« Le pionnier de la télévision préférait la radio à une bicyclette neuve : » Un survol de la carrière de Joseph Alphonse Ouimet, un père fondateur de la télévision canadienne

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Joseph Alphonse Ouimet. Anon., « Le pionnier de la télévision préférait la radio à une bicyclette neuve. » La Patrie, 5 novembre 1961, 26.

Compte tenu de la situation qui prévaut depuis 20 mois (!?), soit depuis mars 2020, votre humble serviteur doit avouer avoir passé de nombreuses heures, de très nombreuses heures, de trop nombreuses heures, devant ma boîte à idiots. Trouver du contenu qui vaut la peine d’être vu n’est pas toujours facile. Cela étant dit (tapé?), le fait est qu’un téléviseur compte parmi les éléments les plus importants de la majorité des domiciles nord-américains.

J’aimerais porter à votre attention en ce jour automnal la vie et l’époque d’un pionnier de la télévision québécoise / canadienne.

Joseph Alphonse « Al » Ouimet voit le jour à Montréal, Québec, en juin 1908. Son intérêt pour l’électronique peut, je répète peut, dater du tout début des années 1920. En 1921, après avoir demandé à ses parents de lui offrir une bicyclette, Ouimet se ravise et demande un récepteur radio, alors tout aussi cher qu’une bicyclette. L’adolescent en herbe s’amuse alors à démonter ce jouet haute technologie pour comprendre son fonctionnement.

Élève brillant, Ouimet obtient son diplôme d’ingénieur en électricité de la McGill University de Montréal, Québec, en 1932. Apparemment premier de classe, il ne tarde pas à se trouver un emploi intéressant. Remarquez, il semble également étudier à l’Université de Montréal, à… Montréal.

Une firme québécoise / canadienne détenant les droits exclusifs et perpétuels touchant à la télévision de 2 des plus importantes firmes de l’époque, l’une britannique et l’autre américaine, Baird Television Limited et Jenkins Television Corporation, voit le jour en février 1932, en vertu d’une charte fédérale. Basée à Montréal, Canadian Television Limited espère créer des stations de télévisions dans les grandes villes canadiennes et, une fois un réseau de télédiffusion mis en place, vendre des téléviseurs aux rares familles canadiennes qui en ont les moyens. Il y a, à l’époque, une crise économique majeure, ne l’oublions pas, qui laisse d’innombrables familles dans une situation désespérée.

Le président directeur général de la firme, Douglas L. West, est l’ex-ingénieur en chef de la filiale américaine de Baird Television, Baird Television Corporation of America.

Et oui, Baird Television commence à diffuser des émissions expérimentales de télévision en novembre 1929 (image seulement) et mars 1930 (image et son). Une société de la couronne britannique bien connue, la British Broadcasting Corporation (BBC), prend alors le relais et commence à diffuser ses propres émissions parlantes en août 1932.

En France, des émissions expérimentales mais régulières débutent en décembre 1931 (image seulement) et décembre 1932 (image et son) à l’aide de caméras et de téléviseurs faisant appel à la technologie de Baird Television.

Consciente de l’intérêt d’un segment de la population de la métropole du Canada pour l’invention nouvelle qu’est la télévision, Canadian Television publie, en mai 1932, une brochure intitulée Television, A Revolutionary Scientific Achievement – un titre un tant soit peu inexact compte tenu du fait que la dite invention doit davantage à la technologie qu’à la science, mais enfin, passons. Avant de faire cela, vous aurez remarqué que la dite brochure est en anglais seulement, et ce dans une ville où une majorité de la population, la majorité la plus pauvre en fait, parle français.

La dite brochure mentionne les noms des pionniers dont les brevets intéressent tout particulièrement Canadian Television, soit le Britannique John Logie Baird et l’Américain Charles Francis Jenkins, un duo d’ingénieurs qui mettent au point des téléviseurs mécaniques, et non pas électroniques.

La télévision dite mécanique ou à balayage mécanique est un système qui fait appel

- à une caméra munie d’un dispositif de balayage mécanique, un disque rotatif avec des trous ou un tambour à miroir rotatif par exemple, pour balayer ce que l’on veut télédiffuser et générer le signal vidéo, et

- à un téléviseur muni d’un dispositif mécanique identique qui permet de transformer le dit signal en image.

Poursuivant sur sa lancée, la direction de Canadian Television invite des représentants de la presse montréalaise à une des premières démonstrations d’un téléviseur en sol québécois / canadien, en juin 1932.

L’honneur de diffuser la première émission de télévision en sol québécois / canadien revient en fait au magasin à rayons James A. Ogilvy’s Limited de Montréal. Sa station, VE9AF, entre en ondes de manière expérimentale en septembre 1931. Le téléviseur se trouve dans une des salles du magasin. Il suscite un grand intérêt de la part du public, mais revenons à notre histoire.

Une autre démonstration de Canadian Television a lieu en juillet, dans les bureaux de la station radiophonique montréalaise CKAC, alors propriété de l’important quotidien La Presse. Une trentaine de journalistes et de propriétaires de magasins de radios peuvent admirer les prestations de quelques artistes locaux (artiste de variété, chanteuse avec pianiste, dessinateur / caricaturiste de La Presse et violoniste avec pianiste) qui se trouvent dans un autre local montréalais. La dite admiration peut être compliqué par le fait que l’écran du téléviseur mesure environ 20.5 x 25.5 centimètres (8 x 10 pouces).

Imaginez une trentaine de personne essayant d’admirer les prestations, en noir et rouge, de quelques artistes locaux sur l’écran d’un ordinateur portable, un petit ordinateur portable, dont l’écran ne fonctionne pas trop bien, et…

Vous avez une question? Vous ne comprenez pas l’expression noir et rouge? Permettez-moi d’éclairer votre lanterne. La présence de la couleur rouge tient au fait que le téléviseur utilisé comprend une lampe au néon qui produit une lumière rouge.

Soit dit en passant, l’artiste de variété mentionné plus haut a pour nom Sydney M. Nesbitt. Ce Britannique est un membre de la direction du Montreal Light Aeroplane Club. Et il n’y aura pas d’autre contenu de nature aéronautique dans cet article. Désolé.

Un des 3 ingénieurs de Canadian Television venu aider aux 2 ingénieurs dc CKAC est nul autre que, vous l’aurez deviné, Ouimet. Celui-ci occupe en fait le poste d’ingénieur des recherches. De fait, il se peut fort bien que Ouimet fabrique ne serait-ce qu’en partie le téléviseur utilisé par CKAC.

Croiriez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur, que, avant ou après la présentation, Ouimet ajuste peut-être la qualité de l’image produite par le téléviseur en faisant appel à l’espace prononcé entres deux de ses incisives? Je ne plaisante pas.

Avant même la fin juillet, le personnel de la station de télévision de CKAC, soit VE9EC, diffuse un épisode de l’émission radiophonique Radio-Théâtre, mise en ondes par CKAC.

Avant que je ne l’oublie, la mise en place du matériel de VE9EC commence vers octobre-novembre 1931 – plus ou moins au même moment que l’entrée en ondes de la station de James A. Ogilvy’s. Votre humble serviteur se demande s’il s’agit d’une simple coïncidence.

Je vois votre main s’agiter dans l’éther, ami(e) lectrice ou lecteur. Posez votre question. Combien y a-t’il de téléviseurs à Montréal à cette époque? Ahh, bonne question. Il y a un grand (petit?) total de 3 téléviseurs dans la région montréalaise au milieu de 1932 :

- un au domicile de Leonard « Len » Spencer, ingénieur en chef de CKAC / VE9EC, sur l’île de Montréal,

- un au magasin de la chaîne de magasins de musique bien connue C.W. Lindsay & Company Limited, à Montréal, et

- un à l’usine de la maison de disques et fabricant de photographes Victor Talking Machine Company of Canada Limited, à Montréal.

Il est à noter que Spencer fabrique lui-même son téléviseur.

Il se peut qu’un récepteur radio soit nécessaire pour entendre les sons produits par les personnes ou objets télévisés, ce qui n’est pas nécessairement très pratique.

En novembre 1932, Canadian Television aide James A. Ogilvy’s à présenter un téléviseur en action à la clientèle qui visite le magasin. Ces présentations se poursuivent pendant quelques jours. Aux dires de certains commentateurs, des milliers de personnes se pointent chez James A. Ogilvy’s pour voir de quoi il en retourne. A lui seul, le nombre de personnes impliquées fait des présentations offertes par le magasin montréalais une des plus importantes, voir même la plus importante démonstration télévisuelle au Québec, voir même au Canada, avant les années 1950.

Encouragée par l’intérêt du public, James A. Ogilvy’s demande apparemment à Canadian Television de lui livrer 100 téléviseurs d’un modèle mis au point par celle-ci. Deux autres magasins à rayons montréalais bien connus, Henry Morgan & Company Limited et Dupuis Frères Limitée, commandent eux aussi un certain nombre de téléviseurs. Idem pour le susmentionné C.W. Lindsay & Company.

Encouragée par cet intérêt, Canadian Television demande à Canadian Marconi Company Limited de Montréal de produire le téléviseur qu’elle a mise au point. Cette filiale de l’importante firme britannique Marconi Company demande toutefois un dépôt somme tout assez exorbitant avant d’entreprendre ce projet. Alors plus ou moins criblée de dettes, ne l’oublions pas, le Canada est alors sous la botte de la Grande dépression des années 1930, Canadian Television doit jeter l’éponge.

Canadian Television semble fermer ses portes avant meme la fin de 1933. Cela étant dit (tapé?), une station de télévision expérimentale, selon toute vraisemblance celle de CKAC, fonctionne à Montréal jusqu’en 1934 ou 1935. Pour répondre à la question qui se forme dans votre esprit embrumé, il y a alors peut-être une vingtaine de téléviseurs dans la région montréalaise à cette époque.

Le téléviseur lié à Canadian Television Limited du Musée des sciences et de la technologie du Canada. MSTC.

La collection du Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa, Ontario, une institution sœur / frère du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, lui aussi à Ottawa, comprend un téléviseur lié à Canadian Television. Le dit téléviseur semble avoir été fabriqué par Ouimet lui-même. Le style Art Déco du téléviseur de Canadian Television, élégant et dépouillé, est bien de son époque.

Une autre firme s’intéressant à la télévision, Canadian Electronics Limited, voit le jour à Montréal en novembre 1933, en vertu d’une charte fédérale. Sauf erreur, son adresse est identique à celle de Canadian Television. Ouimet compte parmi ses employés. Canadian Electronics ferme ses portes au plus tard en novembre 1934.

La carrière de Ouimet ne semble pas souffrir outre mesure de la disparition de Canadian Television ou Canadian Electronics. Fin 1934, l’ingénieur se joint au personnel de la Commission canadienne de la radiodiffusion, un organisme fédéral créé en 1932 qui devient, en 1936, la Société Radio-Canada (SRC) / Canadian Broadcasting Corporation (CBC), une société de la couronne mentionnée à plusieurs reprises dans notre blogue / bulletin / machin, et ce depuis septembre 2018.

Encore et toujours fasciné par la télévision, Ouimet dirige divers services de la SRC / CBC liés à la radiophonie entre 1937 et 1941. En tant qu’ingénieur en charge des opérations puis ingénieur surveillant général, il a sous sa responsabilité l’ensemble des studios et stations radiophoniques de la SRC / CBC, et ce tant du côté francophone qu’anglophone de cette société de la couronne.

Et oui, c’est en novembre 1936 que la susmentionnée BBC lance le premier service public de télévision faisant appel à des caméras et téléviseurs électroniques, et non plus mécaniques, à haute définition.

Croiriez-vous que ce soit Ouimet qui supervise l’organisation technique de la série d’émissions radiophoniques qui couvre la visite de George VI, né Albert Frederick Arthur George « Bertie » de la maison Windsor, et de son épouse, Elizabeth Angela Marguerite Bowes-Lyon, au Canada, en mai et juin 1939 – la première visite d’un monarque régnant en Amérique du Nord? La dite série est sans nul doute le projet le plus ambitieux et difficile réalisé jusqu’alors par la SRC / CBC.

Et oui, le couple royal se rend également aux États-Unis, histoire de créer des liens de sympathie et d’amitié entre ce pays et le Royaume-Uni. Ne l’oublions pas, l’Europe est au bord de la guerre, une guerre qui va d’ailleurs débuter en septembre 1939.

Le président américain, Franklin Delano Roosevelt, un gentilhomme mentionné dans des numéros de mai 2019 et mars 2021 de notre vous savez quoi, s’amuse peut-être un peu aux dépens du monarque britannique en lui offrant des chiens-chauds / hot-dogs lors d’un piquenique. Si je peux me permettre de paraphraser le super espion britannique James Bond dans le film de 1967 On ne vit que deux fois, ce que George VI ne mangerait pas pour l’Angleterre?

Je manquerais à mon devoir si je ne mentionnais pas ici que les wagon-restaurant et wagon-lit utilisés par George VI et son épouse font partie de la collection du Musée des sciences et de la technologie du Canada.

En mai 1941, Ouimet devient l’ingénieur en chef adjoint de la SRC / CBC. De par ses fonctions, il joue un rôle clé dans l’administration des services techniques du radiodiffuseur d’état. Et oui, il suit avec enthousiasme les travaux de recherche sur la télévision réalisés en Europe et en Amérique du Nord.

Une fois la Seconde Guerre mondiale terminée, en 1945, Ouimet consacre de plus en plus de temps à l’étude de la télévision, et ce avec la bénédiction de son employeur. De fait, il est pour ainsi dire la seule personne au Canada qui ait une réelle expérience en matière de télévision.

D’août à octobre 1947, par exemple, Ouimet visite les studios de télévision de la BBC à Londres, Royaume-Uni, et de Radiodiffusion française à Paris, France. Un collègue, le directeur du réseau radiophonique national, Herbert G. Walker, l’accompagne dans ce périple. Les 2 hommes visitent apparemment par ailleurs des usines de fabricants de téléviseurs.

Le rapport détaillant l’état des lieux en matière de télévision sur la planète Terre que Ouimet soumet en 1946 ou 1947 joue un rôle crucial dans l’élaboration des projets de la SRC / CBC.

Avant que je ne l’oublie, la diffusion d’émissions de télévision de la période de l’après-guerre débute en juin 1946 au Royaume-Uni et en juin 1949 en France.

En mars 1949, le gouvernement fédéral donne à la SRC / CBC le mandat de créer un réseau de stations de télévision au Canada. En avril, le directeur-général de la société de la couronne, longtemps sceptique en ce qui concerne le nouveau medium, confie à Ouimet le tout nouveau et fort important poste de coordonnateur de la télévision. Augustin Frigon et Ouimet ne sont pas sans savoir que des milliers de familles canadiennes vivant près de la frontière canado-américaine, en Ontario et en Colombie-Britannique, peuvent capter des émissions américaines sans trop de difficultés, et ce à l’aide de téléviseurs répondant aux normes américaines.

Cet état de chose préoccupe le gouvernement fédéral qui ne semble toutefois pas juger nécessaire de donner une grande priorité au projet. Et c’est pourquoi les 2 premières stations de télévision canadiennes, CBFT à Montréal et CBLT à Toronto, Ontario, n’entrent officiellement en ondes qu’en septembre 1952, près de 30 mois après la bénédiction fédérale de mars 1949.

Ouimet supervise la construction de ces stations munies de caméras répondant elles-aussi aux normes américaines, l’adoption de normes autres que celles des États-Unis étant évidemment impensables vue la proximité du Canada avec ce pays.

Cela étant dit (tapé?), comme vous vous en doutez bien, des émissions expérimentales sont diffusées avant septembre 1952, histoire de bien roder l’équipement. La première d’entre elles est une transmission d’un programme double opposant les Montreal Royals de Montréal et les Springfield Cubs, de Springfield, Massachusetts, deux équipes de la International League. Chacune de ces équipes de baseball remporte une victoire.

Il est à noter que CBFT offre un contenu bilingue (60 % de contenu francophone et 40 % de contenu anglophone) de septembre 1952 à janvier 1954. L’entrée en ondes de la station anglophone montréalaise CBMT met alors fin à cette pratique.

Frigon étant tombé malade, Ouimet accède au poste de directeur général de la SRC / CBC à la toute fin de 1952. Il devient président de la société de la couronne en janvier 1958. Ouimet remplace Arnold Davidson Dunton, un administrateur intelligent et plein de tact que d’aucuns jugent (paranoïaquement?) un tantinet trop proche du parti politique défait lors de l’élection générale de juin 1957. Ouimet occupe cette présidence jusqu’en décembre 1967. Sous sa gouverne, les bureaux montréalais de la SRC / CBC deviennent pendant plusieurs années un des plus intéressants producteurs de contenu télévisuel au monde.

Cela étant dit (tapé?), Ouimet agit parfois / souvent en autocrate convaincu que lui seul sait ce que la société de la couronne doit faire. Il va bien sûr de soi qu’aucun réseau privé de télévision ne doit menacer un tant que soit peu la prééminence du géant télévisuel d’état. Le nombre de stations passe ainsi de 2 à 16 entre 1952 et 1965 par exemple. Ouimet force par ailleurs plusieurs directeurs à quitter Montréal et Toronto pour se rendre à Ottawa, là où il a ses bureaux. Et vive la micro gestion.

Dans les faits, Ouimet ne quitte pas tout bonnement son poste en décembre 1967. Il démissionne suite à ce qu’il juge être une attaque en règle, une attaque possiblement justifiée toutefois, de la ministre qui supervise les destinées de la SRC / CBC, début novembre 1967. La franche et directe secrétaire d’État du Canada déclare en effet que la gestion de la société de la couronne est, et je cite, « pourrie. » Aux dires de Julia Verlyn « Judy » LaMarsh, la seule femme du Cabinet de Lester Bowles « Mike » Pearson à une époque où une femme doit être 2 fois plus intelligente que les hommes autour d’elle pour qu’ils l’écoutent la moitié du temps, Ouimet a une réelle passion pour les organigrammes mais aucune pour les personnes que ceux-ci représentent.

À titre d’exemple, Ouimet joue un rôle pour le moins important dans l’annulation, en juillet 1966, de l’émission de télévision la plus controversée et populaire (3.3 millions d’auditrices et auditeurs à une époque où le Canada compte 20 millions d’habitants, dont environ 5.5 millions de francophones, souvent unilingues) de la CBC, l’émission d’affaires publiques This Hour Has Seven Days, animée par Patrick Watson et Laurier L. Lapierre.

La haute direction de la société de la couronne, que certains employé(e)s anglophones affublent du joyeux surnom de Kremlin, voit en effet en Watson et Lapierre deux casse-pieds par trop imprévisibles et irrespectueux. L’émission elle-même est tout aussi imprévisible et irrespectueuse. Elle est aussi accusatrice, dénonciatrice, émotionnelle, étourdissante, excitante, impertinente, innovatrice, intrépide, provocatrice, révélatrice, sceptique, sensationnaliste, subversive et surprenante. Ce qui revient à dire qu’elle horripile au énième degré les apparatchiks du dit Kremlin.

En effet, This Hour Has Seven Days met des politiciens canadiens sur la sellette, dénonce le gouvernement américain à propos de sa guerre au Vietnam, satirise tant la papauté que, bonté gracieuse, la monarchie britannique, etc., etc., etc., si je peux être autorisé à citer, hors contexte, Yul Brynner, né Juli Borissovitch Bryner, dans le film à succès de 1956 Le roi et moi.

Et voici un exemple parmi plusieurs des raisons expliquant la disparition de This Hour Has Seven Days, selon Ouimet bien sûr. Et s’il vous plaît noter que ce qui suit est assez déchirant.

En mars 1966, Lapierre est en ondes avec la mère de Steven Murray Truscott, un jeune homme trouvé coupable, en septembre 1959, du viol et du meurtre d’une camarade de classe de 12 ans. Condamné à mort, à 14 ans (!), Truscott voit sa sentence commuée à la prison à vie en janvier 1960. Lapierre est profondément touché par ce qu’il entend. Sa voix tremble et il essuie quelques larmes.

Ouimet dénonce, y compris en public, devant un comité parlementaire, cette démonstration d’émotions qui n’a pas sa place sur les ondes CBCiennes. Lapierre manque de professionnalisme, déclare Ouimet, ajoutant que c’est un bon acteur qui verse des larmes pour ajouter à la charge très émotionnelle de cette émission particulière. On croit rêver.

Et oui, c’est en avril 1966, environ un mois après la dite émission, que Watson et Lapierre apprennent que leurs contrats ne seront pas renouvelés.

Soit dit en passant, Truscott est libéré sur paroles en 1969. Par la suite, il change de nom et fonde une famille. Truscott est acquitté en août 2007 (!) et ce même si la couronne refuse à toute fin utile de reconnaître l’innocence de cet homme de 62 ans – et ses propres manquements. Et oui, cette même couronne a caché des informations importantes à l’avocat de la défense lors du procès.

Y a-t-il aujourd’hui des gens dans des prisons canadiennes qui ont été envoyés là par des méthodes similaires? Une bonne question. Changeons de sujet. Rapidement. Avant la visite d’hommes en noir.

Et oui, vous avez bien raison, ami(e)lectrice ou lecteur. L’annulation de This Hour Has Seven Days suscite de très fortes réactions au sein de la CBC / SRC et dans la presse anglophone. Cela étant dit (tapé?), Ouimet refuse de revenir sur sa décision. This Hour Has Seven Days disparaît des ondes en mai 1966. Le Kremlin a gagné.

Et oui, quelques personnes fort talentueuses sont virées alors que d’autres démissionnent pour signifier leur colère face à ce qu’elles jugent être une ingérence inacceptable. Les carrières de Watson et Lapierre ne souffrent toutefois pas de la dite décision et c’est très bien, et je le dis (tape?), énergiquement. Changeons de sujet avant que ma tête n’explose.

Si je peux me permettre de citer l’inélégant mais futé lieutenant de police américain Frank Colombo, joué par le regretté Peter Michael Falk, juste une petite chose. Quelques conspirationnistes ont suggéré / suggèrent que la véritable raison derrière l’annulation de This Hour Has Seven Days, en 1966, tient au fait que l’équipe s’intéresse beaucoup trop à l’affaire Munsinger, le premier scandale sexuel de l’histoire canadienne.

Le personnage principal de cette histoire, Gerda Munsinger, née Gerda Heseler, est une hôtesse / modèle / serveuse d’origine allemande soupçonnée d’espionnage par la quelque peu paranoïaque Special Branch de la Gendarmerie royale du Canada, à tort comme il s’avère, à cause d’une liaison avec un membre du gouvernement défait lors de l’élection générale d’avril 1963, le ministre associé de la Défense nationale, Joseph Pierre Albert Sévigny. Et oui, d’aucuns suggèrent l’existence de rendez-vous galants impliquant George Harris « Gorgeous George » Hees, le très, très influent et assez fêtard ministre du Commerce dans ce même gouvernement.

Quoiqu’il en soit, l’affaire Munsinger fait surface en mars 1966, oui, mars 1966, et donne lieu à une commission royale d’enquête créée par le gouvernement formé par le susmentionné Pearson suite à la dite élection de 1963.

Aux dires de nos conspirationnistes, certains membres de ce gouvernement craignent en fait que les casse-pieds par trop imprévisibles et irrespectueux de This Hour Has Seven Days ne mettent à jour certaines manigances grâce auxquelles Pearson et son entourage seraient parvenus à former un gouvernement après l’élection générale d’avril 1963 qui, rappelons-le, ne leur donne pas une majorité des sièges, mais je digresse. Changeons de sujet. Rapidement. Avant la visite d’hommes en noir (rouge?).

Soit dit en passant, ces manigances sont liées à la corruption, présumée par certains, de 6 députés du Québec d’un parti d’opposition, qui rendent publique leur intention de soutenir Pearson, jusqu’à ce que la réaction au sein de leur parti ne les oblige à changer de musique. Fait intéressant, l’aile québécoise du dit parti s’en sépare en septembre 1963. Et oui, le parti en question est le Parti Crédit social du Canada.

Et oui encore, Pearson est mentionné dans des numéros d’octobre 2020 et janvier 2021 de notre fascinant blogue / bulletin / machin.

En 1968, Ouimet préside une réunion d’experts sur l’utilisation de la communication spatiale par les médias de masse organisée par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Cette réunion est selon toute vraisemblance bien peu accusatrice, dénonciatrice, émotionnelle, étourdissante, excitante, impertinente, innovatrice, intrépide, provocatrice, révélatrice, sceptique, sensationnaliste, subversive ou surprenante. Désolé.

Quand même, museler la presse pour plaire aux puissants est un moyen sûr de… « trumper » la démocratie, aussi imparfaite que soit la démocratie de nos jours.

L’année suivante, oui, cette année-là, 1969, en septembre plus exactement, Ouimet devient le premier président du conseil d’administration d’une toute nouvelle société de la couronne. Basée à Ottawa, Télésat Canada, car tel est son nom, a pour mandat de fournir des services de communications par satellites. Ouimet quitte son poste, qu’il occupe alors à temps partiel, en mai 1980.

Dans le semaines et mois qui suivent, Ouimet dénonce l’américanisation de la télévision canadienne, avant tout par le biais des réseaux de télévision privés et des exploitants de télédiffusion par câble. La SRC / CBC demeure selon Ouimet un outil crucial pour la survie d’une télévision canadienne vraiment canadienne.

Ouimet quitte ce monde en décembre 1988, à l’âge de 80 ans.

En 2021, la télévision canadienne est-elle encore vraiment canadienne, dites-vous, ami(e) lectrice ou lecteur? Bonne question. Le contenu canadien entre 18h et minuit varie entre 55 % (télédiffuseurs privés) et 60 % (SRC / CBC). Cela étant dit (tapé?), une bonne partie de ce contenu consiste en émissions débats en réseau, en émissions d’information de divertissement, en émissions de nouvelles locales et d’affaires publiques, ainsi qu’en rediffusions d’émissions canadiennes plus ou moins antiques.


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Rénald Fortier