Une série télévisée captivante : CF-RCK, Partie 2

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Une image du générique de CF-RCK.

Bien le bonjour, ami(e) lectrice ou lecteur. Votre humble serviteur est heureux de voir que votre intérêt pour la série télévisée CF-RCK se maintient. Je présume que vous souhaitez en savoir davantage à son sujet. Commençons donc ce survol sans plus attendre.

Produite en 2 ensembles d’épisodes distincts, CF-RCK raconte les aventures et mésaventures des propriétaires d’un Cessna Modèle 180 immatriculé, vous l’aurez deviné, CF-RCK. Et non, ami(e) lectrice ou lecteur, je ne suis pas en mesure de confirmer que cette immatriculation est choisie parce que l’émission est diffusée par la Société Radio-Canada. Et re-non, je ne souhaite pas pontifier sur le Modèle 180, un des avions légers / privés les plus réussis du 20ème siècle. Je réalise à quel point vous êtes déçu(e), mais ma décision est irrévocable. Je serai inébranlable, inattaquable et imperturbable. À moins, bien sur, que vous payiez le cognac, si je peux me permettre de citer quelques mots de Rideau, une chanson plutôt scatologique, datant de 1974, d’un chanteur québécois bien connu, Michel « Plume » Latraverse. Toutes mes excuses, je m’égare.

Le premier propriétaire du Modèle 180 qui porte l’immatriculation CF-RCK, dans la série télévisée du même nom bien sûr, est un homme d’affaires et ex-pilote de la Seconde Guerre mondiale qui vit au bord d’un lac de la région des Laurentides, au Québec, avec son épouse, sa fille et son fils. Monsieur Belhumeur se rend souvent à Montréal, Québec, pour son travail. Il achète cet aéronef, alors muni de flotteurs, pour faciliter ses déplacements. Cet achat donne lieu à diverses aventures et mésaventures impliquant toute la famille Belhumeur.

Le Modèle 180 utilisé pendant le tournage de la série télévisée est malheureusement endommagé après la production des 2 premiers épisodes. L’équipe de Radio-Canada trouve presque aussitôt un aéronef identique, propriété d’Industries Brochu Limitée de Montréal, et y applique les lettres CF-RCK. Ce Modèle 180 vole ainsi avec une immatriculation fictive. Le ministère des Transports, qui n’a pas été informé, exige que cette pratique on ne peut plus illégale prenne fin immédiatement. Interpellé par Radio-Canada, il accepte que le Modèle 180 reçoive les lettres d’immatriculation CF-RCK lors des tournages. Industries Brochu n’ayant pas toujours le temps de les enlever, le Modèle 180 effectue apparemment des vols commerciaux à plus d’une reprise avec son immatriculation fictive. On imagine facilement la réaction du ministère des Transports.

Vers la fin de l’hiver 1959-60, Industries Brochu demande au dit ministère de donner à son Modèle 180 l’immatriculation CF-RCK. La série d’immatriculation CF-R étant réservée aux aéronefs de construction amateur, alors connus sous le nom d’aéronefs ultralégers, le ministère des Transports rejette poliment cette requête. Si l’information concernant ce qui se passe au cours des jours suivants est bien incomplète, Radio-Canada peut fort bien avoir contacté le ministère afin de faire progresser le dossier. Quoiqu’il en soit, le ministère des Transports contacte l’inspecteur de la région montréalaise et lui offre 2 options. Il peut approuver la ré-immatriculation du Modèle 180, ou son utilisation avec l’immatriculation fictive CF-RCK lors du tournage des épisodes de la série télévisée éponyme. Le ministère met en branle le processus de ré-immatriculation du Modèle 180 fin mars, début avril 1960. Cette brève digression étant terminée, nous pouvons passer à l’étape suivante de l’histoire de CF-RCK.

Le second groupe d’épisodes, mise en onde à partir de décembre 1959, raconte les aventures et mésaventures de Louis Corbin et Victor Gendron, les pilote et mécanicien fondateurs d’une petite société aérienne fictive, Air Nord (Enregistrée? Incorporée? Limitée?). Corbin est un ex-policier sans peur ni reproche qui est malin comme un renard. Le Modèle 180 d’Air Nord transporte des prospecteurs et des chasseurs / pêcheurs, de même que du fret relativement léger et peu encombrant. Le sympathique mais pas particulièrement brillant inspecteur Taupin, d’un service de police apparemment non identifié, fait souvent appel à Corbin et Gendron au cours de ses enquêtes.

Ce second volet de CF-RCK, apparemment développé à la hâte, met en vedette Yves Létourneau (Corbin) et René Caron (Gendron), 2 comédiens québécois parmi les plus connus de leur génération. Au fil des ans, Létourneau travaille également en tant que commentateur sportif dans la presse, ainsi qu’à la radio et la télévision. Émile Genest, quant à lui, prête ses traits à Taupin. Ce comédien québécois bien connu passe plusieurs années aux États-Unis. Il y travaille pour Walt Disney Productions Limited, par exemple. Et non, il n’a rien voir avec la démonstration utilisant les balles de pingpong mentionnée dans la première partie de cet article.

CF-RCK est la première série télévisée diffusée par Radio-Canada qui fait appel à une pléiade de scénaristes, une approche largement utilisée aux États-Unis. Une liste partielle des personnes impliquées dans son second volet comprend des noms bien connus au Québec, à cette époque et / ou par la suite :

- Gilles Carle, graphiste, monteur, producteur, réalisateur et scénariste;

- Marcel Dubé, dramaturge et scénariste;

- Claude Fournier, compositeur, écrivain, monteur, producteur, réalisateur et scénariste; et

- Guy Fournier, auteur, cinéaste et scénariste.

Il est à noter que Claude et Guy Fournier sont des jumeaux.

Un réalisateur impliqué dans la production de la série mérite certes d’être mentionné. Pierre Gauvreau est un scénariste, réalisateur, producteur, peintre et écrivain québécois renommé. De fait, il compte parmi les signataires d’un des textes les plus importants de l’histoire du Québec contemporain, Le refus global. Ce manifeste artistique est mentionné dans un numéro de septembre 2018 de notre blogue / bulletin / machin.

Plusieurs comédiens québécois plus ou moins connus apparaissent dans un ou des épisodes de CF-RCK. Il suffit de songer à Yvon Thiboutot. Vers 1971-72, celui-ci prête sa voix à un personnage iconique de Patrouille du cosmos, une version doublée en français faite au Québec de la tout aussi iconique série télévisée Star Trek. Ce personnage est, vous l’aurez deviné, nul autre que James Tiberius « Jim » Kirk, joué par William « Bill » Shatner, un comédien d’origine montréalaise.

Patrouille du cosmos compte parmi les premières séries télévisées doublées en français au Canada. Ses dialogues sont un peu plus amusants que ceux de Star Trek. Kirk y semble par ailleurs plus sexiste et moins poli. Patrouille du cosmos demeure pendant longtemps, voire encore en 2018, une référence culturelle qui inspire quelques humoristes québécois bien connus, mais revenons à notre histoire.

Le dernier des 108 épisodes de CF-RCK est diffusé en mai 1962. La série semble être rediffusée à au moins une reprise au cours des années 1960. En effet, votre humble serviteur se souvient d’avoir vu certains épisodes, et je ne suis pas si vieux que ça. Télé Luxembourg ou, plus exactement, la Compagnie luxembourgeoise de télédiffusion présente également CF-RCK à ses téléspectatrices et téléspectateurs au cours des années 1960. Mieux encore, CF-RCK semble être transmise, à partir de septembre 1966, par un des canaux de Berlin ouest de l’association des radiodiffuseurs publics de la République fédérale d’Allemagne, ou Arbeitsgemeinschaft der öffentlich-rechtlichen Rundfunkanstalten der Bundesrepublik Deutschland. Cette version ouest-allemande a pour titre, vous l’aurez deviné, CF-RCK. Détail intéressant, Télé Luxembourg peut avoir diffusé Patrouille du cosmos au cours des années 1970 ou 1980.

Si votre humble serviteur n’a toujours pas l’intention de pontifier sur le Modèle 180 et sa fabuleuse histoire, je me permets toutefois de souligner que l’aéronef de ce type portant l’immatriculation CF-RCK entre en service en mai 1954. Il porte alors une toute autre immatriculation, bien sûr. Son propriétaire, les susmentionnées Industries Brochu, l’utilise jusqu’en août 1974. Le Modèle 180 est alors détruit lors d’un accident. Vers les débuts de sa carrière, cet aéronef est utilisé par la Division de l’air d’Industries Brochu. Il fait par la suite partie de la flotte de Brochu Air Service Limitée, une filiale de cette dernière.

Au cours de sa carrière, le Modèle 180 portant l’immatriculation CF-RCK vole dans la région de Clova, Québec. Ce dernier arrêt sur une voie ferrée de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada, loin au nord de Montréal et Québec, lie ce poste d’exploitation forestière créé par Canadian International Paper Company (CIP) au reste du monde. De fait, le village pour le moins isolé de Clova se trouve à 13 heures de train de Montréal. Vous vous demandez sans doute pourquoi votre humble serviteur vous casse les pieds avec cette information, n’est-ce pas. Et bien, il y a une méthode derrière la folie, ou est-ce une folie derrière la méthode? J’oublie. Je me fais vieux.

Quoiqu’il en soit, par une curieuse coïncidence, le père de votre humble serviteur passe 3 hivers dans la région de Clova à travailler comme bûcheron avec son père, vers la fin des années 1940, et ce avant même qu’il ait 20 ans. Interrogé en 2017-18, il se souvient encore assez bien de cette période lointaine de sa vie, de sa rencontre avec des résidents autochtones de la région par exemple, et de son travail avec une jument qu’il aime bien. Le monde est bien petit, n’est-ce pas, ami(e) lectrice ou lecteur?

Un des résidents les plus connus et appréciés de Clova pendant environ 35 ans est le docteur Paul-Léon Rivard. Très affecté par le décès de sa jeune épouse (française?), survenu avant la fin de ses études en chirurgie à l’Université de Paris, ce Québécois devient médecin pour CIP en 1929. Il soigne les bucherons et les familles de ceux qui se sont établis à Clova, sans négliger pour autant les résidents autochtones du vaste territoire qu’il dessert, soit environ 125 000 kilomètres carrés (plus de 48 000 milles carrés) – un territoire plus vaste que l’Islande. Rivard utilise pour ce faire une variété de moyens de transport, du canot ou traîneau à chiens à l’avion, en passant par l’automobile, le train, voire même la draisine, fournie gratuitement par la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada. Le père de votre humble serviteur compte parmi les milliers de patient(e)s de ce médecin hors du commun. Il est peut-être traité dans l’hôpital de 30 lits que la CIP érige à la demande de Rivard.

De temps à autres au fil des ans, Rivard remplit des fonctions qui dépassent largement la cadre de la médecine. Il se retrouve parfois notaire, juge, constable ou avocat. Avant même la fin des années 1930, Rivard épouse son infirmière et fonde une famille. Le couple a 5 enfants.

Conscient de l’isolement dans lequel il vit avec ses patient(e)s potentiel(le)s, Rivard monte une station radio à Clova au plus tard au début des années 1930, avec la bénédiction de CIP – une première dans la région. Il supervise la construction d’une tour de transmission et réception qui existerait encore en 2018. Ayant appris à utiliser tout ce matériel, il l’utilise pour donner des consultations à des groupes isolés et à des missionnaires. Rivard sauve plusieurs vies par ce moyen. Plusieurs petites sociétés de vol de brousse québécoises réalisent rapidement l’importance de la station radio de Clova. Elles ne tardent pas à créer un petit réseau de communications plus ou moins centré autour d’elle. CIP elle-même semble avoir installé des équipements radio dans certains de ses postes d’exploitation forestière.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale commence, Rivard, capitaine de réserve dans l’Armée canadienne depuis plusieurs années, tente de s’enrôler. Compte tenu de l’importance de sa contribution à la vie des gens de sa région, sa requête est poliment refusée. L’arrivée de prisonniers de guerre allemands dans 2 camps aménagés dans des dépôts de CIP, en 1943, vient changer la donne. Rivard gère l’administration de ces camps et offre des soins médicaux aux prisonniers. Ceux-ci travaillent en forêt sous surveillance étroite, en échange d’une modique somme d’argent. Les prisonniers qui ne souhaitent pas travailler voient leur ration de nourriture réduite. En 1944, Rivard entend parler d’un projet de grande évasion faisant appel à une dizaine d’aéronefs – un concept complètement farfelu si votre humble serviteur peut se permettre un commentaire. Cela étant dit (tapé?), il contacte aussitôt ses supérieurs. Des prisonniers, voire même tous les prisonniers, sont vite transférés vers d’autres camps.

La renommé de Rivard, un bon dieu du nord, comme l’appelle plusieurs de ses patient(e)s, est telle qu’une équipe de tournage de l’Office national du film (ONF), un organisme fédéral mondialement connu mentionné dans un numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin, se rend à Clova pour filmer ses activités. L’équipe filme apparemment des opérations effectuées sous hypnose, sans anesthésie. Rivard compterait en effet parmi les pionniers canadiens de cette technique pour le moins controversée à l’époque – et encore en 2018. Le médecin du Nord, un élément de la série En avant Canada, est présenté pour la première fois en 1954.

Une biographie de Rivard, Northwoods Doctor, paraît au Canada en 1962. Des traductions en français et en allemand, Le médecin du Nord et Der Buschdoktor, suivent vers 1963 et 1964, en France et en Suisse.

Croiriez-vous que, vers la fin des années 1940, voire le début des années 1950, le père de votre humble serviteur travaille dans une usine de textile appartenant à Dominion Textile Incorporated qui se trouve à Magog, Québec, la petite ville où Rivard voit le jour en 1900? Le monde est vraiment petit, n’est-ce pas, ami(e) lectrice ou lecteur? Et oui, Dominion Textile est mentionnée dans un numéro d’août 2018 de notre blogue / bulletin / machin. Toutes mes excuses, je m’égare.

Rivard quitte Clova vers 1964, lorsque CIP met fin à ses activités dans la région. Il pratique encore la médecine, un jour par semaine, aussi tard qu’en 1978. Rivard meurt à Montréal, en janvier 1981, à l’âge de 80 ans. Il ne parvient malheureusement pas à réaliser un de ses rêves : voir la comète de Halley lors de son passage en 1986. Rivard l’avait vue en 1910 alors qu’il avait 10 ans.

Il est à noter qu’une aile du Modèle 180 portant l’immatriculation CF-RCK se trouve dans un hangar utilisé par une petite société aérienne de la région de Laval, Québec, au moins jusqu’en 2015. Il pourrait être intéressant, et utile, de vérifier si cette aile existe encore en 2018. Oserais-je suggérer que son acquisition par un musée, le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada par exemple, ne serait pas une mauvaise idée? Moi, je vous dis ça comme ça.

L’auteur de ces lignes souhaite remercier toutes les personnes qui ont fourni des informations. Toute erreur contenue dans cet article est de ma faute, pas de la leur. Prenez soin de vous, ami(e) lectrice ou lecteur. À la revoyure.

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Rénald Fortier