Alouette, gentille alouette, Alouette, je te lancerai; Ou, Comment la Guerre froide propulse le Canada dans l’espace par le biais du satellite Alouette, partie 3

Share
10 m
Catégories
Médias
Ingenium - Musées des sciences et de l’innovation du Canada
Vue d’artiste du satellite canadien Alouette en orbite au-dessus du Canada. Office national du film, Photo-reportage 288 – Le Canada, nouveau visiteur de l’espace, NFB62-5961.

Rebonjour, ami(e) lectrice ou lecteur. Commençons par le commencement. Savez-vous de quoi votre humble serviteur va vous entretenir? Du premier satellite canadien, dites-vous? Bonne réponse. Poursuivons.

Le lancement du dit satellite, Alouette, bien sûr, tard le soir du 28 septembre 1962 (heure locale), soit tôt le matin du 29 septembre (heure d’Ottawa, Ontario), à partir de Vandenberg Air Force Base, Californie, ne passe évidemment pas inaperçu. Les chefs des 4 partis politiques représentés à la Chambre des Communes, à Ottawa, reconnaissent le travail titanesque accompli par l’équipe d’ingénieurs canadiens.

Mentionnons par ailleurs le gros titre sur la première page de l’édition du 29 septembre de l’important quotidien anglophone The Gazette, publié à Montréal, Québec : « Une sonde spatiale canadienne s’élève en orbite polaire – Des moteurs des É.U. placent le Canada au troisième rang dans l’espace. » Cet article est toutefois dépourvu d’illustration.

Veuillez noter que j’ai pris la liberté de traduite les titres d’articles et éditoriaux de langue anglaise.

Il n’y a pas de quoi. Veuillez laisser un pourboire en quittant.

Comme c’est son habitude, l’autre quotidien anglophone montréalais d’importance, The Montreal Star, fait preuve d’encore plus d’exubérance et enthousiasme : « ’Alouette’ fonctionne parfaitement – Premier satellite canadien en orbite – Le vaisseau spatial envoie des signaux à la Terre à partir d’une antenne géante – Le véhicule pèse [145 kilogrammes] 320 livres » et « Des acclamations et larmes accueillent le tir spatial. » Ces articles comprennent même un dessin en coupe d’Alouette et une photographie de la fusée qui place ce satellite en orbite.

Et oui, un éditorial intitulé « Une voix canadienne dans l’espace » paraît dans l’édition du 1er octobre du quotidien The Gazette. Un autre, intitulé « Gentille Alouette, » en français notez-le bien, paraît dans l’édition du 2 octobre du quotidien The Montreal Star.

Soit dit en passant, le premier étage de la fusée Thor-Agena qui place Alouette en orbite est dérivé du missile balistique à portée intermédiaire Douglas SM-75 Thor. Et oui, à cette époque (et encore aujourd’hui?), dans l’espace, le militaire et le civil sont pratiquement inséparables.

Utilisé au Royaume-Uni par la United States Air Force (USAF) et la Royal Air Force entre 1958 et 1963, le Thor peut placer son ogive thermonucléaire à une distance d’environ 2 400 kilomètres (1 500 milles).

Une brève digression si je peux me permettre. La mise au point de missiles balistiques à portée intermédiaire tels que le Thor et le Chrysler, si, si, Chrysler, SM-78 Jupiter s’avère en fin de compte être une mauvaise idée. De tous les membres européens de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, seules l’Italie et la Turquie acceptent de recevoir de telles armes de destruction massive sur leur territoire. L’entrée en service des premiers missiles balistiques intercontinentaux américains, en 1959 et 1961, rend par ailleurs inutiles ces mêmes armes.

Pis encore, c’est en partie en réponse à la mise en place de sites de lancement de Jupiter en Italie et Turquie, en 1961, que l’URSS décide, en 1962, d’installer des sites de lancement de missiles balistiques à portée intermédiaire Yangel R-14 à Cuba.

La crise des missiles de Cuba d’octobre 1962 est bien sûr l’instant de la Guerre froide pendant lequel notre grosse bille bleue se rapproche le plus d’une guerre nucléaire à grande échelle, autrement dit de la fin du monde, mais revenons à la gentille Alouette.

La couverture offerte par deux grands quotidiens québécois francophones, sans doute les plus importants, publiés respectivement à Montréal et Québec, le 29 septembre 1962, diffère quelque peu de celles de The Gazette et The Montreal Star :

La Presse      Montréal       environ 5.5 % de la première page     

Le Soleil       Québec         environ 2 % de la première page

Les tout petits articles de ces quotidiens, non illustrés notez-le bien, partagent le même titre : « L’Alouette en orbite. » Exubérance et enthousiasme explosent littéralement en cascades dithyrambiques. Désolé, désolé.

Qu’y a-t-il donc de plus important que le lancement du premier satellite canadien en ce 29 septembre, demandez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur un tant soit peu perplexe? Pour paraphraser Hellboy, le héros grincheux qui aime les nachos et les chats, mais pas ensemble, du très populaire film éponyme de 2004, laissez-moi aller voir.

Le gros titre de La Presse se lit comme suit : « L’opposition se livre à un jeu de cache-cache. » Aux dires du quotidien, les 3 partis d’opposition qui siègent à la Chambre des communes ne demandent plus à hauts cris la tenue d’une nouvelle élection générale, comme ils le faisaient quelques semaines plus tôt. Nenni. De fait, ils semblent craindre la tenue d’une telle élection. Rappelons-le, le gouvernement qui détient alors les rênes du pouvoir est un gouvernement minoritaire élu en juin 1962.

En ce qui concerne Le Soleil, la principale préoccupation est une affirmation du ministre de la Jeunesse du Québec pour qui « Rien ne doit freiner le rythme de scolarisation. » Paul Gérin-Lajoie fustige ceux qui reprochent au gouvernement provincial et aux commissions scolaires d’aller trop vite. Rappelons-le, le système d’enseignement du Québec hérité du précédent gouvernement et dominé par l’église catholique, apostolique et romaine est archaïque, antédiluvien et anachronique. Il n’y a même pas de ministère de l’éducation au Québec à cette époque. Un ministère de l’Instruction publique n’a existé qu’entre 1868 et 1875. Il est aboli suite aux pressions exercées par le clergé catholique. Ce n’est qu’en 1964 que le ministère de l’Éducation du Québec voit le jour. On croit rêver, mais je digresse.

Croiriez-vous que ni La Presse ni Le Soleil ne publie le moindre éditorial sur Alouette? Vous ne me croyez pas? Voudriez-vous lire (voir?) une liste des titres des éditoriaux pondus par les éditorialistes de ces journaux? La voici.

Pour La Presse

1er octobre

« Un parti et son pénible début… »

2 octobre

« Cette haine au sud… »

Et pour Le Soleil

1er octobre

« Les matières de base à l’école »

« Le coup d’état du Yémen »

« Les Arabes et le fédéralisme »

2 octobre

« Le Mississippi prend la vedette contre l’intégration raciale »

« La Chine de Mao célèbre »

« Mesures à longue échéance »

D’accord, d’accord, La Presse et Le Soleil publient des articles beaucoup plus volumineux, bien qu’encore non illustrés, le 1er octobre, qui se trouve être un lundi – un détail non négligeable compte tenu du fait que ni La Presse ni Le Soleil ne paraisse les dimanches. De plus, Le Soleil publie un éditorial intitulé « L’Alouette canadienne » le 3 octobre, de même qu’un autre, sur la politique québécoise, intitulé « Deux décisions antidémocratiques. »

Un seul autre quotidien francophone publié à Montréal ou Québec, soit Montréal-Matin de… Montréal, publie un éditorial sur le lancement du premier satellite canadien. Ce texte rédigé par l’éditorialiste en chef, Lucien Langlois, s’intitule « Alouette, gentille Alouette ! » Il paraît le 1er octobre.

Votre humble serviteur doit avouer être un tantinet surpris par le peu d’intérêt manifesté par les grands quotidiens de Montréal et Québec lors du lancement d’Alouette et ce d’autant plus que tant La Presse que Le Soleil offrent à leur lectorat des articles avec photographies sur le troisième vol orbital américain, effectué le 3 octobre par Walter Marty Schirra, Junior, un gentilhomme mentionné à quelques reprises dans notre blogue / bulletin / machin depuis juillet 2018. Enfin, passons.

Consciente de l’intérêt d’une certaine partie du public canadien pour tout ce qui a trait à l’exploration spatiale, le Conseil de recherches pour la défense (CRD) prépare un exposé de position plaidant pour la création d’une agence spatiale civile canadienne et la mise en place d’une politique spatiale canadienne. Ce document est soumis au gouvernement fédéral en décembre 1962.

Pourquoi diable le CRD souhaite-t-il qu’une telle organisation soit créée alors qu’il est à toutes fins utiles l’agence spatiale canadienne de l’époque, vous demandez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur perplexe? Voyez vous, le CRD n’est pas sans savoir que sa nature militaire pourrait compliquer ses relations à venir avec les agences spatiales civiles d’autres pays, y compris la National Aeronautics and Space Administration (NASA). Pis encore peut-être, de telles activités spatiales civiles le détournent de son mandat principal qui est après tout militaire.

Remarquez, certains passionnés d’espace du CRD et du Centre de recherches sur les télécommunications de la défense (CRTD) du CRD souhaitent fort possiblement se soustraire à ce mandat militaire afin de se consacrer à des activités de recherche de nature exclusivement civile, des activités susceptibles d’attirer des appuis politiques et financiers substantiels, au sein d’une agence spatiale canadienne.

Ils ne sont pas savoir que la nature secrète de plusieurs de leurs projets de recherche rend impossible la publication d’articles dans des revues savantes, voire même la simple mention des dits travaux lors de conférences ou rencontres informelles. Dans certains cas, il se peut que certains chercheurs ne souhaitent plus vraiment être impliqués dans des projets militaires pouvant ouvrir la porte à une troisième (er dernière?) guerre mondiale. Qui pourrait les blâmer?

Ces gens ne sont par ailleurs pas sans savoir que certains hauts gradés de l’Aviation royale du Canada (ARC) commencent à s’intéresser aux questions spatiales. Si une agence spatiale civile canadienne ne voit pas le jour avant longtemps, l’ARC pourrait lancer son propre programme de défense spatiale. Ne l’oublions pas, la susmentionnée USAF annonce la création d’un Department of Astronautics dès décembre 1957, une initiative bloquée littéralement dans les heures suivantes par le United States Department of Defense.

Incidemment, la United States Space Force jaillit, pleinement développée et pleinement armée, du front de la United States Air Force, en décembre 2019, guérissant ainsi un très sérieux mal de tête. Le parallèle entre cette naissance et celle de la déesse grecque Athēnâ / Athnē du front de Zeús est purement fortuit. Ou pas.

Un certain nombre de personnes se moquent de la USSF depuis le premier jour. Le dévoilement d’une chanson officielle, l’embarrassante Semper Supra, en septembre 2022, n’aide pas, mais revenons à notre histoire.

Aussi intéressant et bien fait que soit l’exposé de position du CRD, le gouvernement fédéral, en position minoritaire depuis l’élection générale de juin 1962, doit alors tenir compte de questions autrement plus importantes que la création d’une agence spatiale. Sa propre désintégration par exemple. Le dit document est vite tabletté, soit avant soit après la chute du gouvernement à la suite d’un vote de censure tenu au début de février 1963. L’exposé de position ne refait pas surface après l’élection fédérale d’avril 1963, et…

Vous avez une question, n’est-ce pas, ami(e) lectrice ou lecteur? Comment va Alouette, tout seul, là-haut dans l’espace?

S’il est vrai que certains chercheurs de la NASA pensent que la satellite canadien ne fonctionnera que quelques jours, voire même quelques heures, force leur est d’admettre qu’il tient encore le coup au moment où sa mission de 3 mois prend fin.

Les données que Alouette transmet inlassablement sont enregistrées sur des rubans magnétiques par le personnel d’une douzaine de stations terrestres réparties un peu partout autour du monde (Australie, Canada, Chili, Équateur, États-Unis, Malaisie, Îles Malouines / Islas Malvinas et Royaume-Uni). Elles sont par la suite gobées par des ordinateurs du CRTD pour étude.

Croiriez-vous que le projet Alouette, de sa conception initiale à son lancement, peut, je répète peut, avoir coûté environ 15 millions de dollars, dont 3 payés par les contribuables canadiens? Une fois converti en devises 2022, ce 3 000 000 $ devient environ 30 000 000 $. La contribution des contribuables américains, en devises 2022, équivaut quant à elle à environ 155 000 000 $ Can.

Le CRD, le CRTD et la NASA sont fort impressionnées de voir que, un an après son lancement, Alouette continue de transmettre des données qui, il faut bien l’avouer, s’avèrent fort utiles pour l’amélioration des communications militaires. Ils et elle sont estomaquées de voir que Alouette continue de le faire 5 ans (!) après son lancement, et ce même si le satellite n’est plus stabilisé comme auparavant. Aux dires de la NASA, Alouette transmet davantage de données sur l’ionosphère que l’ensemble des satellites lancés au début des années 1960. Qapla’, Alouette!

Et oui, votre humble serviteur s’est permis d’insérer un mot tlhIngan Hol bien connu du grand public dans cette péroration. (NuqneH, EG je EP!)

Avant que je ne l’oublie, Alouette, le lapin Energizer de la communauté satellitaire de son époque, peut, je répète peut, devoir sa longévité aux excellentes batteries mises au point par les Laboratoires chimique, biologique et radiologique de défense du CRD, à Ottawa. Dans l’espace, le militaire et le civil sont vraiment pratiquement inséparables.

Alouette 1, une désignation adoptée à une date indéterminée, avant le lancement d’Alouette 2, en novembre 1965, est désactivé le 30 septembre 1972, après 10 ans (!) dans l’espace. Et oui, il transmet encore des données au moment où une personne non identifiée, un peu émue sans doute, appuie sur le proverbial bouton.

Le satellite britannique Ariel n’a pas cette chance. Ses panneaux solaires sont en effet endommagés par l’explosion dans l’espace d’une ogive thermonucléaire américaine, une explosion voulue, si, si, voulue, en juillet 1962. Ariel ne fournit plus de données à partir de septembre. Une personne non identifiée appuie sur le proverbial bouton de désactivation en novembre 1964.

Croiriez-vous que l’explosion américaine de juillet 1962, combinée à plusieurs explosions dans l’atmosphère d’ogives thermonucléaires américaines et soviétiques, assomme le satellite de télécommunications américain Telstar en octobre? Remis en marche en février 1963, le pauvre Telstar rend l’âme en mars.

Et oui, l’explosion dans l’espace de l’ogive thermonucléaire américaine de juillet 1962 explique en partie pourquoi des chercheurs de la NASA pensent que Alouette ne fonctionnerait pas bien longtemps. Leur opinion des hauts gradés de la USAF qui ont la brillante idée d’approuver cet essai nucléaire ne peut probablement pas être répétée dans un texte comme le nôtre.

De fait, croiriez-vous qu’environ 2 500 armes nucléaires et thermonucléaires ont explosé de par le monde depuis juillet 1945? Environ 2 500… On croit rêver, mais je digresse. De fait, encore, le moment est sans doute venu de conclure cette pontification avant qu’elle ne s’engage dans des tunnels profonds et sombres.

Une maquette d’ingénierie d’Alouette 1, fabriquée par le CRTD en même temps que le véritable satellite, est en montre au faramineux et colossal Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa. (Rebonjour, EP et EG!)

Humm, votre humble serviteur se demande si la maquette d’ingénierie en question et la maquette grandeur nature exposée dans le pavillon canadien de l’exposition universelle Century 21 Exposition qui se tient à Seattle, Washington, ne font qu’une. Je me demande. Enfin, passons. Et ne me dites pas que vous ignoriez que cette exposition était mentionnée dans la seconde partie de cet article.

Profitez bien de l’automne qui commence, ami(e) lectrice ou lecteur. Sōnar māzis, sōnar māzis. En d’autres mots, des mots en haut valyrien bien sûr, l’hiver vient.

Finalement.

Désolé.

Profile picture for user rfortier
Rénald Fortier