Un simulateur d’hélicoptère avec une différence : il vole – Le Jacobs Jaycopter canadien

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Un Jacobs Jaycopter au repos, Edmonton, Alberta. Lyn Harrington, « Cutting helicopter training cost. » Canadian Aviation, février 1961, 20.

Si vous n’y voyez pas d’inconvénient majeur, votre humble serviteur aimerait débuter ce numéro de notre blogue / bulletin / machin avec une question. Aimez-vous les simulateurs de vol, ou les jeux vidéo inspirés par ce type de technologie?

Si oui, veuillez lire ce qui suit. Si non, veuillez lire ce qui suit quand même. Veuillez par ailleurs noter que cet article tire son origine d’une photographie que votre humble serviteur a trouvé dans le numéro de février 1961 du magazine mensuel Canadian Aviation une source incontournable pour quiconque s’intéresse à l’histoire de l’aviation au Canada ou, plus exactement, au Canada anglais.

Un des rares jeux d’arcades aéronautiques canadiens arrive sur le marché vers 1968. Produit par Jaycopters Recreation Limited de Edmonton, Alberta, une filiale de Jacobs Welding and Engineering Limited de Edmonton fondée vers 1963, Animated Helicopter a pour objectif de faire atterrir un hélicoptère miniature sur 3 sites différents. Ce jeu d’arcade, apparemment connu aussi sous le nom de Mini-Copter, compte parmi les rares à utiliser un hélicoptère miniature, attaché à une base centrale, au centre d’une bulle de plastique transparent, par l’entremise d’un bras flexible. La firme albertaine, qui peut, je répète peut, devenir Jaycopter Corporation Limited vers décembre 1966, en fabrique environ 250.

Des Animated Helicopter pouvaient (peuvent?) se trouver dans un certain nombre d’aéroports de l’ouest canadien, et peut-être d’ailleurs. Il suffit de mentionner des aéroports qui desservent des petites et grandes villes en Alberta (Edmonton et Fort McMurray), Colombie-Britannique (Fort St. John et Nanaimo) et Yukon (Whitehorse), et…

Vous ne saviez pas que quelques rares autres fabricants de jeux d’arcade font appel à l’extraordinaire machine volante qu’est l’hélicoptère lorsqu’ils mettent au point de tels jeux? Ahh, intéressant. Je m’attendais à une expertise un peu plus grande de la part d’un fana de l’aviation tel(le) que vous. Si je peux me permettre de paraphraser, hors contexte et en traduction, l’odieuse rédactrice en chef de Le diable s’habille en Prada, Miranda Priestly, je suis très déçu. Cela étant dit (tapé?), permettez-moi d’éclairer votre lanterne – que cela vous plaise ou non.

La firme américaine Midway Manufacturing Company produits des jeux d’arcade qui touchent tant aux domaines militaire que civil, et ce entre 1958 et 1969. Mentionnons par exemple Dog Fight et Stunt Pilot, lancés en 1968 et 1971. La firme produit par ailleurs 2 jeux d’arcade faisant appel à un hélicoptère miniature. Whirly Bird et Chopper, beaucoup plus sophistiqué, arrivent sur le marché en 1969 et 1974. Le feuillet publicitaire de Whirly Bird est d’un sexisme navrant.

Certaines firmes américaines ne semblent produire qu’un jeu d’arcade aéronautique. Qu’il nous soit permis de mentionner Helicopter Trainer de Amusement Engineering Company, un autre des rares jeux d’arcade à utiliser un hélicoptère miniature. Helicopter Trainer arrive sur le marché en 1968. Midway Manufacturing produit ce jeu imaginé par le lieutenant-colonel Richard F. Brown, un officier de la United States Air Force qui se trouve alors au Vietnam du Sud.

Quelques firmes japonaises font leur entrée dans le monde du jeu d’arcade au plus tard au cours des années 1960. Kabushiki Kaisha Sega Gēmusu, par exemple, lance quelques produits de nature aéronautique : Hericoputā / Helicopter (1968), Jet Rocket (1970), Daibu Bonbā / Dive Bomber (1971) et Ea Attaku / Air Attack (1972). Hericoputā, vous l’aurez deviné, compte parmi les rares jeux d’arcade à utiliser un hélicoptère miniature. Et non, Jet Rocket ne semble pas être disponible en version japonaise, ce qui est tout de même un peu curieux, mais je digresse.

Animated Helicopter tire ses origines d’un simulateur de vol pleine grandeur mis au point vers 1957-58 par Peter Charles Jacobs et ses frères, Paul, Emil et Leo Albert Jacobs, et leur neveu, Edward « Ted » Jacobs, avec l’aide du Alberta Research Council (ARC) et de Associated Helicopters Limited de Edmonton, une filiale de Associated Airways Limited de Edmonton. Cette dernière suggère les conditions et situations à simuler alors que le ARC fournit des informations de nature technique.

Si je peux me permettre une digression, le ARC voit le jour en 1921. Alors connu sous le nom de Alberta Council of Scientific and Industrial Research, il a pour directeur fondateur Henry Marshall Tory, le premier directeur à temps plein du Conseil national de recherches du Canada – un organisme renommé mentionné à quelques reprises dans notre vous savez quoi depuis mai 2018. Tory occupe par ailleurs le poste de président fondateur du Carleton College, l’actuelle Carleton University de Ottawa, Ontario, entre 1942 et 1947, mais revenons au Jaycopter.

Le Jaycopter consiste en un hélicoptère biplace factice grandeur nature muni de rotors principal et de queue mus par un ou quelques moteurs électriques. Le dit hélicoptère est attaché à un pylône par l’entremise d’un long bras flexible. Fiable, simple et réaliste, ce simulateur utilisable de jour comme de nuit, malgré des vents atteignant environ 50 kilomètres/heure (30 milles/heure), a vraiment tout pour plaire.

Peter Charles Jacobs a son instant lumière vers 1956-57 alors qu’il se trouve à l’hôpital, selon toute vraisemblance le Royal Alexandra Hospital, situé près du Edmonton City Centre Airport, fermé en novembre 2013, après une opération à un genou. Voyant des hélicoptères passer et repasser, il se dit qu’un simulateur permettrait aux écoles de pilotage d’économiser des sommes considérables. Le concept de Jacobs s’inspire en fait d’un jouet qu’il voit, un jouet comprenant un hélicoptère miniature mu par des piles sèches et attaché à une base centrale par l’entremise d’un bras.

Jacobs n’est pas le premier venu. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il conçoit (ou améliore?) (à lui seul?) une tourelle de mitrailleuse(s) pour les Bristol Bolingbroke des écoles de bombardement et de tir du Plan d’entraînement aérien du Commonwealth britannique. La dite tourelle peut effectuer des rotations complètes au lieu de couvrir tout au plus 60 degrés de part et d’autre de la queue. Jacobs se mérite ainsi la médaille de l’Ordre de l’Empire britannique pour service méritoire.

Je présume que vous saviez que la stupéfiante collection du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, comprend un Bolingbroke. Non? Comment, non? Soupir… Enfin, passons.

Après la guerre, Jacobs conçoit des remonte-pentes pour des stations de skis des Montagnes rocheuses pendant 8 ans, mais revenons à notre simulateur de vol.

Jacobs fabrique un modèle réduit pour voir si son idée a du bon. Il entame par la suite la construction d’un prototype pleine grandeur dans son garage. Jacobs déménage plus tard dans le garage d’un de ses frères, le susmentionné Leo Albert Jacobs, avant de déménager une autre fois, dans un édifice se trouvant au Edmonton City Centre Airport.

Les essais « en vol » du prototype du Jaycopter débutent en décembre 1958.

Le Jaycopter permet d’entamer la formation d’un pilote d’hélicoptère, les 15 ou 20 premières heures apparemment, à des coûts bien inférieurs à ceux d’une formation conventionnelle – 20 $ de l’heure au lieu des 100 $ demandés normalement à l’époque. Ces sommes correspondent respectivement à environ 175 $ et 875 $ en 2021. Les divers éléments de sécurité du Jaycopter réduisent par ailleurs pour ainsi dire à néant le risque d’accident.

Ce risque est en fait fort présent au cours des années 1950. Les hélicoptères de l’époque sont des machines volantes un tantinet capricieuses. Plusieurs hélicoptères utilisés pour la formation des pilotes militaires et civils s’écrasent. Plusieurs personnes perdent la vie, ou subissent de graves blessures.

Est-ce du scepticisme que je vois dans votre visage, ami(e) lectrice ou lecteur un tant soit peu impudent(e)? Sachez donc que, vers avril 1959, Leo Albert Jacobs, un gentilhomme qui n’est pas un pilote, vole rarement et n’a jamais mis les pieds dans un hélicoptère, parvient à décoller, faire du vol stationnaire et se poser, le tout sans incident, après 18 minutes aux commandes d’un batteur à œufs de Associated Helicopters – et environ 15 heures passées aux commandes d’un Jaycopter. Le chef pilote de Associated Helicopters, un des pionniers du vol en hélicoptère en Alberta, Tellef Vaasjo, est bien fier de son élève.

Jacobs Welding and Engineering forme une filiale, Jaycopters Limited, au plus tard en janvier 1961 pour commercialiser le Jaycopter, une invention fort prometteuse s’il en est.

De fait, au plus tard en 1960, Jacobs Welding and Engineering signe un accord de commercialisation avec une firme américaine, un distributeur de produits et services plus précisément, Transaero Incorporated, qui va commercialiser le Jaycopter partout dans le monde, sauf au Canada et aux États-Unis.

Il est à noter que le Jaycopter se trouve malheureusement confronté à de sérieux problèmes en sol canadien. S’il est vrai que le ministère des Transports est intrigué par ce simulateur, il est tout aussi vrai qu’il limite à 5 le nombre d’heures sur un simulateur qu’un élève peut créditer au cours de sa formation. Le nombre de pilotes d’hélicoptères formé annuellement au Canada est par ailleurs bien peu élevé et il y a de toute façon suffisamment de pilotes d’hélicoptères militaires qui entreprennent des carrières civiles. Pis encore, la plupart des utilisateurs d’hélicoptères canadiens ne voient pas l’utilité de faire l’essai du Jaycopter. De fait, le peu de succès du Jaycopter tout au long des années 1960 tient en bonne partie au fait que les écoles de pilotage préfèrent utiliser de vrais hélicoptères.

Le Jaycopter est-il le premier simulateur du genre, vous demandez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur? Une bonne question. La réponse est… oui et non. Le Bölkow Bo 102 Heli-Trainer prend l’air en 1957. Ce simulateur ouest-allemand est toutefois beaucoup moins mobile que le Jaycopter. Cela étant dit (tapé?), il peut être monté sur une plateforme à coussin d’air qui permet à l’élève pilote de se déplacer horizontalement. Si, si, je ne plaisante pas. Fabriqué à quelques exemplaires pour quelques utilisateurs, le Heli-Trainer ne donne apparemment naissance à aucune version ludique, et… Vous savez quoi, votre humble serviteur pense que le Heli-Trainer constituerait un sujet intéressant pour notre blogue / bulletin / machin, mais je digresse.

Un prototype du Del Mar Whirlymite Self-Trainer prend par ailleurs l’air au plus tard au printemps 1961. Si je peux me permettre un commentaire un tant soit peu controversé, ce simulateur américain ressemble étrangement au Heli-Trainer. Et oui, il est même monté sur une plateforme à coussin d’air qui permet à l’élève pilote de se déplacer horizontalement.

Mis à l’essai par les forces armées américaines et celles d’au moins un pays étranger, mis à l’essai par des organismes civils américains (et étrangers?) aussi, le Self-Trainer ne semble pas être produit en série, et ce même si une étude de la United States Army reconnaît volontiers que ce type de simulateur peut s’avérer utile, en éliminant les candidats pilotes les moins doués et en améliorant la formation des autres.

Réalisant à quel point le Jaycopter fascine les personnes qui le voient en action, la petite firme albertaine conçoit une version à 8 places (avec pilote?) en tant qu’attraction foraine. De fait, croiriez que la circulation sur l’autoroute qui longe le terrain de Jacobs Welding and Engineering s’arrête lorsque des essais du Jaycopter ont lieu, entre 1958 et 1960, au grand dam des conducteurs et conductrices un peu pressé(e)s? C’est pourtant vrai.

Jacobs Welding and Engineering entame la fabrication de 2 Jaycopter multiplaces à la fin de 1960 ou au début de 1961. La firme en fabrique en fin de compte 3 qu’elle envoie (temporairement?) à Edmonton, ainsi qu’à Calgary, Alberta, Vancouver, Colombie-Britannique, Toronto, Ontario, et San Diego, Californie.

Ces appareils sont montés sur les sites de la Edmonton Exhibition, de la Calgary Exhibition and Stampede, de la Pacific National Exhibition, de la Canadian National Exhibition et de la Southern California Exposition and San Diego County Fair.

Remarquez, ils peuvent fort bien être montés ailleurs aussi.

Jacobs Welding and Engineering et / ou une filiale complète par ailleurs un Jaycopter avec pilote pouvant accueillir 16 adultes ou 24 enfants qui remporte un succès fulgurant à la 1964/1965 New York World Fair, une exposition universelle non-reconnue par le Bureau international des expositions de Paris, France. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur aux sens fort aiguisés, c’est bel et bien le World Expo Observatory de la dite exposition que vous pouvez voir dans l’excellent film américain Men in Black / Hommes en noir de 1997.

Croiriez que les passagères et passagers enthousiastes du Jaycopter format géant comprennent Caroline Bouvier Kennedy et son jeune frère, John Fitzgerald Kennedy, Junior, les enfants de Jacqueline Lee Bouvier Kennedy?

Les visiteuses et visiteurs de la 1964/1965 New York World Fair qui ne souhaitent pas se balader (avancer ou reculer, monter ou descendre, aller à gauche ou à droite, ou tournoyer) en plein ciel peuvent toutefois s’amuser avec un des (20, 22, 23 ou 24?) Jacobs Baby Jay, une version miniature sans pilote du Jaycopter, qui se trouvent tout près. Chacune de ces personnes doit payer la modique somme de 25 sous. Une balade à bord du Jaycopter, quant à elle, coûte 1 $. Votre humble serviteur présume que cette somme, qui correspond à environ 8.75 $ en 2021, ne touche que les adultes, les enfants ayant accès au machin pour une somme (bien?) inférieure.

S’il est vrai que des demandes d’information venues de France, d’Italie et du Japon (et d’ailleurs?) arrivent à Edmonton vers 1964-65, le fait est qu’aucun autre Jaycopter multiplace n’est fabriqué.

Jacobs Welding and Engineering ou une de ses filiales peut, je répète peut, vendre 2 Jaycopter biplaces d’entraînement vers 1969, à la United States Navy et au gouvernement argentin. Ces commandes sont fort possiblement les seules que parvient à obtenir la firme, ce qui est bien dommage. Cela étant dit (tapé?), les forces armées colombiennes songent apparemment à commander un Jaycopter à un moment donné au cours des années 1960.

Avant d’aller plus loin, je me dois de mentionner que la United States Army teste un Jaycopter Demonstration Trainer vers 1965-66. Ce simulateur comprend un siège avec des commandes et un hélicoptère miniature attaché à une base centrale, tout juste en avant du dit siège, par l’entremise d’un bras flexible. Votre humble serviteur se demande si cet appareil est une version à peine modifié du susmentionné Baby Jay. Enfin, passons.

Quelques officiers de la United States Army se rendent par ailleurs à Edmonton en 1967 pour voir un vrai Jaycopter en action. Cette visite ne donne lieu à aucun contrat.

Jaycopter, la firme et non pas son produit, met fin à ses activités en septembre 1973.

Quelques Jaycopter, dont le format géant à 16 places, sans parler d’un Baby Jay et d’un Animated Helicopter, font partie de la collection du Reynolds-Alberta Museum, à Wetaskiwin, Alberta – une institution mentionnée dans un numéro de septembre 2020 de notre blogue / bulletin / machin.

Croiriez-vous que Animated Helicopter est extrêmement rare, et coûteux, en ce début de 2021? Si, si, il l’est. Le nombre d’exemplaires connu semble se compter sur les doigts d’une main, avec 1 ou 2 ou 3 doigts de rechange. Si je peux me permettre une suggestion un tant soit peu controversée (Bonjour, EG!), dans un monde parfait, le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada devrait envisager la possibilité de mettre la main sur un de ces machins.

De fait, compte tenu de l’importance de l’hélicoptère dans l’histoire de l’aviation au Canada au cours des 75 dernières années, dans un autre monde parfait, ce musée national du Canada devrait envisager la possibilité de mettre la main sur un Jaycopter en bon état. Je vous dis ça comme ça, moi. (Bonjour, EG!)

Et bonne semaine à vous, ami(e) lectrice ou lecteur.

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Rénald Fortier