C’était un malin: Elzéar Fortier et la production de boissons gazeuses à Québec, Québec

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Une annonce publicitaire sobre et sans fioriture d’Elzéar Fortier Limitée de Québec, Québec. Anon., « Publicité – Elzéar Fortier Limitée. » L’Action catholique, 8 avril 1946, 9.

Avant d’aller plus loin dans la jungle textuelle qui nous attend dans les paragraphes ci-dessous, permettez-moi de souligner que, en autant que je le sache, mon lien de parenté le plus étroit avec le personnage clé de ce numéro de notre blogue / bulletin / machin remonte à au moins 300 ans, à supposer qu’il y en ait un.

Notre histoire commence à une date malheureusement indéterminée. Si certaines personnes affirment qu’Elzéar Fortier naît en 1855, à Sainte-Anne-de-Beaupré, Québec, l’âge mentionné lors de son décès semble indiquer qu’il voit le jour en janvier 1858.

Devenu orphelin vers l’âge de 7 ans, Fortier n’a d’autre choix que d’apprendre à se débrouiller. Devenu adolescent, ce fils de marin rêve de commander un navire. Vers 1879, Fortier fonde, avec ses frères et / ou beaux-frères peut-être, un petit service de transport maritime entre son village natal et Québec, Québec. De fait, il commande le (navire à vapeur?) Laurentides de 1879 à 1883. Fortier commande par la suite le Brothers, un navire à vapeur qu’il achète avec ses frères et / ou beaux-frères en juin 1883.

Entre autres choses et personnes, Fortier transporte un certain pourcentage des pèlerins qui se rendent à la basilique mineure catholique de Sainte-Anne-de-Beaupré, un des lieux de pèlerinage les plus fréquentés en Amérique du Nord.

Ce service disparaît suite à l’entrée en service de la ligne de chemin de fer de Quebec, Montmagny and Charlevoix Railway Company, entre Québec et Sainte-Anne-de-Beaupré, en août 1889 – une ligne de chemin de fer unique en son genre au Canada. Elle est en effet conçue dans le but express de faciliter les déplacements de pèlerins allant en pèlerinage.

Sa source de revenus étant disparue, Fortier doit se réinventer. Vers 1889-90, il s’associe à un de ses frères pour acheter un magasin général et une beurrerie situé(e)s à Sainte-Anne-de-Beaupré. Un peu plus tard, Fortier se porte acquéreur d’un des rares hôtels du village, l’Hôtel Columbus.

Soit dit en passant, le dit hôtel ainsi que le magasin général, alors propriété de Raoul Fortier, le fils aîné d’Elzéar Fortier, sont détruits lors d’un terrible incendie, en octobre 1936.

Avant même la fin de 1889, à moins que ce ne soit en 1897, ou en 1894, Elzéar Fortier achète une petite firme de Québec qui produit des eaux gazeuses.

Fondée vers octobre 1885 par Philippe Dignard et Joseph Parent, P. Dignard & Compagnie tire son origine de la dissolution, vers octobre 1885, de Odilon Dignard & Compagnie de Québec, propriété de Odilon et Philippe Dignard, qui produit de la bière de gingembre et d’autres type de breuvages. Votre humble serviteur pense que la firme fondée par Fortier en 1889, 1894 ou 1897 a pour nom Elzéar Fortier & Compagnie.

Un résident de Sainte-Anne-de-Beaupré pendant pour ainsi dire toute sa vie, un maire de ce village pendant plusieurs années en fait, Fortier compte parmi les fondateurs de la Compagnie de téléphone du comté de Montmorency, là où se trouve Sainte-Anne-de-Beaupré, en février 1901. Votre humble serviteur se demande toutefois si la dite compagnie installe la moindre ligne.

Au fil des ans, Elzéar Fortier & Compagnie produit une réelle variété de produits non alcooliques. Elle distribue par ailleurs les produits d’autres firmes, dont Brasserie Frontenac Limitée de Montréal, Québec.

En janvier 1902, un important embouteilleur de breuvages de Québec fait paraître un avertissement dans le seul journal anglophone de la ville, The Quebec Chronicle. M. Timmons & Son y dénonce les prétentions d’Elzéar Fortier & Compagnie selon lesquelles cette firme est l’agent du producteur de l’eau minérale Caledonia pour la région de Québec. Grand Hotel Company of Caledonia Springs Limited de Colorado Springs, Ontario, fait en effet affaire avec M. Timmons & Son. Pis encore, l’eau minérale (Caledonia?) vendue par Elzéar Fortier & Compagnie ne provient pas de la source ontarienne.

M. Timmons & Son est à ce point irritée par les propos d’Elzéar Fortier & Compagnie qu’elle se dit prête à remettre 500 $ (plus de 11 600 $ en monnaie de 2021) à toute personne capable de prouver que sa rivale est dans le vrai.

En février 1913, un représentant d’une association d’embouteilleurs, possiblement liée à la National Bottlers’ Protective Association américaine, fait effectuer une perquisition dans les locaux d’Elzéar Fortier & Compagnie.

Vous voyez, bon nombre de bouteilles de boissons gazeuses produites à Montréal et Québec devant être retournées à Charles Bédard et Wilfrid Dion, 2 personnes impliquées dans le retour de ces bouteilles aux producteurs, semblent manquer à l’appel.

La perquisition révèle la présence d’environ 84 000 bouteilles sorties des ateliers d’embouteilleurs de Montréal, sans parler de 170 siphons à eau de Seltz portant le nom de M. Timmons & Son. Et oui, Elzéar Fortier & Compagnie semble mettre ses propres produits dans des bouteilles appartenant à d’autres producteurs, ce qui lui permet d’accroître sa production sans avoir à acheter des bouteilles supplémentaires. La direction d’Elzéar Fortier & Compagnie ayant vite accepté de retourner les bouteilles à leurs propriétaires, aucune amende n’est imposée contre elle. Alors, tout est bien qui finit bien? Euh, non.

Vous voyez, dans les jours qui suivent la perquisition, Elzéar Fortier & Compagnie fait parvenir une ou des lettres (en français et en anglais?) aux quotidiens de Québec. The Quebec Chronicle publie la version anglaise de la dite lettre. Fortier y proclame haut et fort qu’aucune bouteille ou siphon à eau de Seltz n’a été saisie dans ses ateliers.

Les embouteilleurs de boissons gazeuses de Québec sont sidérés. Ils font vite parvenir une lettre à ce même quotidien anglophone, de même qu’une autre, en français, aux quotidiens de langue française de Québec. The Quebec Chronicle et un quotidien peu influent, L’Action sociale, les publient.

La lettre d’Elzéar Fortier & Compagnie est fausse et mensongère. Il y a eu saisie. De fait, ce n’est pas la première fois que cette firme a des ennuis similaires. Les embouteilleurs de boissons gazeuses de Québec avertissent donc « ces messieurs que s’ils ne sont pas capables de respecter la loi établie à l’égard de ces boîtes et bouteilles nous prendrons les moyens de la leur faire respecter. »

Les signataires de cette mise en demeure sont M. Timmons & Son, de même que Édouard Coulombe, les susmentionnés Dion et Bédard, François Alphonse Fluet et 2 personnes du nom de Laberge et L’Heureux que votre humble serviteur ne parvient pas à identifier.

Vous vous souviendrez évidemment que Fluet est mentionné dans un numéro de janvier 2021 de notre blogue / bulletin / machin.

En 1921, les firmes (encore existantes?) dont Fortier est le (seul?) propriétaire, soit Elzéar Fortier & Compagnie, Elzéar Fortier & Fils et Elzéar Fortier & Frères, disparaissent au profit d’Elzéar Fortier Limitée de Québec. Cette dernière est la propriété d’Elzéar Fortier et de ses fils, Raoul et Roméo Fortier.

Un autre élément important du portfolio industriel de Fortier, Le Magasin Forteresse Limitée, voit jour en mars 1932, sous le nom de Henri Drolet Incorporé. Fondé par Joseph Étienne Henri Drolet, son épouse (séparée?), Albertine, née Albertine Drouin, et un comptable de Montréal, ce magasin de vêtements pour homme devient Henri Drolet Limitée en décembre 1934. Cette firme a alors pour propriétaire Albertine Drolet, l’avocat Henri Paul Drouin et Raoul Fortier. Henri Drolet devient Le Magasin Forteresse en novembre 1936. La Gazette officielle de Québec ne mentionne aucun changement de propriétaire à cette époque.

Mentionnons toutefois que 2 sources distinctes laissent entendre que Le Magasin Forteresse existe sous une forme ou sous une autre dès 1919-20. Fortier aurait acheté l’outillage d’une firme en difficulté non identifiée de Québec avant de le déménager dans ses ateliers.

Elzéar Fortier meurt en octobre 1939. Il a 81 ans. Raoul Fortier accède alors à la présidence de Le Magasin Forteresse et d’Elzéar Fortier.

Cette dernière change de raison sociale en juin 1948 pour devenir Les Liqueurs Elzéar Fortier Limitée. À cette époque, la firme produit apparemment 4 types de liqueurs douces : une bière de gingembre, une limonade, un cola et un soda mousse. À une certaine époque, elle en produisait apparemment 14.

Au cours des années 1950, André Fortier s’associe à son père, Roméo Fortier. Ils modernisent la production de la firme familiale en introduisant, par exemple, un équipement d’électrolyse de l’eau afin de rendre celle-ci la plus pure possible. Les Liqueurs Elzéar Fortier peut être le premier embouteilleur canadien à utiliser cette technologie.

Vous serez peut-être intéressé(e) de lire, ou pas, qu’un des rares jeux de société aéronautiques produits (?) et conçus (??) au Canada pendant la période de la Guerre froide, Jet, est commercialisé vers 1954 par Les Liqueurs Elzéar Fortier. Compte tenu de la présence d'images d'aéronefs qui ressemblent beaucoup à des chasseurs à réaction tous temps Northrop F-89 Scorpion sur ce jeu, votre humble serviteur soupçonne que Jet est en fait un jeu américain que la firme québécoise commercialise de ce côté-ci de la frontière.

Un nouveau changement de raison sociale survient en novembre 1967, Les Liqueurs Elzéar Fortier devenant Liqueurs Fortier Limitée. Un autre changement survient en novembre 1968, Liqueurs Fortier devenant Immeubles Alex. Coulombe Limitée – un changement un tantinet inhabituel vous l’admettrez.

Soit dit en passant, Immeubles Alex. Coulombe voit le jour en juin 1948. Cette firme devient Alex. Coulombe Québec Limitée en décembre 1971.

Curieusement, la source de ces données parfaitement ennuyeuses, La Gazette officielle de Québec / Gazette officielle du Québec, contient dans ses pages des informations sur la fondation d’une Alex. Coulombe Limitée en décembre 1953, une firme ayant pour propriétaires Alexandre « Alex » Coulombe de même que ses fils Fernand et Michel Coulombe. Alex. Coulombe devient Immeubles Alex. Coulombe Limitée en novembre 1968. Mieux encore, ou pis encore, je vous laisse le choix, une firme du nom d’Alex. Coulombe (1968) Limitée voit le jour en octobre 1968. Cette firme devient Alex. Coulombe Limitée en février ou mars 1971.

Votre humble serviteur doit avouer ne pas comprendre comment, ou si, ces firmes sont liées les unes aux autres.

Cela étant dit (tapé?), croiriez-vous qu’un embouteilleur indépendant de breuvages non alcoolisés de Québec du nom d’Alex. Coulombe Limitée existe encore en 2021? Mieux encore, cette firme aux multiples produits compte parmi les rares embouteilleurs indépendants de breuvages non alcoolisés du Canada.

Cette firme a une longue histoire – et oui, j’ai bien l’intention de vous casser les pieds avec la dite histoire. Tout commence en novembre 1898, avec la fondation de The Quebec Fruit Exchange par le susmentionné Édouard Coulombe et Joseph Arthur Côté. Un troisième partenaire se joint à la firme au plus tard en 1901 : Louis Philippe Guy. Au plus tard en 1909, il ne reste plus que 2 partenaires : Coulombe et Guy. En février 1919, The Quebec Fruit Exchange devient The Quebec Fruit & Fish Exchange Limited, une firme dont les propriétaires sont Coulombe, ses fils, Joseph, Édouard et Alexandre « Alex » Coulombe, et un comptable de Montréal, mais revenons un peu en arrière.

En 1905, Édouard Coulombe fils s’associe à « Alex » Coulombe pour fonder une petite firme d’embouteillage de boissons gazeuses qui s’appelle, peut-être, Liqueurs Coulombe.

« Alex » Coulombe prend les rênes de la firme en 1927, à moins que ce ne soit au cours des années 1930.

Quoiqu’il en soit, en 1935, après avoir refusé non pas une mais 2 offres, la direction de la firme accepte de devenir le distributeur et embouteilleur exclusifs de PepsiCola Company pour la région de Québec. Si un tel refus peut sembler étrange en 2021, vu le succès mondial de ce breuvage, le fait est que les boissons gazeuses de type cola ne sont peut-être pas bien connues dans cette région en 1935. La signature d’un accord de distribution et embouteillage demande par conséquent un certain courage.

Votre humble serviteur se demande si « Alex » Coulombe est le Alex / Alexandre Coulombe qui occupe la présidence de Les Industries Port-Joli Limitée de Port-Joli, Québec, une firme qui voit le jour en octobre 1946. Avant cette date, la dite firme porte le nom de Les Industries J.O. Martin & Compagnie Limitée. Cette dernière fait son apparition en décembre 1942, mais je digresse.

Tragiquement, « Alex » Coulombe et son épouse, Lucienne Coulombe, née Hamel, décèdent en octobre 1957, suite à un accident d’automobile. Elle a 59 ans et lui, 69 ans. Un de leurs fils, René Coulombe, prend les rênes de la firme familiale à une date indéterminée.

Au fil des décennies, Alex. Coulombe devient l’embouteilleur et distributeur exclusifs de nombreux breuvages non alcoolisés pour la région de Québec. Elle acquiert par ailleurs un certain nombre d’embouteilleurs indépendants du Québec et ouvre une usine d’embouteillage à Trois-Rivières, Québec.

Lors du décès de René Coulombe, en novembre 2007, à l’âge de 74 ans, Marc Coulombe prend les rênes de la firme. De jeunes membres de la famille Coulombe se préparent peu à peu à prendre la relève dans les années à venir. La vie continue.

Prenez soin de vous, ami(e) lectrice ou lecteur, car le ciel est sur le point de nous tomber sur la tête.

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Rénald Fortier