Une série télévisée captivante : CF-RCK, Partie 1

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Les principaux comédiens de la série télévisée CF-RCK de la Société Radio-Canada, Yves Létourneau (à droite) et René Caron. Anon., « Une scène de CF-RCK avec René Caron et Yves Létourneau. » La semaine à Radio-Canada, du 2 au 8 janvier 1960, couverture.

Bien le bonjour, ami(e) lectrice ou lecteur, et bienvenue au monde merveilleux de l’aviation et de l’espace. Avec votre permission, ou sans elle, si besoin est, votre humble serviteur va s’éloigner quelque peu de notre formule anniversairiale hebdomadaire habituelle pour aborder un sujet qui me tient à cœur.

L’une des premières, sinon la première série télévisée canadienne fictive / de divertissement consacrée à l’aviation entre en ondes en novembre 1958. Elle a pour titre CF-RCK. Cette production hebdomadaire de la Société Radio-Canada, une société d’état qui existe encore en 2018, est tournée avec les services techniques de Niagara Films Incorporé de Montréal, Québec. CF-RCK s’adresse principalement à un public assez jeune et masculin.

Qu’il nous soit permis de noter que Niagara Films, une des plus grosses maisons de productions de l’époque, voit officiellement le jour en août 1954, mais ne semble pas produire grand chose. Trois personnes ressuscitent l’entreprise vers décembre 1956. L’une d’entre elles devient pour ainsi dire seul maître à bord au cours de l’année suivante. Le personnel de cette seconde version de Niagara Films comprend surtout des Français(e)s immigré(e)s au Québec depuis plus ou moins longtemps.

Le propriétaire de cette maison de production à partir de 1957 est nul autre que Fernand Seguin, un brillant chimiste, biologiste et ex-professeur / chercheur à l’Université de Montréal, une institution mentionnée dans un numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin. Lors de son séjour dans cette institution, à la fin des années 1940 et au début des années 1950, ce dernier effectue des recherches visant à prouver que certains maladies mentales telles la schizophrénie ont des causes biologiques – une hypothèse quasi révolutionnaire à l’époque. Son approche et son attitude critique envers la direction et le corps enseignant de l’Université de Montréal limitent toutefois ses perspectives d’avenir. Seguin abandonne l’enseignement et la recherche en 1954. Ce savant philosophe fasciné par les arts, la culture et la littérature devient un des pionniers de la communication / vulgarisation scientifique au Canada par défaut.

La première expérience de Seguin en la matière remonte en fait à 1947. Pendant 8 ans, il anime une chronique intitulée Les aventures scientifiques à Radio-Collège. Inaugurée en 1941, cette émission radiophonique quotidienne de Radio-Canada a pour objectif de compléter l’information fournie aux étudiant(e)s de niveau secondaire. Des professeurs renommés prononcent des causeries et animent des chroniques. Radio-Collège quitte les ondes en 1956.

Seguin incarne un chercheur des plus sympathiques dans La science en pantoufle diffusée en 1954-55 par Radio-Canada pour un public d’adolescent(e)s. Un voisin curieux lui rend visite dans son sous-sol aménagé en laboratoire, un local fictif créé en studio bien sûr, et participe aux expériences. Cette émission hebdomadaire de 30 minutes diffusée le vendredi soir est la première série traitant de science présentée à la télévision canadienne. Une présentation publique d’au moins un épisode à Paris, au printemps 1955, impressionne beaucoup des représentants de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, ou UNESCO. De fait, cet organisme présente quelques épisodes de La science en pantoufle de par le monde, dans le cadre d’une tournée. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur dont la mémoire est comme un piège en acier, l’UNESCO est mentionnée dans un numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin.

L’esprit innovateur de Seguin s’avère fort utile dans plusieurs épisodes. Il fait souvent appel, par exemple, à un écran de plastique transparent superposé sur l’image télévisée à l’aide de miroirs. Cette approche imaginative, par laquelle il semble écrire sur la face intérieure des écrans des téléviseurs de dizaines de milliers de familles québécoises, peut être à l’origine du fameux tableau noir de l’émission d’affaires publiques Point de mire, diffusée entre 1956 et 1959 par Radio-Canada, et animée par un journaliste bien connu, René Lévesque. Et oui, cette émission et ce Québécois plus grand que nature sont mentionnés dans un numéro de septembre 2018 de notre blogue / bulletin / machin.

Un autre exemple de l’ingéniosité de Seguin touche à l’utilisation de balles de pingpong délicatement disposées sur les ressorts de très nombreuses pièges à souris pour illustrer le principe derrière la réaction en chaîne provoquée par l’explosion d’une arme nucléaire. Il développe cette idée pour un épisode d’avril 1955 de La science en pantoufle. Walt Disney Productions Limited peut s’être inspiré de cette démonstration pour le moins spectaculaire pour réaliser une scène d’un épisode bien connu de la série télévisée Walt Disney’s Disneyland, diffusé en anglais en janvier 1957. En bonne partie consacré aux bénéfices de l’énergie nucléaire, Notre ami l’atome est commandité par un géant de l’industrie de la défense américaine, General Dynamics Corporation, la maison mère de Canadair Limited, un avionneur montréalais mentionné pour la première fois dans notre blogue / bulletin / machin en juillet 2018. Je vous rappelle, ami(e) lectrice ou lecteur, qu’un piège à souris nouveau genre est mentionné dans un numéro d’octobre 2018 de ce même blogue / bulletin / machin.

L’animateur de Notre ami l’atome est un physicien et communicateur / vulgarisateur scientifique germano-américain, Heinz Haber, bien connu aux États-Unis et en Allemagne de l’ouest au cours des années 1960 et 1970. Détail intéressant, ou pas, à vous de choisir, Haber compte parmi les pionniers de la médecine spatiale. Soit dit en passant, le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada à Ottawa, Ontario, va inaugurer une exposition intitulée La santé dans l’espace : L’audace d’explorer au début de 2019. Un superbe travail, EP!

De 1955 à 1957, Seguin anime La joie de connaître, une série télévisée produite pour Radio-Canada et destinée elle aussi aux jeunes personnes. Il y présente des notions de sciences fondamentales. De 1956 (ou 1957?) à 1960, Niagara Films produit Le Roman de la science, une série télévisée animée par Seguin qui raconte l’histoire de grandes découvertes scientifiques de même que la vie de savants mondialement connus, joués par des comédiens québécois renommés. Croiriez-vous que celui-ci rédige le scénario et les dialogues des personnages, dont le sien, en plus d’effectuer la recherche? Les sociétés de télédiffusion de plusieurs pays francophones achètent Le Roman de la science et présentent ses épisodes des années durant.

En 1960-61 et en 1961-62, Niagara Films produit par ailleurs Aux frontières de la science et L’homme devant la science pour Radio-Canada. Dans la première, Seguin explore les progrès de la recherche de pointe. Dans la seconde, il fait des entrevues avec des savants et chercheurs renommés. En dépit de ses nombreux succès, Niagara Films fait faillite en 1962. Il s’agit là d’une expérience bien douloureuse pour Seguin, et d’une lourde perte pour les téléspectatrices et téléspectateurs du Québec et d’ailleurs.

Il est à noter que Seguin compte parmi les scénaristes de La vie qui bat, une série destinée aux enfants bien connue qui passe en ondes entre 1955 et 1968. Comme son titre l’indique, cette production de Radio-Canada s’intéresse aux sciences naturelles. Croiriez-vous que votre humble serviteur se souvient d’avoir vu certains épisodes de cette série? Seguin anime par ailleurs La Science et vous, une série consacrée à l’actualité scientifique diffusée à la radio de Radio-Canada entre 1970 et 1979. Entre 1975 et 1978, il compte parmi les collaborateurs à l’émission télévisée d’information scientifique Science-Réalité, en ondes entre 1975 et 1988. Il est à noter que Science-Réalité cède l’antenne à une autre émission scientifique, Découverte. Celle-ci est toujours diffusée à chaque semaine en 2018. En 1978, Seguin réalise une série en 13 épisodes, Un univers à découvrir : Le corps humain, pour la Télé-Université de la Société Radio-Québec. Seguin participe à l’émission radiophonique Aujourd’hui la science entre 1982, année de sa création, et 1985. Rebaptisée Les années lumières à une date indéterminée, cette émission fait encore le délice de ses auditrices et auditeurs en 2018.

Au fil des ans, Seguin reçoit de nombreuses médailles et récompenses québécoises et canadiennes. Son travail de communication / vulgarisation scientifique est jugé à ce point important qu’il devient, en 1977, le premier Canadien à recevoir le prix Kalinga de l’UNESCO, la plus prestigieuse distinction internationale dans ce champ d’activité si important. Parmi les autres gagnants de ce prix, mentionnons :

- en 1952 (premier gagnant), le prince Louis Victor Pierre Raymond de Broglie, une personnalité française mentionnée dans un numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin,

- en 1961, Arthur Charles Clarke, un auteur de science fiction britannique,

- en 1981, David Frederick Attenborough, un animateur de séries télévisées en sciences naturelles britannique, et

- en 1986, David Takayoshi Suzuki, un animateur de séries télévisées et environnementaliste canadien.

Si je peux me le permettre, des musées nationaux canadiens devraient célébrer la carrière de ce grand Canadien par le biais d’une exposition itinérante du tonnerre. Je vous dis ça comme ça. Vive la Terre!

Seguin meurt en juin 1988. Il a à peine 66 ans. Ce bref survol de la carrière exceptionnelle de ce grand Québécois complète la première partie de cet article sur la fascinante série télévisée CF-RCK. Veuillez revenir la semaine prochaine pour la suite de l’histoire.

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Rénald Fortier