmentionné vin de table sec canadien / ontarien de qualité.

Soucieux de consolider l’industrie vinicole ontarienne et conscient du fait que la licence d’opération d’une vinerie ontarienne lui donne le droit d’opérer un petit magasin de vente au détail, Hatch supervise l’acquisition de quelques vineries à partir de 1935. T.G. Bright en acquiert pas moins de 11 entre cette date et 1956. Hatch lui-même meurt en mai 1946, à l’âge de 62 ans.

 De Chaunac fait appel à des variétés de raisin nord-américaines pour créer le premier nouveau vin de table ontarien mis sur le marché depuis 1927, sinon plus tôt. Le Manor St.Davids Sauterne est commercialisé en 1941. De qualité variable au début, semble-t-il, ce vin blanc peut, je répète peut, être le vin de table blanc (canadien?) le plus populaire au Canada au milieu des années 1970. De fait, le Manor St.Davids Sauterne est encore en vente en 2020 dans les magasins du LCBO.

Hatch lance un programme de recherche visant à créer un vin de table sec à une date indéterminée. De Chaunac devient directeur de la recherche de T.G. Bright en 1944.

Malgré tous les efforts de de Chaunac, T.G. Bright ne parvient apparemment pas à commercialiser un vin de table rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela étant dit (tapé?), il se rend aux États-Unis à quelques reprises pendant et après le conflit afin de rencontrer des vinificateurs américains. Une de ces rencontres se tient en septembre 1945.

Une des personnes présentes lors de cette rencontre historique est un géant de l’industrie vinicole américaine. Journaliste de profession, Philip M. Wagner rédige le premier livre sur les vins américains et la viniculture américaine, en 1933, American Wines and How to Make Them. Au cours d’un séjour à Londres, Royaume-Uni, Wagner se familiarise avec les raisins hybrides français cultivés en Europe. Mieux encore, il croit que de telles variétés pourraient pousser dans l’est des États-Unis et donner naissance à des vins de table secs de qualité.

Les quelques vignes Baco Noir achetées en 1938 au fameux hybridateur français François Baco sont les premières vignes hybrides européennes à être importées en Amérique du Nord pour des fins de production vinicole. Le premier vin de l’est des États-Unis produit à partir de vignes hybrides françaises est un Baco Noir fait par Wagner qui arrive en magasin en 1945, l’année au cours de laquelle Wagner fonde Boordy Vineyard, en août. Ce vin compte parmi les plus importants jamais produits en Amérique du Nord. Il annonce en effet une révolution dans le monde vinicole de ce continent, mais revenons à la rencontre de septembre 1945.

De Chaunac y goûte à au moins un vin produit par Wagner à partir de ses vignes hybrides françaises. Tout somme ses collègues américains, il est sidéré. T.G. Bright commande aussitôt de nombreuses variétés de vignes hybrides françaises.

Lorsque les dites vignes arrivent, vers 1946, de Chaunac réalise qu’il y a parmi elles 3 ou 4 variétés de vignes non-hybrides, vulnérables au mildiou de la vigne, une maladie redoutable, d’origine nord-américaine, qui arrive en France en 1878 et affecte grandement les récoltes jusqu’à l’introduction d’un traitement efficace, en 1885, mais revenons à notre histoire.

Fort de l’appui de la Horticultural Experiment Station du Department of Agriculture de l’Ontario, l’actuel ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et des Affaires rurales, à Vineland, de Chaunac demande à son assistant de superviser la mise en terre des vignes. Convaincu que les variétés non-hybrides ont quelque chose à offrir, George William Bligh Hostetter élabore progressivement un programme de pulvérisation de pesticide qui leur permet de survivre et de produire du raisin. Il réussit à un point tel que, en 1951, T.G. Bright plante le premier vignoble de vignes non-hybrides de l’est de l’Amérique du Nord à connaître le succès.

Cela étant dit (tapé?), c’est de Chaunac qui supervise la conception du premier nouveau vin de T.G. Bright sorti après la Seconde Guerre mondiale, un vin rouge, et le premier vin de table sec canadien produit à partir de vignes hybrides. Ce Manor St.Davids Claret est commercialisé en 1949.

De Chaunac conçoit par ailleurs le premier vin de type champagne fermenté en bouteille commercialisé au Canada. Le President est commercialisé lui aussi en 1949.

Le succès du programme de pulvérisation de pesticide de Hostetter, quant à lui, donne naissance aux premiers vins produits dans l’est de l’Amérique du Nord à partir de vignes non-hybrides : un Pinot Champagne et un Pinot Chardonnay commercialisés en 1955 et 1956. Ces vins comptent parmi les plus importants jamais produits en Amérique du Nord. Ils annoncent en effet une autre révolution dans le monde vinicole de ce continent.

Au fil des ans, les vignobles expérimentaux de T.G. Bright importent de 500 à 600 variétés de raisins et produisent plus de 1 000 nouveaux semis canadiens. Au fil des ans, la firme effectue plus de travaux de recherche que toute autre vinerie canadienne.

Dans le même ordre d’idée, en 1947, T.G. Bright inaugure un service d’aide aux vineries en quête de vignes plus performantes. La firme devient par ailleurs la première vinerie canadienne à vendre des vignes greffées. De fait, une bonne partie des vignes hybrides plantées dans l’état de New York au cours des années 1950 proviennent des vignobles expérimentaux de T.G. Bright.

Hostetter devient directeur de la recherche en 1961, lorsque de Chaunac prend sa retraite. Lui-même prend sa retraite en 1986. Hostetter quitte ce monde en novembre 2003, à l’âge de 79 ans. De Chaunac, quant à lui, décède en novembre 1972, à l’âge de 76 ans.

Croiriez-vous que T.G. Bright joue un rôle dans l’histoire de la première vinerie nord-américaine appartenant à une Première Nation? Nk’Mip Cellars Limited de Osoyoos, Colombie-Britannique, est en effet la propriété de la Première Nation Osoyoos, un membre de la Okanagan Nation Alliance.

Même encore au début des années 1980, plusieurs Canadiennes et Canadiens (un peu snob?) qui s’y connaissent en vin ne s’intéressent guère aux produits de T.G. Bright. Ceux offerts à bord des aéronefs du transporteur aérien national canadien, Air Canada, par exemple, trouvent rarement preneur, dit-on. Les choses ont beaucoup changé depuis.

En 1993, T.G. Bright s’allie avec une importante vinerie ontarienne, Cartier & Inniskillin Vintners Incorporated, pour fonder Vincor International Incorporated, une des 10 plus importantes vineries au monde – et la plus importante au Canada. La jeune firme devient vite la première vinerie canadienne de calibre vraiment international. Vincor possède des vineries en Australie, au Canada, aux États-Unis et en Nouvelle-Zélande. Ses vins de qualité trouvent preneur en Amérique du Nord, en Asie et en Europe. Ils gagnent par ailleurs des prix lors de compétitions internationales (1999, 2000, 2001, 2002, 2003 et 2004 pour ne citer que ceux-là).

Soucieux de consolider l’industrie vinicole canadienne et conscient du fait que la licence d’opération de certaines vineries canadiennes leur donne le droit d’opérer un petit magasin de vente au détail, Vincor se porte acquéreur d’une douzaine de vineries entre 1996 et 2012, dont 4 en Australie et en Nouvelle-Zélande.

En juin 2006, Vincor International devient une filiale du géant américain Constellation Brands Incorporated.

En novembre 2016, le Ontario Teachers’ Pension Plan se porte acquéreur de Constellation Brands Canada Incorporated, une raison sociale adoptée à une date indéterminée par la filiale canadienne de Constellation Brands. La firme devient alors Arterra Wines Canada Incorporated. Elle est encore active en 2020.

En guise de conclusion, permettez-moi de mentionner que les magasins de la Commission des liqueurs de Québec, un monopole d’état créé en mai 1921 qui devient l’actuelle Société des alcools du Québec (SAQ) en juillet 1971, vendent du Vin St-Georges pendant des décennies.

En 2020, les magasins de la SAQ vendent encore du vin fortifié St-Georges produit par Constellation Brands Québec Incorporated de Montréal, une filiale de Constellation Brands.

A la bonne vôtre, ami(e) lectrice ou lecteur. Soyez prudent(e) dehors.

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Rénald Fortier