Nous sommes Bi-Bi Ba-Ba Boum-Boum: La saga des Lunours

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De gauche à droite, Boum-Boum, Ba-Ba et Bi-Bi, en d’autres mots les Lunours. Anon., “Toute la vérité sur la soucoupe de St-Bruno – Un coup monté de $100,000.” Photo-Journal, 23 février au 1er mars 1970, 1.

Saviez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur qui aime se tenir au courant de ce qui passe sur cette planète de dingues baptisée Terre, qu’une soucoupe volante se pose, au lever du soleil, près du monastère du Collège Mont-Saint-Gabriel, à Saint-Bruno-de-Montarville, Québec, le 22 février 1970? Si, si, une vraie soucoupe volante. Avec 3 membres d’équipage.

Cet atterrissage cause tout un émoi au sein la population de l’endroit. Dame Rumeur s’en donne à cœur joie. Plus d’une personne se demande en effet si de méchantes créatures marines, désolé, extraterrestres (Bonjour, EG!) ne sont pas sur le point de lancer une invasion de notre oh, si pacifique planète. Un numéro d’un journal régional paru le lendemain de cet événement historique relate ce qui s’est passé. Il ajoute cependant que les Forces armées canadiennes ne sont pas en mesure de confirmer ou infirmer l’atterrissage de la dite soucoupe volante.

Conscient du fait que la réaction du public lui offre une occasion en or de faire connaître sa compagnie et le projet qui l’a amené à Saint-Bruno-de-Montarville, le président de Corporation Image M & M Limitée de Montréal, Québec, René Malo, présente des excuses à sa population de même qu’à celles des environs et de Montréal. Le tournage d’une émission pilote de télévision montrant l’atterrissage d’une soucoupe volante que l’on voulait le plus réaliste possible (feux d’artifice et ultrasons à gogo) s’est avéré un peu trop réaliste. Malo précise que les 3 extraterrestres présents sur le site de l’atterrissage, Bi-Bi, Ba-Ba et Boum-Boum, autrement dit les Lunours, sont totalement inoffensifs. Leur seul objectif est d’amuser les enfants.

Oserais-je suggérer que Malo et son équipe souhaitent en réalité créer le plus d’émoi possible pour faire connaître le projet qui les ont amené à Saint-Bruno-de-Montarville? Nah. Qui donc aurait pu songer à une telle chose? Qui donc? Qui donc? Malo et son équipe bien sûr. Leur objectif est bel et bien de créer le plus d’émoi possible.

Le nom du dit Malo ne vous dit rien, n’est-ce pas? Soupir. Il s’agit pourtant d’un des plus importants producteurs québécois de spectacles et de films de sa génération. Au cours des années 1960, Malo accueille des vedettes internationales francophones telles que Charles Aznavour. Cet auteur compositeur interprète, acteur et écrivain français d’origine arménienne de renommée mondiale est mentionné dans un numéro de janvier 2020 de notre blogue / bulletin / machin.

Malo est par ailleurs responsable du Pavillon de la Jeunesse à l’Exposition universelle et internationale de Montréal tenue en 1967. Il y produit de très nombreux spectacles plus populaires les uns que les autres. Comme vous le savez fort bien, ami(e) lectrice ou lecteur, Expo 67 est mentionnée dans quelques numéros de notre vous savez quoi depuis mars 2018. 

Malo, finalement, est le coproducteur et distributeur d’un des films québécois les plus fameux de tous les temps, Le déclin de l’empire américain, sorti en salles, en français, en juin 1986, mais je digresse.

Détail intéressant, du moins pour moi, le communiqué de presse de Malo paraît dans la presse montréalaise le 23 février, un jour vénéré entre tous par les fanas d’aviation du Canada.

Le premier vol contrôlé et soutenu d’un avion à moteur au Canada se déroule en effet le 23 février 1909. Il est effectué par un jeune ingénieur canadien, John Alexander Douglas McCurdy, à bord d’un avion qu’il a conçu. Le Aerodrome No. 4 Silver Dart est la machine la plus réussie développée par la Aerial Experiment Association (AEA), un groupe fondé au Canada en 1907 par l’inventeur américain d’origine écossaise Alexander Graham Bell. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, vous avez bien raison de penser que Bell, McCurdy et la AEA nous sont connu(e)s. Elle et ils sont mentionné(e)s dans des numéros précédents de notre vous savez quoi :
- Bell, dans quelques numéros depuis octobre 2018, et
- McCurdy, dans quelques numéros depuis septembre 2017.
La AEA, en revanche, est mentionnée à quelques reprises depuis octobre 2018, mais je digresse.

Parlant d’émoi / peur, ou avez-vous déjà oublié Saint-Bruno-de-Montarville et sa soucoupe volante, vous vous souviendrez que la première de Opération-Mystère, une émission de télévision produite par le radio télédiffuseur d’état canadien, la Société Radio-Canada, fin juin 1957, donne peut-être / apparemment lieu à une mini panique similaire à celle qui entoure la diffusion, fin octobre 1938, d’un des spectacles de Halloween les plus étonnants et effrayants qui soit, par un brillant jeune Américain, George Orson Welles, avec l’aide de son équipe du Mercury Theater, à savoir une version modernisée du magistral roman scientifique datant de 1898 de l’auteur britannique Herbert George Wells, probablement son œuvre la plus célèbre, La guerre des mondes. Croiriez-vous qu’un journaliste de Photo-Journal fait d’ailleurs un rapprochement entre le canular / coup monté de Welles et celui de Saint-Bruno-de-Montarville?

Ne me dites pas que vous avez oublié que Opération-Mystère est mentionnée dans un numéro de décembre 2019 de notre vous savez quoi? Soupir.

Soit dit en passant, la Société Radio-Canada est mentionnée à plusieurs reprises dans des numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis septembre 2018. Comme nous le savons toutes et tous les 2, le canular de Welles est mentionné dans des numéros de juillet et décembre 2019 de cette même publication connue mondialement. Wells et La guerre des mondes, quant à lui et elle, sont mentionné(e)s dans quelques autres numéros, et ce depuis novembre 2018.

Mais revenons à nos moutons ou, plus exactement, à nos Lunours.

L’hebdomadaire montréalais Photo-Journal publie en exclusivité une entrevue avec ces extraterrestres sympathiques et totalement pacifiques que sont Bi-Bi et Ba-Ba et Boum-Boum. Il s’avère que leur atterrissage en sol québécois est bien accidentel. Leur soucoupe volante s’étant détraquée, elle et ils n’ont eu d’autre choix que de se poser sur Terre.

Le journaliste de Photo-Journal apprend par ailleurs que les Lunours sont originaires de la planète Mena-Menoum, en orbite autour de Mizar / Mirza / Zeta Ursae Majoris, une étoile bien réelle, quadruple et non pas double comme on le pense en 1970, située dans la queue d’une constellation bien connue, la Grande Ourse / Ursa Major. L’orbite de Mena-Menoum ayant changé pour une raison inconnue, cette petite planète est passée entre Mizar et une étoile qui se trouve très, très près. La chaleur intense brûle alors la surface de Mena-Menoum. La grande majorité des Lunours périssent.

Votre humble serviteur aimerait ouvrir une parenthèse dans cette étape de notre histoire. C’est plutôt noir comme prémisse pour 3 personnages dont le seul objectif est d’amuser les enfants, vous ne trouvez pas, ami(e) lectrice ou lecteur?

Qu’est-ce qu’une étoile quadruple, dites-vous? Une étoile quadruple consiste en un quatuor d’étoiles qui voyagent ensemble dans l’espace intersidéral. Mizar ou, plus précisément Mizar A, est le membre principal d’un tel quatuor. Mizar B, le second membre de l’équipe, se trouve à environ 380 années lumières (3 600 000 000 000 000 kilomètres / 2 250 000 000 000 000 milles) de Mizar A. Mizar C et Mizar D se trouvent apparemment plus loin encore, ce qui revient à dire que la prémisse de l’histoire des Lunours ne tient pas debout. Une telle distance (24 000 000 de fois la distance moyenne entre la Terre et le Soleil) rend impossible un embrasement planétaire, et… Que dites-vous, ami(e) lectrice ou lecteur au sens de l’observation développé? Une distance de 380 années lumières ne correspond pas à votre définition de très, très près? Elle ne correspond pas à la mienne non plus.

L’étoile qui se trouve très, très près de Mizar A s’appelle en fait Alcor / 80 Ursae Majoris. La distance qui séparent ces 2 étoiles ne seraient que de 0.5 à 1.5 année lumière (de 4 750 000 000 000 à 14 200 000 000 000 kilomètres / de 2 950 000 000 000 à 8 800 000 000 000 milles), ce qui revient à dire que la prémisse de l’histoire des Lunours ne tient pas debout ici non plus. Une distance de 0.5 à 1.5 année lumière (de 31 500 à 94 500 fois la distance moyenne entre la Terre et le Soleil) est bien peu compte tenu de la taille de notre galaxie, la Voie lactée, mais elle tout de même un peu longue si vous pensez effectuer le trajet à pied, à cheval ou en Spoutnik.

Oui, oui! Vous vous souvenez avoir vu (lu?) cette expression! C’est bien. Vous l’avez vue (lue?) dans le cadre d’un numéro de septembre 2018 de notre blogue / bulletin / machin, mais je digresse.

Un détail intéressant avant de mettre fin à cette digression astronomique : Alcor est une étoile double, en d’autres mots c’est le membre principal d’un duo d’étoiles qui voyagent ensemble dans l’espace intersidéral. Si, comme d’aucuns le croient, Mizar A et Alcor A voyagent ensemble dans l’espace intersidéral, Mizar A serait une étoile sextuple, mais reprenons ici le fil du récit de malheur des 3 Lunours.

En vacances chez un oncle au moment de la catastrophe, Bi-Bi et Ba-Ba et Boum-Boum sont envoyé(e)s en mission. Elle et ils ont pour objectif de trouver une planète avec des fleurs, beaucoup de fleurs, où les Lunours pourraient fonder une colonie. Si vous devez le savoir, les Lunours se nourrissent exclusivement de pollen. Même leurs soucoupes volantes carburent au pollen, du pollen raffiné évidemment.

Leur soucoupe volante et, plus encore, leur ordinateur de bord, un ordinateur musical, l’omnitronique, étant détraqués, les 3 Lunours ne savent pas quand ils pourront quitter la Terre. En attendant, Bi-Bi et Ba-Ba et Boum-Boum entendent bien manger beaucoup de pollen, jouer aux touristes et se faire des ami(e)s. Elle et ils sont convaincu(e)s de pouvoir s’amuser beaucoup sur Terre, et ce même si elle et ils jugent les Terriens (et Terriennes?) par trop belliqueux. Ces Lunours sont brillants sous des dehors naïfs.

Vous vous demandez sans doute comment commence cette histoire pour le moins rocambolesque. Qui serait votre humble serviteur si je ne pontifiais pas un tant soit peu sur cette question? La saga des Lunours commence avec une idée venue à un jeune (24 ans environ), hyperactif et fort ambitieux publiciste / imprésario montréalais, Jean Massue. Celui-ci ayant noté l’impact considérable de l’alunissage de Apollo 11, en juillet 1969, une mission mentionnée à quelques / plusieurs reprises dans notre blogue / bulletin / machin, et ce depuis mai 2019, il se demande si des personnages pour enfants de nature spatiale, présentés à la télévision dans leur propre émission peut-être, pourraient tirer profit du dit impact, rapportant des tonnes de foin / fric / pognon à leur créateur.

Massue souhaite peut-être créer un équivalent québécois, un peu plus enfantin sans doute, d’un groupe de rock fictif américain dont la série télévisée passe en ondes, en anglais, entre septembre 1968 et septembre 1970, et en français, en version doublée, entre septembre 1969 et le début des années 1970. Le dit groupe, mentionné dans un numéro de janvier 2020 de notre vous savez quoi, s’appelle les Banana Splits, mais revenons à notre histoire.

Massue réalise rapidement qu’il a besoin d’un producteur pour concrétiser son concept. François Chamberland, un ami qui travaille à la direction des programmes de la susmentionnée Société Radio-Canada, lui conseille de contacter le tout aussi susmentionné Malo. Ce dernier, qui n’est guère plus âgé que Massue (28 ans en mars 1970), juge le concept intéressant.

Pour lancer le dit concept, les 2 conspirateurs ont toutefois besoin d’une soucoupe volante, un item qui, comme vous le savez aussi bien que moi, est rarement offert dans les petites annonces des journaux quotidiens de l’époque. Quoi faire, quoi faire? Au fait, ais-je mentionné que nos 2 conspirateurs n’ont pas un sou en poche pour lancer leur projet?

Par le plus grand des hasards, il se trouve qu’une firme américaine, Futuro Corporation, fabrique alors des petites maisons futuristes préfabriquées et déménageables de forme circulaire qui pourraient fort bien faire l’affaire. Compte tenu du nombre un tant soit peu limité de client(e)s potentiel(le)s pour ces Futuro, la dite firme ne produit ses maisons que sur commande. Massue apprend ces détails suite à une conversation téléphonique avec une personne non-identifiée, le concepteur de la Futuro, l’architecte finlandais Matti Suuronen, peut-être.

Une maison Futuro typique en montre au Espoon Modernin Taiteen Museo, Espoo, Finlande, août 2013. Wikipédia.

Une maison Futuro typique en montre au Espoon Modernin Taiteen Museo, Espoo, Finlande, août 2013. Wikipédia.

Si je peux me permettre une brève digression, et non, on ne court pas vers la sortie la plus proche, c’est très impoli. Si je peux me permettre une brève digression, dis-je, Suuronen conçoit la Futuro en 1968. Il s’agit alors d’un chalet de ski. Fabriquée sous licence en Australie, en Belgique et aux États-Unis en tant que maison en matériaux plastiques, la Futuro voit ses droits de production acquis par des passionné(e)s d’environ 50 pays. De fait, plus de 20 000 personnes de par le monde demandent des informations sur la Futuro. Croiriez-vous qu’un acheteur au compte en banque bien garni peut faire livrer sa maison par hélicoptère? Je présume que ce type de livraison se fait seulement en région rurale, mais sait-on jamais, et je dis (tape?) acheteur au masculin car je doute qu’une dame jette de l’argent par les fenêtres d’une manière aussi ostentatoire.

S’il est indéniable que la Futuro suscite bien des passions, celles-ci sont dans la plupart des cas on ne peut plus négatives. Imaginez un tel édifice dans un environnement urbain, ou rural, et vous comprendrez l’hostilité de nombreux voisins et autorités municipales. Même certaines banques hésitent à prêter de l’argent à des acheteurs potentiels.

La crise pétrolière de 1973-74 porte un coup fatal à la Futuro en provoquant une augmentation spectaculaire du coût des matériaux plastiques utilisés pour sa fabrication. La production prend fin vers le milieu des années 1970 dans tous les pays impliqués dans ce projet. On dénombre alors bien peu de Futuro (100? 60?) de par le monde. Bien peu (60? 30?) existent encore en 2020, dont apparemment au moins une au Québec / Canada, au Mont Blanc, une station de ski des Laurentides.

Si votre humble serviteur peut se permettre une brève digression, encore, je me demande si le Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa, Ontario, devrait envisager la possibilité de penser à faire l’acquisition d’une Futuro. Je vous dis ça comme ça, moi, mais revenons à notre histoire.

Massue conçoit l’idée d’offrir à Futuro, la firme bien sûr, de publiciser sa maison futuriste en échange du prêt d’une d’entre elles. Il présente cette idée au patron de Mondo-Vision Incorporée, une maison de production de plus en plus connue de Montréal. Mieux encore, il offre tous les droits cinématographiques des Lunours à Roger Cardinal si celui-ci accepte de filmer un documentaire qui servirait à lancer les Lunours, un documentaire que Futuro pourrait utiliser pour publiciser ses maisons futuristes. Producteur / réalisateur / scénariste de plus en plus connu à partir des années 1970, Cardinal juge l’idée intéressante. De fait, celui-ci juge l’idée à ce point intéressante qu’il se rend aux États-Unis dès le lendemain de sa rencontre avec Massue.

Un représentant de Futuro juge l’idée de Massue intéressante. Il se dit prêt à prêter une maison à Cardinal et ses partenaires si ceux-ci payent les frais de transport, qui s’élèvent à environ 4 000 $. Cardinal remercie son interlocuteur pour son temps et son offre, et rentre à Montréal. Leur cochonnet ne contenant même pas l’ombre d’un sou, Massue, Malo et Cardinal se voient dans l’obligation de chercher leur soucoupe volante ailleurs. Ais-je mentionné que le ministère du Revenu national du Canada aurait apparemment exigé un paiement équivalent à 30 % de la valeur de la soucoupe volante lors de son passage à la frontière?

Nos joyeux conspirateurs apprennent bientôt qu’une firme ontarienne non-identifiée par votre humble serviteur fabrique alors des petites maisons futuristes de forme circulaire qui pourraient fort bien les dépanner. Ils entrent en contact avec elle. Un représentant de la dite firme juge leur idée intéressante. Il se dit prêt à prêter une maison à nos joyeux conspirateurs si ceux-ci payent les frais de transport, qui s’élèvent à environ 1 500 $. Leur cochonnet ne contenant toujours pas l’ombre d’un sou, Massue, Malo et compagnie se voient dans l’obligation de chercher leur soucoupe volante ailleurs. Quoi faire, quoi faire?

Nos conspirateurs décident alors de superviser la fabrication d’une soucoupe volante, non fonctionnelle bien sûr, par une petite firme montréalaise, Les ateliers Gingras (Enregistrée? Incorporée? Limitée?). S’il est vrai que la dite soucoupe, complétée en un temps record, soit 2 semaines, coûte environ 7 000 $, Massue, Malo et Cardinal espèrent bien la vendre pour une somme plus élevée afin de faire un petit bénéfice après avoir payé Les ateliers Gingras.

Massue et Malo ne tardent pas à convaincre quelques techniciens experts de Montréal à se joindre à ce qui semble être une belle aventure. Le concepteur de la soucoupe volante, par exemple, est un employé de Radio-Québec, l’actuelle Société de télédiffusion du Québec, ou Télé-Québec, du nom de Guy Martin. De fait, pour ainsi dire tout le personnel technique de Radio-Québec finit par mettre la main à la pâte.

Plus ou moins à la blague, Martin affirme que, avec quelques / plusieurs milliers de dollars de plus, il aurait pu faire voler la soucoupe volante des Lunours.

Massue et Malo commencent à préparer le lancement des Lunours, avec une précision quasi militaire il faut bien le dire, à partir de novembre 1969. Leur équipe finit par comprendre environ 140 personnes, dont
- 2 colonels de la Réserve de l’Armée canadienne,
- 6 frères du susmentionné Collège Mont-Saint-Gabriel,
- 6 costumières / costumiers de Théâtre du Nouveau Monde de Montréal,
- 7 cinéastes de la susmentionnée Mondo-Vision,
- 10 avocats au civil et au criminel de Montréal,
- 15 employé(e)s du centre de distribution de disques GRT Records Incorporated de Toronto, Ontario, et
- 60 employé(e)s de l’agence de publicité BCP Incorporée de Montréal.

Et oui, vous avez bien raison, GRT Records est une filiale de la firme américaine General Recorded Tape Corporation. BCP, quant à elle, est la première agence de publicité francophone en Amérique du Nord.

Une maison de disques de Paris, France, Disques Barclay, et une partie du personnel de ses filiales de Montréal et de New York, New York, préparent quant à elles / eux le lancement d’un disque 45 tours portant 2 chansons originales de style rock psychédélique composées par le très doué compositeur et musicien québécois François Guy, Nous sommes Bi-Bi Ba-Ba Boum-Boum et Terre Terre. Une version en langue de Shakespeare de ce disque, destiné peut-être surtout au vaste marché américain, sort au plus tard en avril 1970. Les Moonbears, le nom anglais des Lunours, y chantent We are Bi Bi Ba Ba Boum Boum et Moonbears around the World.

Si votre humble serviteur peut se permettre un commentaire, je doute fort que les voix qu’on peut entendre sur ces disques soient celles des Lunours. Je vous dis ça comme ça, moi.

Vous pouvez entendre Nous sommes Bi-Bi Ba-Ba Boum-Boum en allant à

Disques Barclay ayant avancé une forte somme à nos joyeux conspirateurs pour finaliser les préparatifs entourant le lancement des Lunours, les dits conspirateurs se mettent en quête d’un endroit où ils pourraient simuler l’atterrissage de leur soucoupe volante. Ne souhaitant pas s’attirer les foudres de gouvernements national, provincial et / ou municipaux, Massue, Malo et compagnie décident de filmer la scène sur un terrain privé. Pour une raison ou pour une autre, l’argent peut-être, le Collège Mont-Saint-Gabriel accepte de les aider.

Trois des 10 avocats de l’équipe se trouvent sur le site du tournage, le 22 février, au cas où les choses tourneraient mal (coups de feu tirés par un ou des résidents apeurés, assaut lancé par un corps policier ou les Forces armées canadiennes, invasion massive de Klingons, etc.). De fait, cette crainte de réaction plus ou moins hostiles amène apparemment Massue et Malo à consulter un anthropologue, un psychologue et un sociologue. Et non, pas un catalogue. Et non, pas un monologue non plus. Un peu de sérieux s’il vous plaît, ami(e) lectrice ou lecteur. Cela étant dit (tapé?), parlant de monologue, le membre féminin des Lunours est l’épouse du fameux monologuiste / humoriste québécois Yvon Deschamps pendant quelques années au cours des années 1960, mais je digresse.

Au moment où les Lunours explosent sur la scène québécoise, Massue, Malo et compagnie ont mobilisé la jolie somme de 100 000 $ en talents et en espèces sonnantes et trébuchantes. Ils espèrent bien faire d’importants bénéfices. De fait, avant même l’atterrissage de leur soucoupe volante à Saint-Bruno-de-Montarville, une firme non-identifiée de dit prête à acheter les Lunours pour la modique somme de 25 000 $. Massue et Malo rejettent poliment cette offre. Ils sont convaincus que leur concept vaut bien davantage. Aux dires de certains, les Lunours pourraient rapporter annuellement la modique somme de 150 000 $, sans parler des sommes qui pourraient tomber du ciel, ou de l’espace, un fois le concept exporté.

Comment expliquer une telle somme, dites-vous, ami(e) lectrice ou lecteur attiré(e) par l’appât du gain? C’est bien simple. Le susmentionné Cardinal a proposé la production, par Mondo-Vision, d’une série télévisée pour enfants à la direction de la susmentionnée Société Radio-Canada et celle-ci a accepté, en principe, de se lancer dans l’aventure. Des ébauches de scénarios sont en cours d’élaboration avant même le début de mars 1970.

Massue, Malo et compagnie se prennent déjà à rêver de jouets Lunours, de chocolats Lunours, de sucettes Lunours, etc., etc., etc. Qui sait, ces sympathiques extraterrestres pourraient se retrouver sur des boîtes de céréales consommées par des légions de jeunes Québécoises et Québécois.

Même leur soucoupe volante pourrait donner lieu à un projet de production en série, en tant que chalet d’été par exemple.

Votre humble serviteur est ravi de vous indiquer que Bi-Bi, Ba-Ba et Boum-Boum effectuent au moins une visite à Sherbrooke, Québec, ma ville natale, un peu avant la mi-mars 1970.

Elle et ils comptent par ailleurs parmi les nombreux invité(e)s d’un épisode de l’émission musicale de télévision Donald Lautrec chaud filmé à la Cité des jeunes de Vaudreuil, Québec, vers la mi-mars. Le dit épisode est diffusé par la Société Radio-Canada, avant même la fin du mois. Et oui, le mot est chaud, pas « show » – un jeu de mot futé qui met en lumière le fait que Donald Lautrec chaud est… « hot. »

Les Lunours font toutefois leur première apparition à la télévision un peu plus tôt en mars, au cours d’un épisode de la très populaire émission musicale de télévision Jeunesse d’aujourd’hui, diffusée par Télé Métropole Incorporée, un réseau de télévision privé montréalais mentionné dans des numéros d’octobre 2017, juin 2019 et novembre 2019 de notre blogue / bulletin / machin.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant, ami(e) lectrice ou lecteur cultivé(e), que le chanteur québécois Donald Lautrec, né Donald Bourgeois, est l’interprète le mieux connu de la chanson thème de la susmentionnée Exposition universelle et internationale de Montréal, Un jour, un jour, et de sa version anglaise, Hey Friend, Say Friend (Bonjour, MMcC!). Lautrec et Un jour, un jour / Hey Friend, Say Friend sont mentionné(e)s dans un numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin, mais je digresse.

L’identité des 3 Homo sapiens qui jouent les rôles des Lunours est connue pour ainsi dire dès le premier jour de leur saga. Ce sont Mirielle Lachance (Bi-Bi), Benoît Marleau (Ba-Ba) et Claude Michaud (Boum-Boum) – 3 membres bien connus de la communauté artistique québécoise. Massue les a convaincu(e)s de participer à la phase initiale de son projet sans être rémunéré(e). Faut le faire.

Saviez-vous que Michaud prête sa voix à un des principaux personnages de Les Pierrefeu, la version doublée en français faite au Québec, diffusée à partie de septembre 1971, de l’iconique comédie de situation télévisée américaine The Flintstones, diffusée pour la première fois, en anglais, entre septembre 1960 et avril 1966? Michaud prête en effet sa voix à Arthur Laroche, le pendant québécois de Barney Rubble. Soit dit en passant, Marleau et Lachance prêtent respectivement leur voix au dinochien Dino (Dino) et à Boum-Boum Laroche (Bam Bam Rubble) dans cette même série animée.

Saviez-vous par ailleurs que Marleau prête sa voix à un des personnages secondaires de Cosmos 1999, la version doublée en français faite au Québec de Space 1999, une série de télévision de science-fiction italo britannique / britannique peu spectaculaire mentionnée dans des numéros d’octobre 2019 et janvier 2020 de notre blogue / bulletin / machin? Mais je digresse, encore et encore. 

À n’en pas douter, au début de 1970, le lancement des Lunours constitue le plus important événement de nature artistique au Québec. La réussite du groupe semble assurée.

Cela étant dit (tapé?), des nuages ne tardent pas à portent ombrage aux projets de Massue, Malo et compagnie. Des rumeurs de dissolution des Lunours se font en effet entendre avant même la fin de mars 1970.

Un chroniqueur de musique travaillant pour un quotidien régional québécois, Le Nouvelliste de Trois-Rivières, se dit attristé par ces rumeurs. Il juge en effet excellent le disque 45 tours des Lunours. Il l’est peut-être même trop, affirme Jean-Marc Beaudoin. « C’est du domaine de la musique fantastique, avec percussions, vibrations, échos. Un hymne astral. » Les 2 chansons du dit 45 tours, les susmentionnées Nous sommes Bi-Bi Ba-Ba Boum-Boum et Terre Terre « sont du genre de musique qu’on entend dans les discothèques avec toute lumière stroboscopique et sautillante. »

Le chroniqueur de musique de l’important quotidien montréalais La Presse, Jacques Charles Gilliot, ne partage pas l’enthousiasme de Beaudoin envers le 45 tours des Lunours : « Le disque ne serait pas mauvais si on comprenait quelque chose aux paroles, mais malheureusement le mixage, qui est, paraît-il, voulu ainsi, est à notre avis fort mauvais. » C’est dommage, affirme Gilliot, d’autant plus que les paroles des dites chansons semblent importantes à la réussite du groupe.

Croiriez-vous que Gilliot compte parmi les réalisateurs de la susmentionnée Jeunesse d’aujourd’hui?

Les rumeurs de dissolution des Lunours s’avèrent toutefois non fondées. De fait, le triomphant trio se pointe à l’Aéroport international de Montréal-Dorval avant même la fin de mars 1970 pour souhaiter la bienvenue à 2 représentants d’une importante firme américaine venus discuter avec Massue, Malo et compagnie.

Que s’est-il donc passé, demandez-vous, ami(e) lectrice ou lectrice? Permettez-moi d’éclaire votre lanterne : Michaud s’est fait montrer la porte par Massue. Selon lui apparemment, l’acteur montréalais est en partie responsable des difficultés rencontrées par les promoteurs des Lunours lors de leurs discussions avec la Société Radio-Canada. Des personnes haut placées estiment en effet que Michaud ne passe pas en tant que personnage de série télévisée pour enfants. Des relations difficiles entre Massue et l’acteur montréalais ne facilitent pas non plus les choses. Un autre acteur montréalais, bien moins connu celui-là, Jean Asselin, commence dès lors à porter le costume de Boum-Boum.

Ce changement ne semble guère améliorer le statut des Lunours. Parlons net : la Société Radio-Canada décide avant même la fin mai 1970 de ne pas diffuser l’émission de télévision proposée par Massue, Malo et compagnie. Du coup, le projet se trouve confronté à des sérieux problèmes d’argent. Deux des Lunours, les susmentionné(e)s Lachance (Bi-Bi) et Marleau (Ba-Ba), dénoncent le fait que Massue a empoché l’ensemble des cachets versés par la susmentionné Télé Métropole suite à la prestation des Lunours lors de l’épisode de l’émission Jeunesse d’aujourd’hui. Pis encore, les chèques que Massue remet à Lachance et Marleau ne sont pas honorés par les institutions financières.

Le tout aussi susmentionné Michaud est le seul membre du trio initial à recevoir ses émoluments. Ironiquement, il doit sa bonne fortune au fait qu’il est mis à la porte avant que le cochonnet de Massue ne soit aussi dénué de contenu que la conscience d’un… Euh, il serait sans doute préférable de ne mentionner personne. Une poursuite en diffamation est si vite arrivée.

Avant que je ne l’oublie, l’Union des Artistes Incorporée, l’organisme montréalais qui défend les intérêts des membres de la communauté artistiques québécoise, entreprend des démarches afin que Lachance et Marleau reçoivent leur dû. Votre humble serviteur se demande si l’un ou l’autre reçoivent en fin de compte le moindre denier.

Si Massue affirme en 1971 espérer être en mesure de ressusciter les Lunours ou, plus exactement, les Moonbears, en sol américain, le fait est que personne d’autre n’y croit.

Si la carrière de Malo vole par la suite de succès en succès, celle de Massue semble finir bien mal. Je crains en effet qu’il ne soit mort (accidentellement?) en mai 1972, à l’âge de 26 ans peut-être, environ 6 semaines après la faillite de sa dernière maison de production, fondée par d’autres personnes en juillet 1970. Cette information m’a vraiment choqué quand je l’ai rencontrée.

Prenez soin de vous.

Auteur(s)
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Rénald Fortier