C’était aussi un petit pas pour un homme, un pas de géant pour l’humanité : Le vol dans l’espace de Youri Alekseïevitch Gagarine dans la presse francophone québécoise, 12-15 avril 1961, partie 2

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Youri Alekseïevitch Gagarine et Charles Augustus Lindbergh. La légende de ces photographies mentionne leur ressemblance frappante. Anon., « Lancement du premier homme dans l’espace. » La Tribune, 13 avril 1961, 24.

Bienvenue à bord, ami(e) lectrice ou lecteur. J’ose espérer que cette seconde partie de notre article sur le vol dans l’espace de Youri Alekseïevitch Gagarine tel que vu dans la presse francophone québécoise d’avril 1961 vous plaira un tant soit peu.

Croiriez-vous que des éditorialistes de quelques grands quotidiens québécois commentent le vol du premier Homo sapiens ayant voyagé dans l’espace? Si vous n’y voyez pas d’objection, commençons avec celui qui paraît dans les éditions du 13 avril de La Presse, un important quotidien de Montréal, Québec. Le texte rédigé par un journaliste et éditorialiste éminent a un titre choc : « Redoutable victoire de l’homme. »

« Fabuleux! Formidable! Fantastique!, » s’exclame-t-on de toute part, souligne Roger Champoux.

La science russe vient de réussir l’exploit le plus bouleversant de l’histoire de l’humanité et devant le « vermisseau » qui habite la planète Terre, s’ouvrent mille abîmes nouveaux qu’il aura désormais l’audace d’explorer puisqu’un jeune homme de 27 ans, Youri Gagarine, a osé l’incroyable aventure et l’a réussie.

Cela étant dit (tapé?),

[le] triomphe russe offre quelque chose de démentiel car on est maintenant en droit de tout oser, de se lancer vers les abîmes et d’affirmer, cette fois en y croyant, que rien n’est impossible à l’homme. […] Qui peut désormais prétendre que nous ne ferons pas la connaissance des Martiens pour autant qu’ils existent.

Champoux poursuit par la suite son propos dans une autre direction : « Un mystère entoure cependant l’exploit de Gagarine à bord du ‘Vostok.’ » En effet, une rumeur circule dès le 9 avril selon laquelle l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) a lancé un homme dans l’espace. Le 12 avril, une cérémonie spectaculaire à Moscou est contremandée au tout dernier instant, affirme Champoux. Que se passe-t-il donc?

D’aucuns se demandent si, en fait, un premier lancement ne s’est pas déroulé [les 8 ou 9 avril], s’est traduit par un échec et qu’alors Gagarine aurait été le second humain à offrir sa vie sur l’autel de la gloire. Lui, il a réussi. L’autre… saura-t-on jamais… même son nom?

Croiriez-vous que cette légende selon laquelle Gagarine n’est pas le premier Homo sapiens à être allé dans l’espace court encore dans la blogosphère en 2021? Je ne plaisante pas. En avril 1961, un quotidien conservateur populiste britannique, Daily Sketch, affirme que le cosmonaute soviétique en question, Gennady Mikhailov, ne survit pas au voyage.

Selon une version non-russe récente de la légende, c’est un certain Vladimir Sergueïevitch Iliouchine qui effectue 3 orbites autour de la Terre le 7 avril avant de s’écraser en Chine. Ce pilote d’essai civil survit à l’accident mais est sérieusement blessé. Iliouchine n’étant pas présentable au public soviétique, à supposer que le gouvernement chinois ait accepté de le retourner chez lui à temps, quelqu’un propose de placer devant les caméras le très photogénique Gagarine, qui peut fort bien ne jamais avoir mis les pieds dans l’espace. On croit rêver.

De nombreux Homo sapiens croient à de bien étranges choses, de la platitude de la Terre à la présence de vie intelligente sur cette planète, mais revenons à notre éditorial.

Et vous avez une question, n’est-ce pas, ami(e) lectrice ou lecteur? Laissez-moi deviner. Mikhailov et Iliouchine sont-ils des personnages fictifs? Si Iliouchine est un excellent pilote d’essais bien réel, le fait est que Mikhailov n’a jamais existé. Revenons maintenant à notre éditorial.

Le prestige politique et l’avance scientifique acquises par l’URSS suite au vol de Gagarine sont pour le moins immenses, affirme Champoux. Les États-Unis se montrent bons perdants et les chercheurs du monde entier doivent prier humblement leurs collègues soviétiques de leur donner accès à leurs informations. Aux dires de Champoux, « [la] science est devenue une puissance trop gigantesque pour ne servir qu’à une nation. Le partage est notre seule sauvegarde. »

Depuis la découverte du feu, le terrien croyait tout posséder. Voilà maintenant qu’il viole le secret de l’espace, se dirige vraisemblablement vers le soleil, ose troubler « le silence éternel de ces espaces infinis » qui effrayait tant [le théologien, physicien, philosophe, moraliste, mathématicien et inventeur français Blaise] Pascal… et tout cela pour posséder quoi?

La paix? Le bonheur? La réponse, cette fois encore, n’appartient qu’à Dieu.

Les éditions du 13 avril de La Presse contiennent par ailleurs le premier d’une série de 4 articles rédigés par le journaliste (scientifique?) Roland Prévost et intitulée « Dans le sillage de Gagarine : »

- 13 avril – « Que trouvera l’homme dans l’espace? »

- 14 avril – « Sur les routes célestes, cailloux et poussière »

- 17 avril – « Obstacle : rayons invisibles »

- 18 avril – « Pourquoi risquer des fortunes et des humains dans l’exploration spatiale »

Toujours le 13 avril, l’éditorialiste de Le Soleil, le principal quotidien de Québec, Québec, dans un texte intitulé « Un homme dans l’espace, » fait preuve d’une réelle sobriété. « Les Russes viennent d’enregistrer un autre succès scientifique, » déclare-t-il en entrée de jeu. Sans plus. « Que cet exploit ait pu se produire indique à quel degré incroyable de développement la science est actuellement rendue. » Un commentaire légèrement impertinent si je peux me le permettre. Le succès du voyage de Gagarine doit sans doute plus à la technologie qu’à la science, mais passons.

« Pour l’Union soviétique, poursuit l’éditorialiste, il s’agit à la fois de succès scientifique [sic] et psychologique. […] Les Russes obtiennent une nouvelle auréole de gloire scientifique en envoyant leur premier homme dans l’espace. » Mieux encore, d’aucuns parlent de lancer une sonde vers Vénus.

Au point de vue psychologique, il est évident que le peuple soviétique ressent une grande fierté nationale à voir son pays battre ainsi la marche dans les recherches spatiales; le régime s’en trouve d’autant renforcé à l’intérieur et voit son prestige s’accroître à l’extérieur de ses frontières. C’est certes un aspect de la question que les dirigeants de l’U.R.S.S. n’oublient pas de considérer.

L’éditorialiste de Le Soleil termine son éditorial sur une note un tant soit peu lyrique : « C’est littéralement un nouveau monde, une nouvelle Amérique, qui s’annonce à nous. Jusqu’à quel point cette connaissance transformera-t-elle nos concepts traditionnels, quels effets aura-t-elle sur l’humanité? »

Un dessin éditorial de Raoul Hunter, un des caricaturistes québécois / canadiens les plus connus et respectés de son époque et un gentilhomme mentionné dans un numéro d’octobre 2020 de notre blogue / bulletin / machin, se trouve sur la même page que l’éditorial examiné dans les paragraphes précédents.

Raoul Hunter, « –. » Le Soleil, 13 avril 1961, 4.

Raoul Hunter, « –. » Le Soleil, 13 avril 1961, 4.

Je dois avouer que la légende de dit dessin me laisse un peu / beaucoup inconfortable.

Si je peux me le permettre, le sujet même d’un dessin la série « Drôle de journée, » de Berthio, de son vrai nom Roland Berthiaume, un caricaturiste québécois bien connu, publié dans les éditions du 15 avril de La Presse me laisse également un peu / beaucoup inconfortable. Sérieusement, la première femme de l'espace?

Berthio, « Drôle de journée. » La Presse, 15 avril 1961, 2.

Berthio, « Drôle de journée. » La Presse, 15 avril 1961, 2.

Dans La Tribune, le quotidien de la langue française de Sherbrooke, Québec, la ville natale de votre humble serviteur, l’éditorial du 13 avril fait appel à un titre pour le moins original, mais un tant soit peu inexact : « Le baron de Münchhausen n’est plus un mythe. » Et non, le dit baron n’est pas un personnage fictif. Nenni. Le baron Karl Friedrich Hieronymus von Münchhausen naît en mai 1720, dans un territoire qui fait aujourd’hui partie de l’Allemagne.

Ce cavalier relate ses aventures, toutes plus extraordinaires les unes que les autres, à un polymathe né dans le même territoire qui fait aujourd’hui partie de l’Allemagne. Criblé de dettes et en fuite pour avoir vendu des objets du cabinet de curiosités et médailles d’un prince régnant sur un territoire qui fait aujourd’hui partie de l’Allemagne, un cabinet dont il était le conservateur (!), Rudolf Erich Raspe publie anonymement, en 1785, un roman inspiré en partie par les récits de von Münchhausen, Baron Munchausen’s Narrative of his Marvelous Travels and Campaigns in Russia.

Von Münchhausen est fort mécontent de vois sa vie ainsi placé sur la place publique, mais le fait est que l’ouvrage devient fort populaire (8 éditions entre 1785 et 1799!) – une popularité qui ne se dément pas en 2021.

Von Münchhausen ne tire malheureusement pas un sou du succès que connaissent les nombreuses éditions en allemand, anglais, français, russe, etc. de ses aventures abracadabrantes. Il meurt ruiné en février 1797, à l’âge de 76 ans. Raspe, quant à lui, meurt en novembre 1794, à l’âge de 58 ans, sans avoir profité du succès international de son ouvrage.

Soucieux de souligner le fait que « l’exploit réussi par l’Union soviétique ne laisse personne indifférent, » l’éditorialiste de La Tribune entame son propos avec force : « C’est l’événement du siècle, disent les uns; c’est l’éclatement de l’univers, affirment d’autres, c’est l’aboutissement logique du lancement du premier satellite artificiel, concluent certains » De fait, affirme ce même éditorialiste, le monde attendait le lancement d’un être humain dans l’espace depuis quelques mois.

Si le vol de Gagarine « ne surprend plus personne, » ses conséquences n’en sont pas moins profondes. « Les notions acquises concernant l’univers sidéral s’écroulent lentement. La conception même de l’homme se modifie. » L’humanité, souligne l’éditorialiste, n’est plus entièrement prisonnière de la Terre. « Sans doute, les voyages dans l’espace pour la masse de la population ne sont pas encore pour demain, mais ce qui a été accompli jusqu’à maintenant permet d’envisager des développements encore plus étonnants. »

Détail intéressant, ne serait-ce que pour votre humble serviteur, La Tribune publie 2 photographies de personnes importantes du monde de l’astronautique et de l’aéronautique. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, ce sont bel et bien ces photographies qui se trouvent au début de cette seconde partie de notre article sur Gagarine.

Gagarine et le premier secrétaire du comité central du Kommunisticheskaya Partiya Sovetskogo Soyuza, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev, Aéroport international de Vnoukovo. Anon., « Défi pacifique de ‘K’ aux États-Unis – Moscou fait un triomphal accueil à Gagarine. » La Presse, 14 avril 1961, dernière édition, 24.

Gagarine et le premier secrétaire du comité central du Kommunisticheskaya Partiya Sovetskogo Soyuza, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev, Aéroport international de Vnoukovo. Anon., « Défi pacifique de ‘K’ aux États-Unis – Moscou fait un triomphal accueil à Gagarine. » La Presse, 14 avril 1961, dernière édition, 24.

Ayant publié un éditorial sur le vol de Gagarine le 13 avril, la direction de La Presse ne croit pas nécessaire d’en publier un second. La dernière édition du 14 avril du quotidien montréalais offre toutefois à ses lectrices et lecteurs une photographie montrant Gagarine avec le premier secrétaire du comité central du Kommunisticheskaya Partiya Sovetskogo Soyuza, c’est-à-dire le Parti communiste de l’URSS, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev. Ce personnage tient en effet à être bien visible lors des célébrations qui entourent l’arrivée triomphale à Moscou du cosmonaute, ce même 14 avril.

De fait, Monsieur K, comme on appelle souvent Khrouchtchev, est présent à l’aéroport international de Vnoukovo, où se pose l’avion de ligne Iliouchine Il-18 d’Aeroflot, le transporteur aérien soviétique, qui transporte Gagarine.

Et oui, ce type d’avion de ligne, un des avions de ligne soviétiques les plus réussis si vous devez le savoir, est conçu par le bureau d’études expérimental dirigé par Sergeï Vladimirovitch Iliouchine, un des grands concepteurs d’aéronefs du 20ème siècle et papa du susmentionné Iliouchine.

Croiriez-vous que le lacet de la chaussure droite de Gagarine est défait alors que celui-ci marche, très sérieusement, comme si du beurre ne fondrait pas dans sa bouche, vers le podium où l’attend un Khrouchtchev débordant de joie et de fierté? Croiriez-vous que le dit lacet demeure apparemment bien visible lorsque l’arrivée du cosmonaute est diffusée, à la télévision et / ou dans des salles de cinéma de l’URSS, un pays où même les brins d’herbe des photos officielles doivent être bien alignés, brossés et coupés? La présence du dit lacet humanise Gagarine et c’est apparemment pour cette raison que les experts de la propagande soviétique décident de ne pas le faire disparaître.

Si je peux me permettre un commentaire, Gagarine sait apparemment fort bien que son lacet est défait et il espère très fortement, oserais-je dire qu’il implore le ciel, ne pas s’enfarger dans le dit lacet, devant Khrouchtchev et d’autres membres haut placés du Kommunisticheskaya Partiya Sovetskogo Soyuza, devant son épouse, ses enfants et ses parents, et devant l’énorme foule enthousiaste et les photographes et caméramans soviétiques et étrangers qui se trouvent à l’aéroport.

Remarquez, la dernière édition du numéro du 14 avril de La Presse renferme également un dessin sans titre de l’illustrateur et caricaturiste Pierre Dorion. Le dit dessin accompagne une revue de la presse internationale sur la « victoire de l’intelligence humaine » qu’est le vol de Gagarine

Un dessin suggérant le périple de Gagarine autour de la Terre. Pierre Dorion, « Une victoire de l’intelligence humaine. » La Presse, 14 avril 1961, 4.

Voyons maintenant ce que Le Soleil a à dire sur Gagarine ce même 14 avril. Notons pour commencer qu’il y publie une version une plus large de la photo montrant Gagarine et Khrouchtchev.

Cette édition renferme également un article intitulé « L’art et le cosmos. » Son auteur, le peintre québécois Claude Picher, est ex-directeur des expositions (1951-58) au Musée de la province du Québec, l’actuel Musée national des beaux-arts du Québec, à Québec, la ville bien sûr, et représentant (1958-1961) de la Galerie nationale du Canada, l’actuel Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, Ontario.

Le style du dit texte peut surprendre un peu.

Le lancement du premier homme dans l’espace suscite des réactions diverses : l’homme de science exulte, le badaud s’épate, l’imbécile, après un ah! d’étonnement, continue comme hier de vendre ses cornichons, le philosophe s’inquiète, l’artiste se demande si son tableau, son roman ou sa sonate pour hautbois toucheront encore l’homme qui a vu la terre [sic] de si loin et qui s’apprête à alunir!

Si je peux me permettre un commentaire un tant soit peu impertinent, en 1961, et en 2021 d’ailleurs, ce sont en petite partie les impôts payés par des imbéciles qui vendent des cornichons, autrement dit des membres de la classe ouvrière, comme mes parents, qui payent les salaires et pensions des employé(e) de musées. Enfin, passons – et revenons au vol de Gagarine.

Il s’agit d’un exploit extraordinaire et aussi extraordinairement inutile. Le jour n’est pas loin où l’homme et toute une ménagerie tourneront sans cesse autour du globe, une crotte de tortue, de serpent ou d’éléphant nous rappelant de temps à autre à leur mémoire, telle une carte postale.

Cette nouvelle dimension ajoutera-t-elle quelque chose à l’homme, lui fera-t-elle sentir sa mesquinerie, le rendra-t-elle honteux de son petit bagage intellectuel, lui insufflera-t-elle une volonté de dépassement de soi. On peut en douter. L’exploit de cet homme et le degré de science qu’il suppose sont déjà inscrits dans un livre de classe prêts à être appris par cœur, comme la date de l’invention de la poudre à canon. Pas plus tard qu’aujourd’hui, les mêmes commérages embrouillent les lignes téléphoniques, les profiteurs refilent leurs mauvaises marchandises et les préparatifs de guerre ne dérougissent pas. Un homme a vu le monde globalement et on se demande encore s’il faut admettre la Chine!

Soit dit en passant, ce n’est qu’en octobre 1971 que la Chine devient membre de l’Organisation des Nations Unies, après 20 votes infructueux entre 1949 et cette date. Les États-Unis jouent un rôle crucial dans ces échecs répétés.

Détail intéressant, dans un paragraphe où il se demande où l’art va se situer compte tenu du « progrès étourdissant et énervant de la science, » Picher offre les mots suivants : « les sculpteurs annonceront-ils des statues faite dans l’argile de la Mer de la Tranquillité? »

En quoi cela est-il intéressant, dites-vous, ami(e) lectrice ou lecteur? En quoi?! Imbécile vendeur de cornichons! Désolé, désolé.

Cela étant dit (tapé?), ne savez-vous donc pas que c’est dans la Mare Tranquillitatis que 2 gentilshommes américains mentionnés à quelques reprises dans notre vous savez quoi depuis juin 2019, Neil Alden Armstrong et Edwin Eugene « Buzz » Aldrin, Junior, foulent ce sol lunaire où la main de l’homme n’a jamais mis le pied, en juillet 1969? Mais revenons au texte de Picher.

Plus la science va de l’avant, plus l’idée du progrès en art, de sa libération des thèmes du vieux fond humain, devient ridicule, impensable!

Gagarine ayant voyagé dans l’espace, de nombreuses prédictions des œuvres de science-fiction publiées depuis le 19ème siècle sont en partie réalisées, voire même en partie dépassées. On ne pourra plus les lire comme avant, leur poésie ayant disparu.

Cela étant dit (tapé?), tout n’est pas perdu, croit Picher.

Imaginées dans tous les mondes imaginables, vécues dans le métal des fusées, les fonctions naturelles des hommes, l’amour et les autres, ne changeront pas pour autant, et continueront d’inspirer les grandes œuvres de l’esprit. Dans ce sens, chaque fois qu’un être humain est heureux ou pleure, c’est plus nouveau et plus important que le voyage extra-terrestre le plus rapide.

De grandes œuvres de la Préhistoire à [Vincent van] Gogh, de Madame Bovary à la Condition Humaine, de [Ludwig von] Beethoven à [Modest Petrovitch] Moussorgsky, il n’y a pas eu de progrès dans l’émotion et cette magnifique absence de progrès c’est peut-être la plus grande originalité de l’art. Aussi m’étonneront toujours, avant qu’ils ne m’embêtent pour de bon, ces ennuyeux musiciens collant des bandes sonores bout à bout, les superposant, les découpant; ces peintres crachant dans leurs toiles, spatulant sans raison, faisant des pitons avec des moules à gâteaux, cherchant l’inspiration en regardant des poils au microscope et croyant vivre l’aventure cosmique de Yuri Gagarin, alors que la nouveauté, le cosmos pour l’artiste sont contenus dans cet homme qui tourne le coin de la rue avec ses émotions cachées.

Le numéro du 14 avril du quotidien Le Progrès du Saguenay, de Chicoutimi, Québec quant à lui, contient un éditorial intitulé « Exploit merveilleux, mais inquiétant. » Si J.G. (Jean Guy?) Lamontagne reconnaît volontiers que « [tout] l’univers [sic] s’incline devant l’exploit que vient d’accomplir la Russie, » le fait est que « [cet] exploit merveilleux illustre plus que tout autre la puissance de l’homme auquel Dieu a accordé lui-même le pouvoir de dominer la matière et de conquérir les espaces, afin de s’affirmer le véritable roi de la création. »

Cela étant dit (tapé?), Lamontagne ne cache pas son inquiétude. « Faisons notre acte d’humilité. Les démocraties viennent de recevoir un choc terrible. Ce n’est pas le fait du hasard si la Russie, dictature des dictatures, dame le pion à tous les pays réputés libres. » Le gouvernement soviétique étant en effet maître absolu de l’économie, de l’éducation, des travaux de recherche et de l’application des dits travaux, des vies humaines même, en URSS, sa supériorité en matière de conquête spatiale est indéniable.

« Cette même supériorité, la Russie pourra y recourir, à n’importe quel instant et sans avis préalable, le jour où elle voudra tourner contre nous les forces de destruction qu’elle sait dominer et exploiter mieux que toute autre nation. »

Deux bref commentaires si je peux me le permettre.

Un. Aussi despotique que l’URSS soit en 1961, ce n’est l’URSS sous Josif Vissarionovitch « Koba » Staline, né Ioseb Jughashvili. Ce n’est pas non plus l’Allemagne national socialiste sous Adolf Hitler.

Deux. Sauf erreur, l’URSS et les États-Unis comptent respectivement environ 10 et 57 missiles balistiques intercontinentaux en 1961, un rapport de 1 contre 5.7. L’arsenal (thermo)nucléaire des États-Unis, quant à lui, dépasse un tout petit peu celui de l’URSS en 1961 : environ 2 470 armes (thermo)nucléaires pour cette dernière et environ 22 230 pour les États-Unis, un rapport de 1 contre 9. Très respectueusement, des 2 superpuissances, qui sait dominer et exploiter les forces de destruction mieux que toute autre nation? Enfin, passons.

Lamontagne poursuit sur la lancée en soulignant que, même si aucun chef de gouvernement n’appuie sur Le Bouton,

une simple erreur de calcul pourrait provoquer la pire des catastrophes. Dieu a accordé à l’homme le pouvoir de construire et de détruire, jusqu’au point de se détruire lui-même et tout l’univers qu’il habite.

Rendons hommage au Créateur des victoires remportées par le génie humain dont il est l’auteur, et demandons-lui de guider le cerveau et la main de l’homme afin que les forces dont il dispose ne se tournent jamais contre lui.

Et non, je ne crois pas que les humains peuvent détruire l’univers. Du moins pas encore.

Le numéro du 14 avril de L’Action catholique, un quotidien de Québec, la ville bien sûr, renferme lui aussi un éditorial. On y trouve par ailleurs un bloc de 3 photographies, une « Synthèse d’un exploit scientifique. »

Gagarine, une carte américaine montrant sa route et une vue en coupe de sa capsule spatiale. Anon., « Synthèse d’un exploit scientifique – Nikita Khrouchtchev embrasse Yuri Gagarin [sic]. » L’Action catholique, 14 avril 1961, 1.

Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur yeux de lynx, la capsule spatiale visible dans la photographie ci-dessus n’a rien à voir avec celle qui s’envole dans l’espace en avril 1961. Il s’agit en effet d’une vue en coupe d’une capsule spatiale américaine McDonnell Mercury, mais revenons à l’éditorial de L’Action catholique.

À dire vrai, je me demande s’il s’agit vraiment d’un éditorial. Le texte en question, fort positif il faut le noter, se trouve pourtant en page 4, avec un éditorial de Louis-Philippe Roy, un médecin devenu journaliste par amour de ce métier. Également écrit par Roy, il a pour titre « Glanures – Un homme dans l’espace, » – un mini éditorial peut-être?

Il faut se réjouir de cette expérience car elle témoigne comme tant d’autres de la capacité intellectuelle de l’homme, créature de Dieu auquel on doit en définitive rendre hommage.

Par ailleurs, si la science peut accomplir de si beaux exploits c’est qu’il existe un ordre dans la nature, c’est que les astres obéissent à des lois fixées par le Créateur et accessibles à l’esprit humain.

Reste à savoir pourquoi l’URSS parvient à damer le pion aux États-Unis.

C’est qu’en Russie soviétique, les savants ne sont plus libres, ils sont conscrits et bien payés. De sorte qu’au lieu de voir une équipe nécessairement limitée de volontaires se consacrer à telles recherches particulières, se sont tous les savants du pays qui sont mobilisés pour une même cause. Toutes choses égales d’ailleurs, les chances sont évidemment du côté du nombre en ce domaine.

L’essentiel c’est que cette nouvelle conquête tourne en faveur du rapprochement des peuples, en faveur de la paix, à la gloire de Dieu.

Si le numéro du 14 avril du quotidien Le Nouvelliste de Trois-Rivières, Québec, ne renferme pas d’éditorial, il contient toutefois une grande photographie de Gagarine.

Gagarine peu après son retour sur Terre. Anon., « De retour de l’espace – Gagarine raconte son voyage. » Le Nouvelliste, 14 avril 1961, 1.

Le numéro du 15 avril de Le Soleil, quant à lui, contient, en avant-dernière page, une photographie d’une infime partie de l’immense foule en délire qui se presse sur la Place rouge, à Moscou, pour acclamer Gagarine. La dite place n’a pas reçu une telle multitude depuis la défaite de l’Allemagne national socialiste, en mai 1945. Ce numéro du quotidien québécois renferme par ailleurs une photographie de piètre qualité de Gagarine en train d’embrasser son épouse peu après son arrivée à l’aéroport international de Vnoukovo.

Des Moscovites parmi bien d’autres qui célèbrent le vol de Gagarine. Anon., « La Russie accueille le premier voyageur de l’espace au monde. » Le Soleil, 15 avril 1961, 49.

Gagarine embrassant son épouse, aéroport international de Vnoukovo. Anon., « La Russie accueille le premier voyageur de l’espace au monde. » Le Soleil, 15 avril 1961, 49.

La disparition somme toute rapide du voyage historique de Gagarine des premières pages des grands quotidiens québécois peut surprendre, compte tenu de l’ampleur de la couverture accordée par ces mêmes journaux au lancement du premier satellite artificiel, Spoutnik I.

Cela étant dit (tapé?), les rédacteurs en chef de ces publications doivent tenir compte de ce qui se passe au Québec et ailleurs.

Mentionnons par exemple la traduction en justice, le 10 avril, de Tomasz Biernacki, un brillant ingénieur polonais spécialisé en hydroélectricité en stage à Surveyer, Nenniger et Chênevert Incorporée de Montréal. Le chef du département de génie mécanique de cette firme d’ingénierie mentionnée dans un numéro de décembre 2019 de notre blogue / bulletin / machin, se voit accusé d’espionnage au profit d’un pays non identifié. Libéré sous cautionnement en mai, il est ré-arrêté à peine quelques instants plus tard. Biernacki est libéré sous cautionnement une seconde fois, en juin.

Un criminaliste montréalais bien connu le défend brillamment. En janvier 1962, coup de théâtre, le juge répond à la demande de Joseph Cohen visant à rejeter la mise en accusation privilégiée de son client, une approche utilisée par la couronne pour sauter l’étape de l’enquête préliminaire. Biernacki est libéré sans avoir subi un procès. Informé par un représentant du gouvernement fédéral que celui-ci le croit coupable, peu importe la décision du juge, l’ingénieur polonais retourne en Pologne avant même la fin du mois.

Une brève, en fait pas tant que cela, digression si vous me le permettez. Approché dès 1958-59 par le service de sécurité intérieure et extérieure polonais, le Służba Bezpieczeństwa (SB), Biernacki consent, dans les semaines qui précèdent son arrivée à Montréal, à acquérir des informations de natures scientifique et technique sur des sujets inconnus de l’auteur de ces lignes, de même que des informations de nature personnelle sur la communauté polonaise du Canada. Il part évidemment seul, son épouse et ses enfants demeurant en Pologne pour assurer sa loyauté.

Interrogé après son arrestation par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui a évidemment fouillé son domicile, Biernacki ne tarde pas à avouer. De fait, il révèle (tous?) les détails de ses activités. Mieux encore, Biernacki révèle le lieu et l’heure d’une rencontre à venir avec un représentant du SB au Canada. Celui-ci, un espion professionnel s’il en est, échappe à l’embuscade que lui tend la GRC. Fort conscient que Biernacki, un espion amateur s’il en est, a craché le morceau, le gouvernement polonais décide néanmoins de défrayer les coûts de sa défense.

Détail intéressant, Biernacki compte peut-être parmi les espions et taupes dénoncé(e)s par un agent des services de renseignement militaires polonais, Michał Goloniewski, que la Central Intelligence Agency fait passer en Allemagne de l’ouest en janvier 1961.

L’échec de la mission d’espionnage de Biernacki, décrite avec force détails par celui-ci lors de son débreffage, en Pologne, ne semble pas nuire à sa carrière. Professeur à la Politechnika Gdańska à partir de 1965 environ, il occupe le poste de recteur de cette école polytechnique entre 1975 et 1978. Biernacki est par ailleurs sous-secrétaire d’état au ministère de la science, de l’enseignement supérieur et de la technologie entre 1978 et 1981. Il meurt en mai 1989, à l’âge de 65 ans, mais je digresse.

Un autre événement défraye la manchette en avril 1961. En effet, qui peut oublier le début du procès d’un des architectes de l’Holocauste, Otto Adolf Eichmann, le 11 avril, en Israël? Trouvé coupable, ce monstre par trop ordinaire est exécuté en mai 1962.

N’oublions pas non plus le débat entourant la mainmise de l’église catholique, apostolique et romaine sur le système d’éducation du Québec, une mainmise dénoncée par de plus en plus de gens, après la défaite du parti longtemps dirigé par le très (trop?) conservateur Maurice Le Noblet Duplessis, un personnage mentionné dans quelques / plusieurs numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis janvier 2018, et l’arrivée au pouvoir de l’équipe du tonnerre dirigée par Jean Lesage, un gentilhomme mentionné dans quelques / plusieurs numéros de cette même publication depuis juillet 2018, lors des élections générales de juin 1960.

Il suffit de songer à un ouvrage tout à fait décapant publié anonymement en septembre 1960 par le frère Pierre-Jérôme, un frère enseignant érudit, fonceur et bon raconteur né Jean-Paul Desbiens. À une époque où un ouvrage se vendant à 10 000 exemplaires est un succès de librairie, Les insolences du frère Untel, se vend à plus de 100 000 exemplaires. Desbiens y dénonce le système d’éducation archaïque du Québec de même que le catholicisme basé sur la peur pratiqué dans la province. La hiérarchie catholique québécoise brule de rage. Remarquez, le surintendant de l’Instruction publique, Omer Jules Desaulniers, pour lequel le système d’éducation du Québec est le meilleur au monde, n’est probablement pas heureux non plus.

Identifié peu après la publication de son livre, Desbiens est envoyé, oserais-je dire exilé, à Rome, en 1961, où il est placé sous étroite surveillance. Il entreprend un doctorat en Suisse en septembre 1962, encore une fois sous étroite surveillance, mais revient au Québec en 1964. Le tout premier ministre de l’Éducation du Québec, Paul Gérin-Lajoie, fait de Desbiens un de ses principaux conseillers, et…

Laissez-moi deviner, ami(e) lectrice ou lecteur, vous avez une question. Comment se fait-il que, avant le années 1960, le Québec n’a pas de ministère de l’éducation? Une bonne question. Si un département de l’Instruction publique fonctionne depuis 1875, il s’agit avant tout d’un organisme de gestion qui relève du Secrétariat de la province de Québec, une sorte de ministère de l’Intérieur qui trempe dans des tas de choses.

Avant la création du ministère de l’Éducation, en 1964, les vraies décisions concernant l’éducation de la grande majorité de la population du Québec, la population catholique, se prennent en fait lors des réunions du Comité catholique du Conseil de l’instruction publique, un organisme dont les membres, non élus évidemment, sont les très conservateurs évêques catholiques du Québec et un nombre égal de laïcs qui ne brillent pas non plus par leur libéralisme, mais revenons à notre histoire.

Un évènement aux conséquences plus sérieuses encore occupe les premières pages des quotidiens québécois à partir de la mi-avril : une invasion de Cuba ou, plus précisément, une attaque aérienne, le 15 avril, et un débarquement, le 17, lancées par des exilés cubains appuyés par l’administration dirigée par le président John Fitzgerald Kennedy. La dite invasion, connue sous le nom d’invasion de la baie des Cochons (Invasión de bahía de Cochinos), s’avère être un échec total. Dénoncée par de nombreux pays de par le monde, elle embarrasse sérieusement tant le président américain que les États-Unis.

Aussi positif que le souvenir de Kennedy puisse être en 2021, le fait est qu’il est bel et bien un président de Guerre froide. L’exploration de l’espace ne l’intéresse pas particulièrement. Sa promesse d’effectuer un voyage vers la Lune avant la fin des années 1960 n’a pas pour objectif d’effectuer un pas de géant pour l’humanité. Il veut tout simplement ajouter au prestige des États-Unis et diminuer le prestige de l’URSS.

Bonne semaine à vous, ami(e) lectrice ou lecteur, et n’oubliez pas de garder les pieds sur terre.

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Rénald Fortier