« Un nouveau gagnant commercial pour les épiciers et marchands généraux; » ou, Comment William Hood & Company de Toronto, Ontario, devient un prétexte pour s’attarder sur les mystères de… l’huile de ricin

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Ingenium - Musées des sciences et de l’innovation du Canada
Une publicité typique de la firme William Hood & Company de Toronto, Ontario. Anon., « William Hood & Company. » The Canadian Grocer & General Storekeeper, 27 mai 1892, 9.

Alors que votre humble serviteur regardait dans l’abîme qu’est le World Wide Web, une publicité a attiré mon attention. J’admettrai qu’il ne m’était jamais venu à l’esprit de qualifier l’huile de ricin de délicieuse. Remarquez, je dois aussi admettre que je n’ai jamais eu le (dé)plaisir de goûter à ce fluide.

Alors que je cherchais et cherchais sans cesse, pendant 90 bonnes secondes et demie, des informations sur William Hood & Company de Toronto, Ontario, une pensée s’est graduellement formée dans mon esprit. Pourquoi ne pas utiliser cette firme comme prétexte pour parler (taper?) d’huile de ricin? Ce produit agricole est, après tout, utilisé dans l’industrie et, à une certaine époque, dans les aéroplanes. D’un seul coup, je pourrais lier notre incomparable blogue / bulletin / machin au formidable trio de musées nationaux qui forme un certain groupe de musées nationaux canadiens dont le nom est, euh… C’est quoi encore ce nom?

Vivarium, Vibranium, Uranium, Unobténium, Transformium, Supermanium, Smithsonium, Présidium, Planétarium, Imaginarium, Hotelcalifornium, Gymnasium, Équilibrium, Dilithium, Consortium, Condominium, Aluminium, Adamantium? Euh, tant pis.

Ingenium, sans accent, dites-vous (tapez-vous?), ami(e) lectrice toujours utile? Grand merci.

Le trio de musées, tous situés à Ottawa, Ontario, dis-je, comprend le Musée des sciences et de la technologie du Canada, le Musée de l’agriculture et de l’alimentation du Canada et, bien sûr (Musique et chœur triomphantes titanesques!), le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada.

Avant que je ne l’oublie, le magazine d’où provient l’illustration ci-dessus, The Canadian Grocer & General Storekeeper, voit le jour en 1887. Ses fondateurs, des frères, ont pour noms John Bayne Maclean et Hugh Cameron Maclean. Et oui, ces Maclean-là.

Maclean Publishing Company Limited devient, sous la gouverne de John Bayne Maclean, un géant canadien des communications connu sous les noms de Maclean-Hunter Publishing Company Limited, Maclean-Hunter Limited et Maclean Hunter Limited. Un géant qui publie Châtelaine et Le Magazine Maclean pendant bien des années, mais je digresse.

Maintenant que nous avons un prétexte, ami(e) lectrice ou lecteur, partons plein d’entrain avec une question. Non, pas qu’est-ce que l’huile de ricin? Notre première interrogation doit porter sur le prétexte du texte actuel, à savoir William Hood & Company. Comme il est dit (tapé?) ci-dessus, votre humble serviteur a cherché et cherché sans cesse, pendant 90 bonnes secondes et demie, des informations sur cette firme. À première vue, c’est un importateur et fabricant de moutardes, épices et cafés.

Curieusement, en 1892, l’année de la publication de la publicité au début de cet article, un certain William Hood de Toronto est secrétaire-trésorier d’une firme torontoise de mouture de café et d’épices, Coffee & Spice Milling Company, une firme appartenant à une firme torontoise de fabrication de savon, Dalton Brothers Limited.

Y en a-t-il plus, demandez-vous? Pas grand-chose, dis-je. Alors, qu’est-ce que l’huile de ricin et pourquoi l’appelle-t-on huile de ricin de toute façon?

Pour faire court, l’huile de ricin est une huile végétale obtenue en pressant les graines du ricin commun ou tantan, ricin tantan, ricin sanguin et catapuce majeur. Et non, la graine de la dite plante n’est pas vraiment une fève, mais je digresse.

Le ricin commun est originaire de la partie orientale du bassin de la mer Méditerranée, de la partie orientale de l’Afrique, et du sous-continent indien. Appeler cette plante arbre à huile de ricin ne serait peut-être pas une mauvaise idée car il peut atteindre des hauteurs allant jusqu’à 12 mètres (40 pieds).

Incidemment, le ricin commun est également connu sous le nom de palme de Christ, en raison de la prétendue capacité de l’huile à soigner les blessures et guérir les maux.

Un autre nom, un nom allemand, wunderbaum ou arbre miracle, peut ou non être approprié car personne ne semble être sûr à 100% que la plante mentionnée dans le Livre de Jonas est, en fait, un ricin commun et… Oui, ce Jonas-là, le Jonas biblique, le grincheux têtu, colérique et acariâtre qui, selon le livre éponyme, passe 3 jours et 3 nuits dans le ventre d’un grand poisson autrement non identifié – un cachalot ou serpent de mer peut-être, d’après certains groupes.

En 2022, le ricin commun se retrouve dans toutes les régions tropicales de notre grande bille bleue. Alors que la plupart de ces plantes se trouvent dans des plantations d’huile, beaucoup d’entre elles poussent simplement à l’état sauvage. En effet, là où le climat lui convient, le ricin commun peut devenir une plante envahissante.

Croiriez-vous que le ricin commun était, et est toujours, assez populaire comme plante ornementale? J’entends (lis?) que de telles plantes peuvent être plantées dans les premières années du 20ème siècle, dans certains parcs de Toronto, mais revenons à notre histoire.

L’huile de ricin est un liquide huileux, dense et incolore ou jaune / vert pâle avec des, euh, goût et odeur distinctes. On dit par exemple que l’huile de ricin fraîche a un goût légèrement sucré, tandis que l’huile de ricin rance a un goût âcre / amer. L’huile de ricin est extrêmement visqueuse et ne sèche pas, même si seule une fine pellicule est appliquée sur une surface.

L’huile de ricin était et est utilisée dans la fabrication d’une variété de produits : savons, revêtements, polis, plastiques, peintures, parfums, nylon, lubrifiants, liquides de frein, fluides hydrauliques, encres, colorants, cires, etc.

Et oui, les capacités laxatives de l’huile de ricin sont connues depuis un certain temps. Les civilisations qui prospèrent dans les vallées des fleuves Indus et Nil, dans ce qui sont aujourd’hui le Pakistan et l’Égypte, savent tout à leur sujet, et plus encore, il y a plus de 3 500 ans. Remarquez, l’huile de ricin est également un des nombreux ingrédients utilisés par des équipes de momification de l’Égypte ancienne.

Les graines de ricin commun étaient / sont récoltées 4 à 7 mois après le semis. À l’époque de la Première Guerre mondiale, un propriétaire de plantation moyen peut s’attendre à récolter 1 500 à 2 000 kilogrammes de graines par hectare (près de 1 350 à 1 800 livres par acre). Le pressage de ces graines produit 500 à 1 000 kilogrammes d’huile de ricin par hectare (près de 450 à 900 livres par acre). Un propriétaire de plantation moyen en Inde peut compter sur 2 récoltes par an.

À l’époque de la Première Guerre mondiale, l’Inde produit 100 à 110 000 tonnes métriques (environ 100 à 110 000 tonnes impériales; environ 110 à 120 000 tonnes américaines) de graines par an. Ce territoire sous domination britannique produit vraisemblablement plus de graines d’huile de ricin que le reste du monde réuni.

L’expédition des graines jusqu’au Royaume-Uni, en France ou dans l’Empire allemand n’est pas un problème car la peau des graines est loin d’être fragile. Mieux encore, les graines peuvent être stockées pendant des mois, voire quelques années, si un environnement approprié est disponible.

Obtenir la dite huile n’était pas / n’est pas nécessairement une chose facile, cependant. Vous voyez, ami(e) lectrice ou lecteur, le ricin commun est allergène.

Remarquez, les graines de ricin commun contiennent également de la ricine, une toxine très puissante. Mâcher et ingérer pas plus de 4 à 8 de ces graines peut envoyer ad patres un Homo sapiens mâle adulte. Le ricin commun est peut-être la plante couramment cultivée la plus dangereuse sur la planète Terre. Et non, l’huile de ricin disponible dans le commerce ne contient pas assez de ricine pour être dangereuse.

Et oui, certains parents pas trop brillants d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord ont pris l’habitude de gaver d’huile de ricin leur progéniture lorsqu’elle se conduit mal. De plus, d’ignobles fonctionnaires coloniaux britanniques et belges en Inde et au Congo ont utilisé de l’huile de ricin pour punir des serviteurs et travailleurs indisciplinés. En Italie, pendant l’entre-deux-guerres, l’huile de ricin est couramment utilisée par les escouades de bêtes humaines du Partito Nazionale Fascista pour intimider et / ou humilier des opposants politiques. Les grandes quantités d’huile de ricin ingérées, combinées aux raclées sauvages infligées par ces s*l**ds, s’avèrent mortelles à plus d’une occasion.

Homo sapiens est un foutu numéro, n’est-ce pas?

Une petite digression si je peux me permettre. L’huile de ricin est parfois utilisée par certains nord-américains obsédés par leur pelouse car on dit qu’elle repousse les campagnols et taupes.

Le processus utilisé pour extraire la ricine des graines de ricin commun n’est pas une mince affaire, ce dont nous pouvons toutes et tous être reconnaissantes compte tenu de la disponibilité de la plante et de la présence de cinglés absolus parmi nous. Dans l’ensemble, le dit processus est quelque peu similaire à celui utilisé pour extraire le cyanure d’hydrogène à partir… d’amandes amères, mais revenons à la ricine.

Croiriez-vous qu’en 1917-18, le United States Chemical Warfare Service étudie sérieusement la possibilité d’enrober de ricine les balles tirées par des fusils et mitrailleuses, ainsi que les petites sphères métalliques contenues dans des obus d’artillerie antipersonnel communément appelés comme obus à balles? Cette branche de la United States Army étudie également sérieusement la possibilité d’utiliser des nuages ​​​​de poussière de ricine contre les troupes allemandes. La signature de l’Armistice, en novembre 1918, semble mettre fin à ces projets.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la ricine est de nouveau étudiée, cette fois comme charge pour des bombettes transportées dans de grosses bombes transportées par des aéronefs. Des scientifiques du United States Chemical Warfare Service travaillent sur ces projets avec des scientifiques de la Station expérimentale de Suffield, près de Suffield, Alberta, une installation de recherche canado-britannique exploitée par l’Armée canadienne. Les essais sur le terrain menés à l’époque démontrent que la ricine n’est pas plus économique que le phosgène, une arme chimique largement utilisée pendant la Première Guerre mondiale, qui est peut-être facilement disponible à l’époque.

Au final, seul la Dai-Nippon Teikoku Rikugun, autrement dit l’armée du grand empire japonais, utilise des armes chimiques au combat, mais pas la ricine remarquez, un peu discrètement et uniquement contre des soldats et résistants chinois. Et non, le gouvernement japonais n’a aucune intention d’utiliser des armes chimiques contre les troupes britanniques ou américaines. Il craint que toute action à cet égard ne provoque une réaction immédiate de la part des gouvernements britannique et américain – une crainte bien fondée en fin de compte.

En effet, chaque grande puissance a le fort sentiment que toutes les autres grandes puissances sont tout à fait prêtes à utiliser des armes chimiques en cas d’attaque – une autre crainte bien fondée en fin de compte. En conséquence, aucune grande puissance n’utilise d’armes chimiques contre une autre grande puissance pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette non-utilisation est un exemple pré-nucléaire de dissuasion.

Croiriez-vous que des scientifiques canadiens basés à la Station expérimentale de Suffield / Centre de recherches pour la défense Suffield, comme l’endroit est officiellement (re)baptisé en 1950 et 1967, testent des armes chimiques et biologiques américaines tout au long des années 1960?

Le Canada renonce aux utilisations offensives d’agents biologiques et chimiques dans les années 1970, mais la recherche sur la façon de se défendre contre de telles armes de destruction massive est toujours en cours. Vous sentez-vous en sécurité, ami(e) lectrice ou lecteur?

Le Canada n’est peut-être pas le royaume paisible que beaucoup de gens imaginent. Il suffit de discuter avec des gens qui ne sont pas des Homo sapiens mâles adultes hétérosexuels chrétiens blancs dont les opinions sont bien « droites » pour trouver trop souvent la confirmation de ce fait.

Ai-je mentionné que le redoutable Komitet Gossoudarstvennoï Bezopasnosti, autrement dit le comité pour la sécurité de l’état de l’Union des Républiques socialistes soviétiques, met au point des armes de type assassinat dont l’agent tueur est la ricine? Un écrivain et dramaturge bulgare qui quitte son pays en 1969, Georgi Ivanov Markov, aurait été victime d’une telle arme en septembre 1978, à Londres, Angleterre, à la suite d’émissions de radio dans lesquelles il dénonce avec force l’impact négatif du communisme sur sa patrie.

Homo sapiens est un foutu numéro, n’est-ce pas?

Avant que j’oublie, il est suggéré que l’utilisation du nom anglais de l’huile de ricin, soit castor oil, résulte de son utilisation en remplacement du castoréum, une sécrétion huileuse exsudée d’une paire de petits sacs près de la queue des castors que ces gros rongeurs utilisent pour marquer son territoire. Le castoréum était et est peut-être encore utilisé, un peu, en parfumerie. Et non, les castors ne sont en aucun cas ennuyés par les parfumeurs d’aujourd’hui. Le castoréum qu’ils utilisent est un équivalent synthétique plus ou moins exact. Au cours des siècles passés, cependant, l’appétit des parfumeurs pour le castoréum contribue à l’extermination du castor commun / d’Europe / d’Eurasie dans une grande partie de son habitat.

Et si vous pensez que le castor est un gros rongeur, votre humble serviteur a des nouvelles pour vous. Alors que certains castors peuvent faire pencher la balance à près de 30 kilogrammes (environ 65 livres), leur parent disparu, le bien nommé castor géant, pouvait peser jusqu’à 100 kilogrammes (environ 220 livres). Les modifications de l’environnement, autrement dit les changements climatiques, couplés à la prédation humaine, conduisent à l’extinction de cette bestiole de la taille d’un ours noir il y a 10 à 12 000 ans. C’est bien dommage. Il aurait été tellement cool de voir en chair et os des originaux nord-américains comme des castors géants, félins à dents de sabre, mammouths, mastodontes et paresseux terrestres, sans oublier des chameaux, guépards et lions. C’est bien dommage au carré.

Incidemment, le castoréum n’a pas une odeur dégueulasse. Il sent la vanille, ce qui explique pourquoi les parfumeurs veulent le machin pour commencer. Même ainsi, l’arôme du castoréum est décrit comme fort, intense, mordant et musqué, mais revenons à des origines possibles du mot castoréum.

En effet, une autre école de pensée croyait / croit que le nom anglais de l’huile de ricin devait / doit son origine à une plante, un petit arbre en fait, connu sous le nom d’arbre au poivre, gattilier ou, en latin, Vitex agnus- castus, avec lequel le ricin commun est confondu.

Parlant (tapant?) de confusion, comment allez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur?

Et non, le ricin commun n’a rien à voir avec Kástôr, le demi-frère jumeau de Poludeúkês. Ces personnages de la mythologie grecque antique ont la même mère, la reine Lếda et… Non, pas Leia, Lếda. Ceci n’est pas encore une autre ennuyeuse histoire de Star Wars / La Guerre des étoiles, ami(e) lectrice ou lecteur. Concentrez-vous. De toute façon, Leia Organa est une princesse, par adoption, pas une reine.

Où en étais-je? Oh oui. Kástôr et Poludeúkês n’ont toutefois pas le même père. Kástôr est le fils mortel de Tundáreôs, un roi de Lakedaímōn, en d’autres mots Sparte, tandis que Poludeúkês est un des nombreux fils illégitimes / à moitié mortels de Zeús, le dieu du ciel et du tonnerre, et roi des dieux.

Incidemment, Kástôr et Poludeúkês ont 2 sœurs, également une paire de jumelles. Et oui, Klutaimếstra est la fille mortelle de Lếda et Tundáreôs tandis que l’autre jumelle est une des nombreuses filles illégitimes / à moitié mortelles de Zeús. Vous avez peut-être entendu parler de cette demi-déesse, en fait. Le nom de Helénē, en d’autres mots Hélène de Troie, vous dit-il quelque chose?

Et maintenant, pour quelque chose de complètement différent, partie 1.

Saviez-vous qu’une espèce domestiquée de vers à soie qui se nourrit principalement de ricin commun produit de la soie, plus précisément de la soie eri, en Inde, depuis des siècles? Le fil ainsi produit est solide, élastique et durable. Il se marie bien avec la laine et le coton. Les vêtements obtenus sont chauds en hiver et frais en été. Qui aurait su? Maintenant, vous, vous le savez.

Et maintenant, pour quelque chose de complètement différent, partie 2.

Saviez-vous que l’huile de ricin est un des premiers lubrifiants à être utilisé dans les moteurs d’aéroplane? Et bien, c’est le cas. Voyez-vous, elle a certains avantages par rapport aux huiles minérales. La viscosité de l’huile de ricin ne change pas beaucoup lorsque les chose deviennent vraiment très chaudes dans les cylindres des dits moteurs, par exemple. En d’autres termes, elle ne s’éclaircit pas. De plus, l’huile de ricin adhère facilement et joyeusement aux surfaces intérieures des dits cylindres.

En revanche, l’huile de ricin présente des inconvénients assez importants. Elle n’est pas exactement bon marché et a tendance à se détériorer / décomposer / acidifier si elle est entreposée pendant de longues périodes dans des conditions moins que parfaites. De plus, les huiles minérales offrent une très large gamme de viscosités, un problème que la sélection sélective de nouveaux cultivars peut peut-être atténuer en partie. En plus de cela, l’huile de ricin forme des résidus gommeux qui encrassent les soupapes et autres pièces de moteur lorsqu’elles sont soumises à la chaleur pendant de longues périodes. Remarquez, les huiles minérales du début du 20ème siècle sont également considérées par certains comme problématiques à cet égard.

Pourtant, avant et pendant la Première Guerre mondiale, le consensus général semble être que l’huile de ricin est un des meilleurs, sinon, certains peuvent dire (taper?), le meilleur lubrifiant pour les moteurs d’aéroplane, qui travaillent dur. Cela est particulièrement vrai dans le cas d’un certain type de moteur d’aéroplane. Ce type de moteur est, vous l’aurez deviné, le moteur rotatif.

Vous vous souviendrez bien sûr que, dans un moteur rotatif ordinaire, et l’expression ordinaire devrait probablement être entre guillemets, vu qu’il n’y a pas grand-chose d’ordinaire dans un moteur rotatif, mais je digresse. Désolé. Recommençons à zéro.

Vous vous souviendrez bien sûr que, dans un moteur rotatif ordinaire, les carter, cylindres, hélice et bielles reliant le vilebrequin aux pistons tournent dans un sens tandis que le vilebrequin reste immobile.

La faible solubilité de l’huile de ricin dans l’essence s’avère cruciale pour maintenir la rotation des moteurs rotatifs. Voyez-vous, compte tenu de la façon dont ces moteurs sont construits, un système de lubrification qui fait circuler son huile n’est pas vraiment envisageable. Lorsque l’essence et l’air sont mélangés à l’intérieur du carter d’un moteur rotatif, l’huile de ricin se mélange entièrement à eux. La rotation du dit carter force le mélange d’essence, air et huile de ricin dans les cylindres où il est comprimé avant d’être enflammé et expulsé vers l’extérieur. Et oui, vous avez tout à fait raison, ami(e) lectrice ou lecteur. Les gaz d’échappement chauds qui sortent des moteurs rotatifs contiennent de l’huile de ricin chaude et collante.

Et maintenant vous savez pourquoi un certain nombre de pilotes de la Première Guerre mondiale portent un foulard. Ils ne le font pas fait pour avoir l’air fougueux. Ils le font pour nettoyer leurs lunettes et protéger leur gorge du froid.

Et vous avez une question, ami(e) lectrice ou lecteur. Comme c’est gentil. Allez-y.

L’huile de ricin éjectée par les moteurs rotatifs, euh, affecte-t-elle les entrailles des pilotes des aéroplanes propulsés par de tels moteurs, demandez-vous?

Une question sur le caca? Sérieusement? Et bien, euh, à première vue, et contrairement à ce que j’ai longtemps pensé, euh, les propriétés laxatives de l’huile de ricin peuvent bien avoir pâli en comparaison, euh, avec les propriétés évacuatrices de la terreur pure ressentie par les pilotes. Les histoires concernant l’utilisation d’eau-de-vie de mûre pour contrer les effets de l’huile de ricin doivent également être traitées avec prudence.

Ce qui semble être vrai, cependant, c’est que les parties des aéroplanes contre lesquelles s’écoulent les gaz d’échappement d’un moteur rotatif, notamment la surface inférieure du fuselage, se couvrent rapidement de gouttelettes d’huile de ricin. À leur tour, les dites gouttelettes attirent rapidement beaucoup de poussière et crasse.

Ayant répondu à votre question, avec plus ou moins de succès je l’admets, votre humble serviteur a une question bien à lui. Savez-vous ce qu’est la Castrol? Une huile moteur, vous dites (tapez?)? Excellent. En fait, une société pétrolière britannique bien connue du nom de C.C. Wakefield & Company Limited lance la Castrol en 1910. Comme vous l’aurez peut-être deviné, cette marque d’huile moteur consiste en une catégorie spéciale d’huile minérale à laquelle une certaine quantité d’huile de ricin très pure est ajoutée. Et non, l’huile de ricin n’est apparemment pas utilisée dans les produits vendus par Castrol Limited, comme cette filiale du géant pétrolier et gazier britannique BP Public Limited Company est connue en 2022.

Soit dit en passant, C.C. Wakefield & Company est mentionnée dans des numéros de février 2018 et de janvier 2019 de notre blogue / bulletin / machin.

Comme vous pouvez bien l’imaginer, l’humble graine d’huile de ricin devient une denrée rare pendant la Première Guerre mondiale. La domination du Royaume-Uni sur l’Inde et la coopération des populations locales signifient que, à moins de catastrophes naturelles et de déprédations de sous-marins allemands, son approvisionnement est sûr. De fait, les plantations indiennes envoient également des quantités importantes de graines de ricin commun en France.

Le gouvernement français lance cependant diverses initiatives visant à augmenter la production là où elle existe dans son empire et à initier la production là où elle n’existe pas. Le poids de la récolte d’huile de ricin produite par les colonies françaises d’Afrique et d’Asie est ainsi multiplié par 4, sinon plus, entre 1914 et 1917-18. Pourtant, cette production est dérisoire par rapport au poids des graines que le gouvernement français doit acheter à l’étranger annuellement vers la fin de la Première Guerre mondiale :

- Empire français : 4 000 à 4 500 tonnes métriques (environ 4 000 à 4 500 tonnes impériales; environ 4 400 à 4 950 tonnes américaines) ;

- Brésil : 8 000 à 10 000 tonnes métriques (environ 8 000 à 10 000 tonnes impériales; environ 8 800 à 11 000 tonnes américaines) ; et

- Inde : 20 000 à 25 000 tonnes métriques (environ 20 000 à 25 000 tonnes impériales; environ 22 000 à 27 500 tonnes américaines).

Pis encore, le gouvernement français doit payer beaucoup plus pour chaque graine, de 65 à 100 % de plus en fait pendant le conflit qu’avant. Et oui, la France et le Royaume-Uni sont bel et bien alliés pendant la Première Guerre mondiale.

Le gouvernement allemand aurait été ravi d’avoir autant de chance. Voyez-vous, lorsque la Première Guerre mondiale commence, en 1914, l’acquisition de graines de ricin commun en Inde devient impossible. On ne vend pas de trucs à un ennemi à l’époque, et on n’achète pas non plus de trucs à un ennemi. Les choses ne sont pas aussi claires en 2022, en ce qui concerne le pétrole et le gaz naturel par exemple, mais je digresse.

Le gouvernement allemand ne peut pas non plus acheter de graines de ricin commun au Brésil car, en août 1914, la Royal Navy institue un blocus qui empêche les navires marchands de livrer des fournitures utiles à l’effort de guerre de l’Empire allemand. La liste des dites fournitures comprend les produits alimentaires. Le blocus britannique est en violation flagrante du droit international, soit dit en passant, mais la présence du Royaume-Uni parmi les nations victorieuses à la fin de la Première Guerre mondiale fait en sorte qu’aucune mesure n’est prise contre lui.

À la suite de ce blocus, environ 425 000 civils allemands, dont beaucoup d’enfants, meurent de faim et malnutrition entre le début de la Première Guerre mondiale et la signature de l’Armistice de novembre 1918.

Un nombre inconnu de civils allemands, des milliers peut-être, encore beaucoup d’enfants, meurent de faim et malnutrition entre la signature du dit armistice et la signature du traité de Versailles, fin juin 1919, un morceau de papier qui met officiellement fin à la Première Guerre mondiale. Et oui, à toutes fins utiles, le Royaume-Uni et ses alliés maintiennent le blocus pour forcer le gouvernement allemand à signer le dit traité. De fait, ils le maintiennent apparemment jusqu’à la mi-juillet 1919.

Faut-il s’étonner que, pendant des années après la fin de la Première Guerre mondiale, un grand nombre d’Allemandes et Allemands n’aiment pas du tout les Britanniques et leurs alliés, ni le traité de Versailles d’ailleurs? Cette aversion est mise à profit par la direction du monstrueux Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, mais revenons à notre histoire.

Lorsque ses approvisionnements en graines de ricin commun s’épuisent, probablement dès 1915, l’industrie de guerre allemande doit se contenter d’huiles minérales de substitution, ce qui s’avère problématique pour les nombreux aéroplanes de combat du service aérien de la Deutsches Heer, le Luftstreitkräfte, qui sont propulsés par des moteurs rotatifs.

Il est à noter que l’huile de ricin est encore utilisée comme lubrifiant aéronautique, en Europe, jusqu’au milieu des années 1930, sinon jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale.

Maintenant, si je peux me permettre de paraphraser Shelbyville Abe, un personnage d’un épisode de mai 1995 de la célèbre comédie de situation animée américaine Les Simpson, maintenant, célébrons toutes et tous avec un verre frais de… lait d’huile de ricin. Si, du lait d’huile de ricin. Voyez-vous, à un moment donné avant ou après la Première Guerre mondiale, une âme brillante a l’idée de produire un lait végétal / synthétique composé d’eau, huile de ricin et caséine, une protéine présente dans le lait non synthétique / mammalien. Le projet échoue apparemment parce que le lait d’huile de ricin s’avère trop cher. Ouais, bien sûr… Du jus de navet quelqu’un?


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Rénald Fortier