Un satellite appelé Trudeau, Satty Chatty, Rendez-vous, ou… Anik

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Julie-France Czapla avec une maquette de capsule spatiale McDonnell Mercury. Anon. « Partout – Julie-France choisit Anik. » La Patrie, 23 novembre 1969, 15.

Bonjour, dzień dobry et ublaahatsiatkut. J’espère que les astres vous sont favorables, ami(e) lectrice ou lecteur, et j’utilise cette expression tout en sachant fort bien que l’astrologie est une pseudoscience sans aucun fondement réel.

Aimeriez-vous connaître l’ensemble des données avec lesquelles je me suis lancé dans la rédaction de ce numéro de notre blogue / bulletin / machin? Vermouilleux. Permettez-moi donc de citer la légende de la photographie ci-dessus, extraite du numéro du 23 novembre 1969 de l’hebdomadaire, autrefois quotidien, La Patrie de Montréal, Québec.

 

Julie-France [Czapla] est la Canadienne qui a trouvé le nom de notre premier satellite de communication. Elle a suggéré « Anik » et « Anik » qui signifie [petit] frère en [Inuktitut] a été retenu. Julie-France (charmant prénom) se méritera un voyage aux frais du gouvernement à Cape Kennedy, où elle assistera au lancement du satellite. Cette jeune fille de 24 ans est préposée aux livres au magasin Miracle Mart du Centre commercial de Dollard-des-Ormeaux. Elle parle trois langues mais ne comprend rien à [l’Inuktitut].

Si je peux me permettre quelques précisions, Czapla est une résidente de ce qui est alors la vile de Saint-Léonard, en banlieue de Montréal, qui est très douée pour la peinture et fascinée par l’exploration spatiale. Cape Kennedy s’appelle Cape Canaveral en 2019 alors que le Centre commercial de Dollard-des-Ormeaux est devenu les Galeries des Sources.

La chaîne de grands magasins à rabais Miracle Mart Limited, quant à elle, voit le jour en 1961. Elle tire son origine d’une brève (1961-62) collaboration entre Steinberg’s Service Stores Limited, un pionnier de l’épicerie libre-service au Québec, aujourd’hui disparu, mentionné dans un numéro d’août 2019 de notre blogue / bulletin / machin, et une chaîne de magasins à rayons de Colombie-Britannique, Woodward’s Stores Limited. Concluons cette brève digression en notant que Miracle Mart fait faillite en 1992.

Oh, avant que je ne l’oublie, les règlements du concours stipulent que la ou le gagnant(e) assistera au lancement du premier satellite de communication domestique canadien avec une personne de son choix.

Comme vous l’aurez deviné, c’est en novembre 1969 que le ministre des Communications rend public le nom du dit satellite, lors d’une conférence de presse, à Ottawa, Ontario, quelques jours avant que Czapla ne s’y rende pour le rencontrer. Eric William Kierans ne peut s’empêcher de faire un peu de politique, lors de la dite conférence de presse, en soulignant à quel point anik / petit frère est un terme approprié, vues les circonstances.

En effet, les 2 grandes communautés vivant à Saint-Léonard, une minorité italo-canadienne voulant vivre en anglais appuyée par des membres de l’élite anglophone de Montréal et une majorité francophone de souche voulant vivre en français appuyée par les milieux nationalistes québécois, se trouvent alors confrontées à de sérieux problèmes scolaires de nature linguistique, datant de 1967-69, qui donnent naissance à la Loi 63, la première législation linguistique au Québec, puis à la Loi 22, les ancêtres de la Loi 101 en vigueur en 2019.

Votre humble serviteur se souvient avoir entendu une cousine un peu plus âgée pour laquelle j’avais / ai / aurai toujours une grande affection mentionner qu’elle voulait participer à cette époque lointaine à une des nombreuses manifestations contre la Loi 63 ou la Loi 22, jugées insuffisantes par de nombreuses et nombreux Québécois(e)s francophones, mais revenons à notre histoire

Si je peux me permettre une brève anecdote concernant la susmentionnée conférence de presse de novembre 1969, un des 3 membres du jury qui examinent les noms suggérés pour le premier satellite de communication domestique canadien, l’auteur compositeur interprète, écrivain, musicien, peintre et poète Leonard Norman Cohen, de Montréal, indique, avec un léger sourire, que le dit jury a également songé à choisir le mot Inuit anak ou, plus précisément, anaq. Il a vite changé d’idée. Vous voyez, anaq signifie… excrément / merde en Inuktitut.

Czapla étant décrite comme étant la personne qui a trouvé le nom du dit satellite, vous vous demandez sans doute par quel moyen ce nom est choisi. Je serais ravi d’éclairer votre lanterne.

Dans un premier temps, voyons comment Czapla en vient à choisir le mot anik. Elle explique en fait ce processus à la / au représentant(e) du ministère des Communications qui la contacte afin de lui dire qu’elle a remporté le concours. Anik, souligne Czapla, est le nom donné à la fille d’une de ses amies de Québec, Québec – une précision qui est à la fois exacte et inexacte. Permettez-moi de digresser, désolé, de préciser ma pensée.

Arsène Jezequel vient de passer 1 an (ou 2?) à Povungnituk, l’actuel Puvirnituq, une communauté inuite dans le nord du Québec. Cet employé d’origine française / bretonne du Ministère des Richesses naturelles du Québec garde un souvenir impérissable de son séjour. Son épouse, Rachel Lessard Jezequel, ayant donné naissance à une fille en janvier 1969, il lui suggère de la nommer Annick, un prénom breton similaire au mot inuktitut anik. Le couple décide en fin de compte de nommer leur enfant Julie Annick Jezequel. Cette personne se porte apparemment encore fort bien en 2019.

Votre humble serviteur ne sait malheureusement pas si Czapla, âgée d’environ 74 ans en 2019, se trouve encore parmi nous.

Dans un second temps, revenons au processus qui mène à la conférence de presse de novembre 1969. Cette belle histoire commence en juin. Le susmentionné Kierans lance alors un concours afin de donner un nom au premier satellite de communication domestique canadien.

Les noms suggérés doivent fonctionner aussi bien en français qu’en anglais. Les noms en langues autochtones sont par ailleurs les bienvenus. Dans un cas comme dans l’autre, les noms suggérés doivent être typiquement canadiens.

Les 3 personnes qui doivent juger les suggestions sont bien connues du public :
- le susmentionné Leonard Norman Cohen;
- Gratien Gélinas, acteur, administrateur, auteur, dramaturge, écrivain et producteur de Montréal; et.
- Herbert Marshall McLuhan, théoricien / philosophe / gourou des communications de masse et directeur du Centre for Culture and Technology à la University of Toronto, à Toronto, Ontario.
Vous noterez qu’il n’y a pas de femme, de représentant(e) d’une Première nation, etc. au sein de ce jury.

Près de 3 semaines avant la fin du concours, prévue pour le 1er octobre, le ministère des Communications dit avoir reçu plus de 20 000 suggestions. Cet intérêt du public prend totalement au dépourvu le personnel du dit ministère, qui doit examiner des montagnes de lettres. De fait, quelques / plusieurs suggestions proviennent de personnes (de nationalité canadienne?) résidant aux États-Unis.

Si de nombreuses Canadiennes et Canadiens proposent les inévitables Canada et Adanac, certaines personnes mentionnent les noms de Kierans et du premier ministre, Joseph Philippe Pierre Yves Elliott Trudeau, également connu sous le sobriquet de PET. Vous comprendrez que votre humble serviteur mentionne le dit sobriquet, apparemment proposé comme nom du nouveau satellite, avec tout le respect qu’il se doit. Incidemment, le mot pet signifie animal domestique en anglais.

Le même respect est dû à la personne qui suggère que le premier satellite de communication domestique canadien soit baptisé Wolfe, d’après James Wolfe, le major général britannique qui remporte la bataille des Plaines d’Abraham, près de Québec, la ville, pas la province, en septembre 1759. Cette personne suggère par ailleurs que le second satellite de communication canadien soit baptisé Montcalm, d’après Louis Joseph de Montcalm-Grozon, le lieutenant général français qui subit la défaite lors de cette même bataille. Votre humble serviteur doit avouer ne pas beaucoup aimer ces suggestions. Je les trouve un peu capillotractés.

Des noms tels que Rendez-vous et Voyageur sont proposés par de nombreuses personnes.

Un(e) participant(e) pense peut-être accroître ses chances de succès en envoyant 40 noms d’oiseaux en langues autochtones.

Certain(e) participant(e)s au concours font preuve d’une réelle imagination et / ou d’un certain humour. Un(e) résident(e) des États-Unis, par exemple croit (sérieusement?) que Satty Chatty est un sobriquet on ne peut plus approprié pour un satellite. Le chef de l’opposition officielle, Robert Lorne « Bob » Stanfield, un gentilhomme au sens de l’humour subtil, suggère les noms suivants pour les 3 premiers satellites de communication domestique canadiens :
- Trudeau, pour le susmentionné premier ministre,
- Benson, pour Edgar John « Ben » Benson, ministre des Finances, et
- Sharp, pour Mitchell William Sharp, secrétaire d’état aux Affaires extérieures.

Aussi imposantes que soient les piles de suggestions reçues avant la mi-septembre, le personnel du ministère des Communications s’attend à ce qu’un grand nombre d’écolières / écoliers et étudiant(e)s participent au concours avant sa fin. Il a bien raison. En date du 1er octobre, plus de 25 000 suggestions sont parvenues dans ses bureaux. Les Québécois(e)s font parvenir le plus grands nombre de suggestions, suivie(e)s des Ontarien(ne)s.

Serait-ce la fin de ce numéro de notre blogue / bulletin / machin? Nenni. Votre humble serviteur n’en a pas encore fini avec vous. Le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, étant un musée de science, technologie et innovation, comment pourrais-je ne pas pontifier sur le premier satellite de communication domestique canadien?

Conscient de l’importance d’améliorer les communications sur l’ensemble du territoire canadien et, tout particulièrement, dans les régions nordiques, le ministère des Communications lance l’idée d’un satellite de communication domestique vers 1968. Mieux encore, il souhaite que les dits satellites soient fabriqués au Canada. Un avionneur bien connu, Canadair Limited de Cartierville, Québec, une filiale de l’importante firme américaine General Dynamics Corporation, mentionnées à quelques reprises dans notre blogue / bulletin / machin depuis mars et février 2018 respectivement, soumet une proposition concernant la structure et le système énergétique du dit satellite, en 1968, par exemple.

La direction de Télésat Canada, une société d’état créée en mai 1969 pour opérer les satellites de communications canadiens à venir, n’appuie pas nécessairement l’idée de fabriquer les satellites au Canada. Elle donne le contrat à Hughes Aircraft Company, une filiale de la société américaine Hughes Tool Company, une firme mentionnée dans des numéros d’octobre 2017 et avril 2019 de notre blogue / bulletin / machin, qui affirme pouvoir livrer la marchandise à un coût moins élevé. Cette décision ne fait certes pas l’unanimité. Et oui, Hughes Tool est la propriété de Howard Robard Hughes, Junior, un individu mentionné dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis octobre 2017.

Cela étant dit (tapé?), des compagnies canadiennes, SPAR Aerospace Products Limited de Toronto et Northern Electric Company de Montréal, obtiennent néanmoins une certaine part (environ 20%?) du gâteau. Mieux encore, Hughes Tool s’engage à offrir à ces mêmes sociétés une part similaire des contrats étrangers obtenus par la suite.

Placés en orbite géostationnaire, Anik A1 et ses satellites sœurs / frères, Anik A2 et A3, lancés en novembre 1972, avril 1973 et mai 1975, peuvent transmettre 12 émissions de télévision à la fois ou l’équivalent de 11 520 canaux téléphoniques à sens unique. Ils sont retirés du service en juillet 1982, octobre 1982 et novembre 1984, soit bien après leurs dates de retrait prévues.

Pourquoi envoyer 3 satellites, vous demandez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur? Afin de garantir un service continu quoi qu’il arrive, que ce soit un impact de météore en orbite ou une explosion de fusée au lancement, un opérateur doit pouvoir compter un satellite de rechange

Avec ces satellites, le Canada devient le premier pays au monde à disposer d’un système de satellites de communication domestique.

En 1973, la Société Radio-Canada / Canadian Broadcasting Corporation devient le premier diffuseur au monde à utiliser des satellites pour la distribution à plein temps d’émissions de télévision.

Si je peux me permettre une brève digression, la structure des satellites Anik A1, A2 et A3 dérive de celle des satellites de communication Intelsat IV commandés en octobre 1968 par la firme américaine Communications Satellite Corporation au nom de International Telecommunications Satellite Consortium (Intelsat), une organisation intergouvernementale internationale dominée par les États-Unis. Les satellites Intelsat IV commandés à cette époque sont les plus imposants conçus jusqu’alors. Les premier et derniers des 8 satellites de cette série sont placés en orbite en janvier 1971 et mai 1975.

Croiriez-vous qu’un modèle à l’échelle 1/3 des satellites Anik A1, A2 et A3 est en exposition sur le plancher du fabuleux Musée de l’aviation et de l’espace du Canada?

Les fonctionnaires, gestionnaires, ingénieurs et politiciens se réjouissent du fait que les satellites Anik A1, A2 et A3 permettent aux signaux de diffusion de Canadian Broadcasting Corporation / Société Radio-Canada d’atteindre le Nord canadien pour la première fois. Ils permettent aussi aux signaux de diffusion de cette dernière d’atteindre l’ouest du pays tout en facilitant les communications d’un océan à l’autre. Ces satellites donnent en fait accès aux communautés nordiques à un réseau de télécommunications fiable – une première pour cette région isolée du pays. À cet effet, il est à noter que des communautés inuites du nord du Québec utilisent les satellites de la série Anik A pour établir un réseau radiophonique interactif.

Bien que reconnaissant l’importance et l’utilité des communications par satellite, une étude sur les communications dans le nord du Canada publiée en 1971 par le Arctic Institute of North America de McGill University, une institution de haut savoir montréalaise mentionnée dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis décembre 2018, souligne que la programmation prévue des satellites Anik A1, A2 et A3 ne répond pas aux besoins des populations du nord du Canada, tant autochtones que non-autochtones.

Des porte-paroles de Premières nations soulignent que des séries télévisées américaines telles que L’Extravagante Lucie ou Bonanza ne veulent strictement rien dire pour eux. Pis encore, les héros blancs comme neige de cette dernière tuent plusieurs membres de diverses Premièes nations avant de quitter les ondes, en janvier 1973. Dans cette série comme dans les autres, les blancs gagnent toujours.

Et oui, vous avez raison, ami(e) lectrice ou lecteur téléphile, Lorne Greene, né Lorne Himan Green, un acteur canadien mentionné dans des numéros de septembre 2018 et février 2019 de notre blogue / bulletin / machin, compte parmi les vedettes de Bonanza.

Le ministre des Affaires autochtones et du Développement du Nord, Joseph Jacques Jean Chrétien, reconnaît lui aussi que les peuples autochtones du nord canadien devraient avoir accès à une programmation qui leur ressemble. Nous ne pourrions pas leur vendre le même genre de soupes qu’on mange à Toronto, dit-il.

Un demi-siècle après ce commentaire, il reste encore beaucoup à faire, mais ceci est une autre histoire.

Je ne vous apprendrez rien, ami(e) lectrice ou lecteur, en disant (tapant?) que d’autres satellites de la grande famille Anik sont placés en orbite après Anik A1, A2 et A3 :
- Anik B1, en décembre 1978;
- Anik C3, C2 et C1, en novembre 1982, juin 1983 et avril 1985;
- Anik D1 et D2, en août 1982 et novembre 1984;
- Anik E2 et E1, en avril et septembre 1991;
- Anik F1, F2, F1R et F3, en novembre 2000, juillet 2004, septembre 2005 et avril 2007; et
- Anik G1, en avril 2013.

Il est à noter que ces satellites de plus en plus puissants et sophistiqués, toujours contrôlés en 2019 par Telesat Canada, une filiale de Telesat Holdings Incorporated, elle-même filiale de la société de télécommunications américaine Loral Space & Communications Incorporated et de la société d’état canadienne Investissements PSP, un des plus importants gestionnaires de fonds pour des régimes de pension au Canada, sont conçus / fabriqués par diverses sociétés.

Anik F1, F2, F1R, F3 et G1 sont encore opérationnels en novembre 2019.

Au revoir, do wizdenia et tavvauvutit

Soit dit en passant, le terme capillotracté se réfère à une histoire tirée par les cheveux.

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Rénald Fortier