Il était un des grands : Rocco G. « Roy » Scarfo, peintre de l’espace, et le monde au-delà de demain

L’habitat lunaire imaginé par Rocco G. « Roy » Scarfo. Anon., « C’est écrit dans le ciel. » La Patrie du dimanche, 24 janvier 1960, 6.

Espace, frontière de l’infini. Une ouverture accrocheuse pour ce numéro de notre blogue / bulletin / machin, vous ne pensez pas? Cette expression connue de tant de personnes, ou de si peu, est également très appropriée étant donné que la personne au cœur du dit numéro est vraiment un des grands peintres de l’espace du 20ème siècle.

Avant d’y arriver, votre humble serviteur aimerait citer la légende de la photographie que j’ai trouvée dans le numéro du 24 janvier de l’hebdomadaire de Montréal, Québec, La Patrie du dimanche. Et la voici :

L’homme sera dans la lune d’ici [1970]. Les poètes s’y trouvaient depuis bien des vieilles lunes. La planète d’argent sera colonisée d’ici [2000]. L’homme devra y vivre sous un dôme de plastique comme celui [ci-haut], dôme muni de jardins destinés à lui procurer sa nourriture et à transformer l’oxyde de carbone en oxygène. Une dynamo mue à l’énergie nucléaire ou solaire lui fournira l’électricité. D’autres appareils, tels ceux que l’on aperçoit à l’avant plan, à droite, convertiront les matières premières en substances utilisables. Les navires de l’espace pourront alunir sur un aéroport spécial à droite. L’astronaute devra se couvrir, hors du dôme, d’un complet analogue à celui qui apparaît à l’avant-plan.

Vous avez aimé cette illustration, n’est-ce pas? Vive la patriarchie! Désiriez-vous voir une autre illustration? Vermouilleux!

L’exploration de Vénus telle qu’imaginée par Rocco G. « Roy » Scarfo. Anon., « C’est écrit dans le ciel ». La Patrie du dimanche, 24 janvier 1960, 6.

L’exploration de Vénus telle qu’imaginée par Rocco G. « Roy » Scarfo. Anon., « C’est écrit dans le ciel ». La Patrie du dimanche, 24 janvier 1960, 6.

Et voici la légende que votre humble serviteur a trouvée dans La Patrie du dimanche :

Vénus, masquée par d’épais nuages, sera accessible d’ici [1990], suivant les savants, dont certains croient qu’elle est présentement ce qu’était la Terre il y a des milliers d’années. Si tel est le cas, l’homme se posera au milieu d’une végétation luxuriante et parmi des formations rocheuses que l’on ne connaît pas beaucoup encore. Située à environ [42 millions de kilomètres] 26 millions de milles plus près du Soleil que de la Terre, Vénus a à peu près la même dimension et la même gravitation que la Terre. Les astronautes devront toutefois emporter leur provision d’oxygène. Ces explorateurs recueillent des échantillons de roches et de plantes qui seront renvoyées sur la Terre dans des récipients spéciaux.

Comme vous et moi le savons toutes et tous les 2, Vénus n’est pas la planète tropicale imaginée par d’innombrables écrivains. C’est le genre d’endroit que le diable lui-même pourrait trouver un peu infernal. Les températures et la pression atmosphérique très élevées détruisent rapidement les sondes envoyées au fil des ans par l’Union des républiques socialistes soviétiques et les États-Unis.

Ce que vous ne savez peut-être pas, ami(e) lectrice ou lecteur, c’est que des combinaisons spatiales dont l’apparence est fort similaire à celles de l’illustration que nous venons de voir se trouvent dans un des nombreux albums de bandes dessinées illustrant les aventures de Dan Cooper, un pilote de chasse canadien imaginé par le dessinateur et scénariste belge Albert Weinberg. Cet album, intitulé Le Maître du Soleil, sort en 1958. À la fois Cooper et Weinberg sont mentionnés dans des numéros de septembre 2018 et septembre 2019 notre blogue / bulletin / machin. L’album lui-même est mentionné dans le second numéro de notre vous savez quoi.

Souhaitez-vous en savoir plus sur le célèbre artiste de l’espace connu mondialement qui crée il y a plus de 60 ans les 2 illustrations que nous venons tout juste de voir? Vermouilleux!

Rocco G. « Roy » Scarfo naît aux États-Unis en 1926. Il rejoint le United States Marine Corps (USMC) en 1943 ou 1944, à 17 ans. Scarfo sert dans le théâtre d’opérations du Pacifique et est blessé en mai 1945 sur l’île japonaise de Okinawa. Il sert ensuite de garde à l’ambassade américaine en Chine, à Nanjing, où il trouve le temps d’étudier l’art et la langue du pays. Scarfo quitte vraisemblablement le pays en août 1949, avec le reste du personnel de l’ambassade, avant la création de la République populaire de Chine, en septembre. Pendant la guerre de Corée, Scarfo est un artiste du USMC.

Après son retour à la vie civile, Scarfo étudie au Art Institute of Pittsburgh et au Carnegie Institute of Technology, à Pittsburgh, Pennsylvanie.

Il convient de noter que Scarfo s’intéresse depuis toujours au vol spatial, un intérêt vraisemblablement acquis par le biais de magazines et de films de science-fiction.

En 1957, Scarfo est concepteur de paquets dans une quelconque compagnie. Remarquez, il retouche également des photographies de jouets pour des catalogues. Pour joindre les 2 bouts, Scarfo travaille comme artiste indépendant. Il aérographie des photographies de pièces de chars d’assaut pour une publication de la United States Army, par exemple. Si je peux paraphraser un grand, bien que très jeune philosophe américain du nom de Calvin, être misérable bâtit le caractère!

Quoi qu’il en soit, alors que son esprit est sur le point d’imploser, en 1957, Scarfo entend parler d’une ouverture pour un artiste au Space Technology Center du géant industriel américain General Electric Company. Ayant préparé un portfolio, il se présenté pour une entrevue le lendemain. Scarfo s’en tire si bien qu’il obtient le poste.

Profondément impressionné par la qualité du travail de Scarfo, GE fait de lui le directeur artistique de son Space Technology Center. Remarquez, il est possible qu’il soit embauché en 1957 pour occuper ce même poste. Quoiqu’il en soit, Scarfo est le directeur artistique du Space Technology Center de GE pendant 16 ans. Croiriez-vous qu’il est un des rares non-ingénieurs / scientifiques à recevoir, apparemment en 1959, un prestigieux prix de l’espace de GE?

La première mission de Scarfo chez GE consiste à préparer une illustration montrant chaque missile américain existant, vraisemblablement tous à la même échelle. C’est tout un défi étant donné qu’il ne sait pas combien de missiles il y a, ni même à quoi ils ressemblent. Scarfo rassemble une quantité énorme d’informations pour mener à bien sa tâche. La grande illustration (1.2 x 0.75 mètre (4 pieds x 2.5 pieds)) qu’il soumet à ses supérieurs leur fait très plaisir. À dire vrai, elle est utilisée par un grand nombre de compagnies aérospatiales américaines. Scarfo est maintenant une sorte d’autorité sur les missiles américains, d’un point de vue artistique et non technique, bien sûr.

En 1961, Scarfo est impliqué dans un projet de promotion plutôt intéressant, en coopération avec le Photo Lamp Department de GE. Les travaux impliquent la conception de
- une bande dessinée de 16 pages en couleurs intitulée Conquerors of Space décrivant un vol orbital (le premier?) réalisé par un astronaute américain, et
- une capsule spatiale en carton ondulé suffisamment grande pour accueillir un enfant.
Pour obtenir une de ces capsules Powermite II, il suffit d’envoyer le coupon dans la bande dessinée, ainsi que 5 $ et, semble-t-il, un paquet vide de 12 ampoules Powermite. La ou les piles nécessaires pour activer le panneau de commande de la capsule ne sont pas incluses.

Comme vous pouvez l’imaginer, ce projet promotionnel produit par Johnstone and Cushing, une agence de publicité spécialisée dans les publicités de type bande dessinée comme celle-ci, rencontre un franc succès.

Aussi occupé qu’il soit, Scarfo trouve le temps d’agir en tant que consultant en sciences et en espace pour des organisations telles que le United States Senate, The New York Times, la National Aeronautics and Space Administration (NASA), et le Department of Defense. Et oui, comme nous le savons toutes et tous les 2, la NASA est mentionnée dans plusieurs numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis mars 2018.

Au fil des ans, Scarfo collabore également avec des personnalités telles que
- Isaac Asimov, professeur agrégé de biochimie et auteur / écrivain de science-fiction russo-américain de renommée mondiale,
- Wernher Magnus Maximilian von Braun, ingénieur en aérospatiale germano-américain,
- Willy Otto Oskar Ley, écrivain et auteur de science-fiction germano-américain, et
- Alvin Toffler, auteur, futurologue et homme d’affaires américain.

Comme nous le savons toutes et tous les 2, von Braun est un personnage quelque peu controversé mentionné à quelques reprises dans notre blogue / bulletin / machin depuis janvier 2019.

Ley est un genre de personne assez différent. Ce gentilhomme agit en tant que consultant technique pour un film de science-fiction allemand de renommée mondiale de 1929, Frau im Mond / La femme sur la Lune. Certes pas un ami du Nationalsozialistische Deutsche Arbeitpartei, Ley se joint à la American Rocket Society peu de temps après son immigration aux États-Unis, en 1935. Il joue un rôle crucial dans les efforts les plus réussis des années 1940 et 1950 pour promouvoir les voyages dans l’espace aux États-Unis, à savoir le livre à succès The Conquest of Space (1949), les articles publiés dans 8 numéros du magazine mensuel Collier’s (1952-1954) et 3 épisodes de la série télévisée Disneyland (1955-1957). Certains de ces travaux sont réalisés en coopération avec von Braun.

Ley est aussi un cryptozoologue, autrement dit un fortéen. Vous vous souviendrez sans doute que les sujets fortéens sont des sujets controversés / mystérieux / originaux / paranormaux. Ce terme est mentionné dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis octobre 2018.

Croiriez-vous que Frau im Mond et la American Rocket Society sont mentionnées dans des numéros de février 2018 et de février 2019 de notre vous savez quoi? Mais je digresse.

Il convient de noter que, si les œuvres de Scarfo sont vues par un nombre incalculable de personnes, relativement peu d’entre elles connaissent le nom de l’artiste doué qui captive leur imagination. La même chose est vraie d’innombrables illustrateurs. Je veux dire, connaissez-vous le nom des personnes qui dessinent les publicités que nous voyons tous les jours?

Cela étant dit (tapé?), les innombrables œuvres de Scarfo allument l’imagination de millions d’Américain(e)s quant à la définition de l’exploration et des voyages dans l’espace. Bien que la plupart de ses illustrations soient réalisées avant les années 1980, il compte parmi les personnes qui façonnent la façon dont des millions d’Américain(e)s imaginent l’exploration et les voyages dans l’espace en 2020.

Croiriez-vous que l’espace vital de la civilisation extraterrestre présenté à la fin du film à succès américano-britannique de 2014 Interstellaire / Interstellar, vous savez, celui avec la courbe ascendante, ressemble étrangement à celui qui est visible dans une des œuvres les plus célèbres de Scarfo, Inside- Out World?

Les œuvres de Scarfo ne sont pas ressenties uniquement à travers les publicités trouvées dans presque tous les magazines et journaux importants aux États-Unis dans les années 1960 et 1970. Elles sont vues dans plus de 40 livres. La plupart de ses œuvres les plus connues sont publiées dans Beyond Tomorrow: The Next 50 Years in Space, un livre écrit par son collègue et cher ami, Dandridge MacFarlan Cole, en 1965.

La première exposition / rétrospective de Scarfo est lancée au International Space Hall of Fame, l’actuel New Mexico Museum of Space History, à Alamogordo, Nouveau-Mexique, en 1978 ou à l’ouverture de cette institution, en 1976. Intitulée Beyond Tomorrow, elle comprend environ 35 œuvres du livre éponyme.

Il va sans dire que les œuvres de Scarfo sont exposées dans divers musées, dont le National Air and Space Museum, à Washington, District of Columbia, une institution de renommée mondiale mentionnée à quelques reprises dans notre blogue / bulletin / machin depuis novembre 2017.

Comme vous le savez bien, plusieurs œuvres de Scarfo apparaissent également à la télévision,
- vers 1965-67, dans The Twentieth Century et The Twenty-First Century, une paire de série de séries télévisées narrées par le grand Walter Leland Cronkite, et
- en 1972, dans Future Shock, un documentaire basé sur le livre éponyme publié en 1970 par le susmentionné Toffler et narré par George Orson Welles.

Puis-je faire dérailler votre train de pensée en soulignant que Cronkite est mentionné dans un numéro de mai 2019 de notre blogue / bulletin / machin? Welles, en revanche, est mentionné dans des numéros de juillet et décembre 2019 de cette même publication.

Incidemment, une grande partie des travaux de recherche, réflexion et rédaction qui transforment Future Shock / Le choc du futur en un incontournable / symbole de l’ère postindustrielle est fournie par l’épouse et partenaire intellectuelle de Toffler, Heidi Farrell Toffler. Elle refuse apparemment d’avoir son nom sur la couverture du livre, préférant travailler dans les coulisses, mais revenons à notre histoire.

Scarfo quitte ce monde et monte vers les étoiles en décembre 2014. Il a 88 ans.

À plus d’un titre, Scarfo est toujours avec nous. Très sollicitées depuis de nombreuses années, ses cartes de notre système solaire et d’étoiles et planètes lointaines sont visibles dans d’innombrables agences, instituts, musées et observatoires aux États-Unis et à l’étranger. Scarfo était / est vraiment un des plus grands.

C’est avec une certaine tristesse que votre humble serviteur doit avouer que, si le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, Ontario, possède une collection épatante d’œuvres d’art aéronautique, ce musée n’a rien à en matière d’art spatial. C’est sans doute une conséquence du fait que l’espace est ajouté au mandat de cette auguste institution en 2010, un demi-siècle après que ses portes soient enfoncées par ses premiers visiteurs. Le dit musée pourrait envisager la possibilité d’examiner l’idée d’acquérir des exemples d’art spatial. Je vous dis ça comme ça, moi.

Je vais vous laisser avec cette pensée. On se voit au-delà de demain.

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Rénald Fortier