Sur le pont d’Arvida, un site historique national de génie civil, on y danse, on y danse

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Le pont en aluminium d’Arvida, Arvida / Saguenay, Québec. Anon., « Premier pont tout en aluminium. » Le Petit Journal, 4 décembre 1949, 51.

Salut et bonjour, ami(e)… Euh, pourquoi un tel regard perplexe, ami(e) lectrice ou lecteur? Dans un monde comme le nôtre, rempli à ras bol de science, technologie et innovation, il n’y a rien de mal à franchir le gouffre qui nous sépare de l’illumination en marchant d’un pas décidé sur le tablier d’un pont en aluminium, un matériau aéronautique / aérospatial s’il en est un.

Commençons notre examen des lieux avec une lecture du texte de la légende qui accompagne la photographie ci-dessus, découverte au cours de notre lecture de l’hebdomadaire Le Petit Journal de Montréal, Québec :

À Arvida, in trouve actuellement en voie de parachèvement le premier pont au monde à être entièrement construit en aluminium. Et cette photo fait voir la grande arche d’aluminium qui enjambe le Saguenay et sur laquelle s’appuiera bientôt un long tablier de [88 mètres] 290 pieds de longueur, reliant les deux rives. Ce pont nécessitera [172 000 kilogrammes] 380,000 livres d’aluminium, au lieu de [397 000 kilogrammes] 875,000 livres d’acier, mais il n’aura pas besoin de peinture. Le long tablier comprendra une voie carrossable de [7.3 mètres] 24 pieds de largeur, bordée ce chaque côté d’un trottoir de [1.2 mètre] 4 pieds de largeur. À l’entrée sud du pont se dresseront deux pylônes d’ornementation, supportant chacun un énorme globe terrestre en aluminium. L’arche de support décrit un arc de [154 mètres] 504 pieds de longueur. Ce pont fera vraiment l’orgueil du « royaume du Saguenay », qui est aussi le « royaume de l’aluminium ».

S’il est vrai que certains esprits hardis envisagent la possibilité de construire un pont en aluminium à Arvida avant même la fin des années 1920, la belle histoire de cet ouvrage unique commence vraiment en 1943, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage. Consciente de la nécessité de relier les 2 rives d’un bras de la rivière Saguenay qui sépare Arvida de Ville-Racine, une municipalité annexée par Arvida au début de 1944, la division Aluminum Laboratories Limited de Aluminum Company of America (Alcoa), un géant industriel américain qui a eu / a des liens étroits avec Aluminum Company of Canada Limited (Alcan), un nom adopté en 1925, entreprend des études préliminaires visant à déterminer l’emplacement et le type de pont les plus appropriés. Les ingénieurs travaillent sous la direction de William L. « Bill » Pugh, ingénieur en chef de Alcan entre 1942 (?) et 1956.

Très tôt dans l’élaboration du projet, le Conseil de la Ville d’Arvida demande à divers experts de se joindre à l’équipe à titre de consultants :
- Olivier Desjardins, ingénieur en chef du Département des Travaux publics du Québec;
- Harold Lea Fetherstonhaugh, architecte montréalais; et
- Frederick Gage Todd, architecte paysagiste américain résidant à Montréal, le premier architecte paysagiste œuvrant au Canada en fait, actif de la Colombie-Britannique à Terre-Neuve, un territoire britannique qui ne fait alors pas partie du Canada.

En 1946, Dominion Bridge Company Limited, une firme de Lachine, Québec, et d’ailleurs au Canada spécialisée dans la fabrication de ponts, en acier bien sûr, se voit invitée à se joindre à l’équipe. Un bon 3 mois d’études et de discussions avec le personnel de Alcan commencent, avec toutes les parties souhaitant préserver la beauté naturelle du site. Dominion Bridge soumet finalement 2 projets de pont, un en acier et un en aluminium. Dans ce dernier cas, vue l’absence de précédent en la matière, le coût de fabrication calculé par la compagnie est somme toute approximatif.

Faisant fi de la dite absence de précédent, le Conseil de la Ville d’Arvida et Alcan approuvent le projet de pont en aluminium en février 1948. Cette dernière souhaite de toute évidence faire la promotion de l’aluminium en tant que matériau de construction pour les ponts et, ce faisant, espère obtenir des contrats d’autres municipalités et instances gouvernementales. Ne l’oublions pas, la fin de la Seconde Guerre mondiale entraîne l’annulation d’une multitude de contrats de production d’aéronefs, largement faits en aluminium, au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Alcan est profondément affectée par ces annulations.

Vous vous demandez évidemment pourquoi le pont d’Arvida est en aluminium, ami(e) lectrice ou lecteur. Ne souhaitant pas vous laisser dans l’ignorance, votre humble serviteur s’est lancé dans l’abime en quête d’information.

Avez-vous déjà entendu parler de Alcan? Pas du tout? Un peu? Beaucoup? Euh, bien. Cette firme, dis-je, voit le jour en 1902, à Shawinigan, Québec, sous le nom de Northern Aluminum Company Limited, et ce même si le Québec / Canada ne dispose pas de gisements de minerai d’aluminium, ou bauxite. Ce même Québec / Canada produit toutefois de grandes quantité d’électricité, un élément vital dans la production d’aluminium. Northern Aluminum est alors une filiale de Pittsburgh Reduction Company, une firme qui devient par la suite Alcoa.

Alcan entame ses activités à Arvida vers 1927. Croiriez-vous que le nom de cette ville s’inspire du nom du président, et bientôt président du conseil d’administration, de Alcoa, ARthur VIning DAvis? Votre humble serviteur se demande qui peut avoir eu l’idée d’un tel nom, un subalterne sycophante ou un président à l’égo surdimensionné? Quoiqu’il en soit, la Washington du nord comme on appelle parfois / souvent Arvida, est une ville industrielle planifiée créée de toutes pièces à partir de 1925.

S’il est vrai que la Grande Dépression des années 1930 affecte profondément la production de Alcan à Arvida, les programmes de réarmement lancés au cours de la seconde moitié de la décennie par les États-Unis et, plus encore, le Royaume-Uni l’affectent tout autant. La production annuelle d’aluminium est multipliée par 7 et plus entre 1932 et 1939 par exemple, atteignant 75 200 tonnes métriques (83 000 tonnes américaines / 74 000 tonnes Impériales). Une bonne partie de la production canadienne est alors exportée, tant vers les États-Unis que le Royaume-Uni, où elle est utilisée par des avionneurs. En 1938 et 1939, par exemple, ce dernier pays achète 48 et 44 % de l’aluminium produit par Alcan.

L’adoption par le Congrès américain d’un Act to Promote the Defense of the United States, mieux connue sous le nom de Lend-Lease Act, ou loi du prêt-bail, en mars 1941, et mentionnée dans un autre numéro de décembre 2019 de notre blogue / bulletin / machin, permet par la suite au gouvernement britannique d’obtenir gratuitement de grandes quantités d’aluminium canadien.

Les décisions prises par le gouvernement fédéral en matière de production et de distribution d’électricité tiennent compte des besoins de Alcan. Cela étant dit (tapé?), en 1940, cette dernière se tourne vers le gouvernement britannique pour un obtenir un prêt. Mieux encore, ce sont les gouvernements américain, australien et britannique qui avancent des dizaines de millions de dollars à Alcan. La compagnie emprunte par ailleurs des millions de dollars sur les marchés financiers de Londres, Angleterre, et New York, New York. Le gouvernement fédéral ne semble en effet ne pas vouloir investir directement dans ce secteur stratégique lié à l’aéronautique – une industrie cruciale tout au long de la Seconde Guerre mondiale.

Quoiqu’il en soit, la production de l’aluminerie d’Arvida ne tarde pas à augmenter pour répondre aux besoins grandissants des pays alliés. Le gouvernement américain, par exemple, signe une première commande en mai 1941. L’industrie aéronautique américaine ne tarde pas à devenir le principal utilisateur de l’aluminium produit au Québec / Canada. Le gouvernement américain investit apparemment des sommes considérables dans la construction de la centrale hydroélectrique de Shipshaw, non loin d’Arvida – une décision qui déplaît à de nombreux politiciens et hommes d’affaires américains.

Une grève illégale lancée en juillet 1941, en pleine canicule, par des employés, exaspérés par l’indifférence apparente de Alcan face à des demandes on ne peut plus raisonnables, prend leur syndicat, le Syndicat national catholique de l’industrie de l’aluminium d’Arvida, par surprise – et met la production de l’aluminerie en danger.

La direction de Alcan demande à l’Armée canadienne d’envoyer des troupes. Celle-ci refuse, soulignant qu’une telle décision appartient aux instances civiles. Une demande du ministre des Munitions et des Approvisionnements ne connaît pas plus de succès. Le Comité de guerre du Cabinet ayant refusé de se prononcer, le très puissant et influent Clarence Decatur « C.D. » Howe menace de démissionner. Pour une raison ou pour une autre (information mal comprise et / ou préjudice envers les syndicats?), ce dernier laisse entendre que des éléments perturbateurs venus des États-Unis tentent de saboter l’effort de guerre du Canada. La presse anglophone du Québec / Canada publie ces propos incendiaires / irresponsables. Ces mêmes propos sont dénoncés au Québec, avec véhémence – et avec raison.

Une équipe de conciliateurs entre en scène alors que le procureur général du Québec, Wilfrid Girouard, obtient l’intervention de l’Armée canadienne. Celle-ci occupe l’aluminerie en collaboration avec la Sûreté provinciale du Québec, en d’autres mots le service de police provinciale du Québec. La grève prend fin, sans violence, moins d’une semaine après voir commencée. De fait, il ne semble y avoir aucune arrestation, ou mise à pied. Mieux encore, le personnel de Alcan ne tarde pas obtenir une augmentation de salaire et une amélioration de ses conditions de travail, souvent pénibles.

Une enquête menée par la Gendarmerie royale du Canada révèle évidemment une absence totale d’éléments perturbateurs venus des États-Unis. Cela étant dit (tapé?), Howe ne semble pas s’excuser. Pis encore, il acquiert le droit de faire appel à l’Armée canadienne en cas de conflit de travail. La production d’aluminium ne reprend à Arvida qu’après 2 semaines d’arrêt. La grève d’Arvida constitue une date importante dans l’évolution des relations de travail au Québec et au Canada.

Bien que située fort loin des côtes, et de tout danger d’attaque aérienne, l’aluminerie d’Arvida est protégée par une escadrille / escadron de chasse de l’Aviation royale du Canada (ARC) ou, comme on l’appelle à l’époque, du Corps d’aviation royal canadien, basée non loin d’Arvida, à Bagotville, Québec, à partir de juillet 1942. Une unité d’entraînement opérationnel munie d’avions de chasse peut l’appuyer en cas de besoin. L’escadrille de chasse ayant déménagé en décembre 1942, l’unité d’entraînement opérationnel assure la protection de la région stratégique d’Arvida jusqu’à sa dissolution, en octobre 1944.

Supportée par les gouvernements canadien et américain, Alcan produit de plus en plus d’aluminium. En 1945, cette compagnie livre environ 1 550 000 tonnes métriques (1 700 000 tonnes américaines / 1 520 000 tonnes impériales) de ce métal hautement stratégique, ce qui équivaut à 90 % de la production du Commonwealth. Alcan est alors le plus important producteur d’aluminium au monde, mais je digresse. Un peu. Beaucoup. Passionnément. À la folie. Désolé.

Un entrepreneur général de Jonquière, Québec, Pic Construction Company Limited, entreprend la construction du pont d’aluminium d’Arvida en août 1949 sous la supervision de la firme d’ingénierie Surveyer, Nenniger et Chênevert Incorporée de Montréal. Emil Nenniger, un ingénieur et architecte autodidacte d’origine suisse, par exemple, contribue à la conception des fondations, du tablier et de l’arche du pont. Si une firme non identifiée livre les luminaires, lampadaires et garde-fous du pont, sa structure proprement dite ne comprend bien sûr que de l’aluminium produit par Alcan, et…

Et non, ami(e) lectrice ou lecteur à qui rien n’échappe, le nom de Lockwell et Forget mentionné dans certaines sources ne paraît nulle part ailleurs. Votre humble serviteur se demande si les personnes en questions ne sont pas Camilien Joseph Lockwell et Joseph David Rodolphe Forget, 2 riches hommes d’affaires de Québec, Québec, décédés bien avant la construction du pont d’aluminium d’Arvida. La firme non identifiée mentionnée ci-haut pourrait-elle être Quebec Power Company, le producteur d’électricité de la région de la vieille capitale?

Et oui, Surveyer, Nenniger et Chênevert devient SNC Incorporée en 1975. Cette firme d’ingénierie montréalaise compte alors parmi les plus importantes au Canada. Elle acquiert la firme d’ingénierie Lavalin Incorporée, alors en situation de faillite, en 1991, devenant ainsi SNC-Lavalin Incorporée, une des plus importantes firmes d’ingénierie au monde. Vous savez tout comme moi que cette firme est dans l’eau chaude pour diverses raisons, et…

Vous avez une question, n’est-ce pas, ami(e) lectrice ou lecteur qui tente désespérément de changer le sujet? Est-il vrai qu’aucun pont en aluminium n’existe sur la planète Terre avant celui construit à Arvida, dites-vous? La réponse à cette question d’intérêt exceptionnel et d’importance nationale est oui. Cela étant dit (tapé?), un pont datant des années 1880, à Pittsburgh, Pennsylvanie, reçoit un tablier en aluminium en 1933. Un pont complété en 1946 à Massena, New York, inclut quant à lui une travée en aluminium. Détail intéressant, du moins pour votre humble serviteur, le dit pont dessert une voie ferrée menant à une usine de Alcoa, à Massena, mais revenons à notre histoire, après une digression dont vous êtes responsable, ami(e) lectrice ou lecteur.

Le pont d’aluminium d’Arvida est inauguré en juillet 1950 sous les yeux d’une foule de 5 000 personnes. Le curé de la paroisse bénit la structure. Le premier ministre du Québec, le très (trop?) conservateur Maurice Le Noblet Duplessis, un personnage mais pas nécessairement un gentilhomme mentionné dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis janvier 2018, coupe le ruban traditionnel / symbolique. Le président de Alcan, l’Américain Ray Edwin Powell, observe la scène d’un œil bienveillant.

Le pont d’aluminium d’Arvida demeure-il unique au monde longtemps, vous demandez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur? La réponse à cette question est non. Des ponts en aluminium sont complétés en Hongrie (1951) et en Allemagne de l’ouest (1956). Le premier pont en aluminium américain est construit en 1958. Cette structure est d’ailleurs le premier pont d’aluminium soudé au monde. Plusieurs autres ponts en aluminium voient le jour, en Amérique du Nord et en Europe, au cours des décennies suivantes. Cela étant dit (tapé?), l’acier demeure le matériau de prédilection des constructeurs de ponts du monde entier. L’acier coûte selon toute vraisemblance moins cher que l’aluminium.

À l’exception de travaux d’entretien mineurs, la structure du pont d’aluminium d’Arvida demeure intouchée pendant environ 45 ans. Les premiers travaux de réfection d’importance se déroulent en effet en 1995. Certains éléments affectés par la corrosion sont alors remplacés par des éléments en acier galvanisé ou inoxydable. La dalle de béton est par ailleurs remplacée au début des années 2010.

Permettez-moi de noter que le pont d’aluminium d’Arvida est inscrit au Registre du patrimoine culturel du Québec en 2004.

En septembre 2008, de nombreuses personnalités des mondes politique, économique et culturel participent à une cérémonie protocolaire à Saguenay, Québec, et… Vous avez de nouveau l’air perplexe, ami(e) lectrice ou lecteur. Pourquoi se réunir à Saguenay si le pont est à Arvida, dites-vous? La réponse à cette question est bien simple. Arvida se fonde dans la ville de Jonquière en 1975 et cette dernière se fonde à son tour dans la ville de Saguenay, créée par décret en février 2002.

En septembre 2008, dis-je, de nombreuses personnalités participent à une cérémonie pendant laquelle elles dévoilent 2 plaques commémoratives. La première, remise par la Société canadienne de génie civil, souligne l’importance historique du pont d’aluminium d’Arvida qui devient alors un site historique national de génie civil. La seconde plaque rappelle les noms des partenaires qui ont contribué à la réfection de cet ouvrage au caractère patrimonial / symbolique unique. Et non, personne ne dance sur le pont d’aluminium d’Arvida en septembre 2008. Un peu de sérieux, s’il vous plaît.

Bonne semaine à vous, et j’espère que vous apprécierez la photographie suivante.

Le pont d’aluminium d’Arvida / Saguenay, Québec. Wikimédia.

Le pont d’aluminium d’Arvida / Saguenay, Québec. Wikimédia.

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Rénald Fortier