Science, technologie, innovation et catholicisme

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Le poste de télégraphie sans fil du cabinet de physique du Collège Sainte-Marie, Montréal, Québec. Anon., “Des postes de télégraphie sans fil établis à Montréal.” La Patrie, 3 avril 1909, 9.

Ave / bonjour, amie(e) lectrice ou lecteur. J’ai un aveu à vous faire. Euh, oui, je suis un tant soit peu farfelu, mais cet aveu n’est pas celui que j’avais en tête. Je dois avouer m’intéresser à l’histoire de la science et, plus encore peut-être, à celle de la technologie, et ce depuis de très nombreuses années. S’il est vrai que j’ai un faible pour l’histoire de l’aviation, j’ose espérer avoir des champs d’intérêts un tant soit peu catholiques, autrement dit universels, et… Et oui, vous avez bien raison, je prévois encore une fois m’éloigner du seul vrai chemin vers l’illumination en faisant appel à un sujet qu’on ne peut pas trouver dans l’étonnante bibliothèque du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada à Ottawa, Ontario. Comme vous l’avez probablement deviné, le dit sujet a croisé mon chemin par l’entremise d’un article illustré paru dans le numéro du 3 avril 1909 de La Patrie, un quotidien bien connu de Montréal, Québec, qui n’existe plus depuis des lustres.

Comme vous l’avez probablement de nouveau deviné, vous êtes vraiment brillant(e), la télégraphie sans fil, ou TSF, en d’autres termes la radio, se trouve au cœur même de l’article à l’origine du présent article.

Entre 1886 et 1888, le physicien allemand Heinrich Rudolf Hertz effectue une série d’expériences qui confirment l’existence des ondes électromagnétiques, prédite dès 1864 par le Britannique James Clerk Maxwell. Il répond ainsi au défi lancé par son maître, un professeur à Humboldt-Universität zu Berlin, Hermann Ludwig Ferdinand von Helmholtz, en 1879. Hertz prouve par ailleurs que les dites ondes peuvent voyager dans l’air, sans l’aide d’un fil.

En 1894, le physicien et professeur britannique sir Oliver Joseph Lodge démontre la transmission d’ondes électromagnétiques sur une courte distance à l’aide d’une version améliorée d’un dispositif conçu en 1890 par le physicien et médecin français Désiré Eugène Édouard Branly, alors professeur à l’Université de Paris. Cette même année, le physicien indien Jagdish Chandra Bose transmet lui aussi des ondes électromagnétiques sur une courte distance. Toujours en 1894, Guglielmo Giovanni Maria Marconi, un personnage mentionné dans un numéro de décembre 2018 de notre blogue / bulletin / machin, fabrique un dispositif capable d’émettre et de recevoir des ondes électromagnétiques, ou ondes hertziennes – rebaptisées en honneur de Hertz, décédé en début d’année. L’appareillage du jeune Italien semble être le premier à être conçu à des fins de communication.

En 1896, le physicien russe Alexandr Stefanovitch Popov prouve la transmission d’ondes hertziennes entre des édifices de la Sankt-Peterburgskiy Imperatorskiy Universitet. Au plus tard vers le milieu des années 1940, ces travaux, associés à d’autres effectués l’année précédente, amènent le gouvernement soviétique à décrire Popov comme étant l’inventeur de la TSF. En 1945, par exemple, un décret établit le 7 mai en tant que jour de la radio, un des nombreux jours spéciaux du calendrier de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), en mémoire d’une démonstration réalisée en ce jour en 1895. De plus, un film biographie, Aleksandr Popov, arrive en salle en 1949. Cette initiative de nature hautement propagandiste ne tient pas debout.

La promotion de chercheurs locaux peu connus en matière de TSF dépasse la seule URSS. D’aucuns affirment en effet que le fermier et inventeur américain Nathan Beverly Stubblefield effectue des expériences de transmission d’ondes électromagnétiques entre 1885 et 1892. L’information disponible laisse entendre que ces réalisations n’ont rien à voir avec la TSF.

Croiriez-vous qu’un certains nombre de chercheurs canadiens s’intéressent à cette technologie nouvelle avant la fin du 19ème siècle, soit avant la fin de l’année 1900? Il suffit de songer à Clarence Augustus Chant, un lecteur / maître de conférences en physique à la University of Toronto. En 1895, il effectue une série d’expériences concernant les ondes hertziennes lors d’une rencontre de la Astronomical and Physical Society of Toronto, l’actuelle Société royale d’astronomie du Canada, une organisation mentionnée dans un numéro de décembre 2018 de notre blogue / bulletin / machin. Dans la seule province de Québec, on dénombre 4 ou 5 de ces pionniers de la télécommunication, des clercs, dans pour ainsi dire tous les cas, qui acquièrent leur formation scientifique en Europe, surtout en France.

En novembre 1899, le directeur du cabinet de physique à l’Université Laval de Québec, Québec, et professeur d’astronomie dans cette même institution, Louis Henri Laurent Simard, y entreprend une série d’expériences. Il utilise pour ce faire des instruments ramenés de Paris par le recteur de l’université et ex-directeur du cabinet. Joseph Clovis Kemner Laflamme achète ce matériel d’un ingénieur, Adrien Eugène Ducretet, qui fournit l’appareillage de précision utilisé par Branly, Hertz et Popov, sans parler de la physicienne Marie Curie, née Maria Salomea Skłodowska, et du chimiste Louis Pasteur.

Simard se rend en France en 1900. Il y suit des cours de science à l’Université de Paris et à l’Institut catholique de Paris pendant une année. Simard a l’occasion de parler avec Branly à plus d’une reprise. Une fois de retour à l’Université Laval, il reprend son enseignement en physique, et ses expériences en TSF. Simard commence par ailleurs à présenter des cours publics / conférences très appréciées du grand public sur des sujets de nature scientifique, dont la TSF.

Répondant aux souhaits exprimés par divers collèges classiques du Québec, la direction de l’Université Laval confit à Simard la tâche de rédiger un manuel de physique. Ce dernier passe 6 mois à Paris en 1903 dans le but de polir le texte et d’acquérir des illustrations. Le Traité élémentaire de physique rédigé conformément au programme de l’Université Laval paraît à Québec en 1903. Des éditions mises à jour arrivent en librairie en 1907 et 1916. La TSF occupe une place de plus en plus grande dans cet ouvrage.

Membre des Clercs de Saint-Viateur et professeur au Séminaire de Joliette, Louis Joseph Morin entreprend une licence ès sciences à l’Université de Paris en 1899. Il ne tarde pas à se joindre par au personnel du laboratoire de Branly, à l’Institut catholique de Paris, en tant qu’assistant. Il rentre au Québec vers 1902 et entame une carrière d’enseignant en science au Séminaire de Joliette.

Le milieu scolaire n’est par ailleurs pas le seul qui s’intéresse à la TSF. En 1900, lors de l’Exposition universelle de 1900, qui se tient à Paris, Jean Baptiste Trefflé Berthiaume, propriétaire et rédacteur en chef du quotidien montréalais La Presse, grand rival de La Patrie, assiste à une démonstration de TSF réalisée par Branly. Le potentiel de cette nouvelle technologie l’intrigue au plus haut point. En 1904, Berthiaume finance la construction de systèmes de TSF à Montréal, sur le toit de l’édifice de La Presse, et à Joliette, Québec, au séminaire de l’endroit. Ce second système, fort puissant, permet à La Presse de transmettre et recevoir des messages vers et en provenance de l’Europe – quand tout fonctionne. Le susmentionné Morin collabore à ce projet, et à la création d’une salle de contrôle à Joliette.

Le quotidien montréalais devient ainsi la 5ème institution du genre à se doter d’un système de TSF, après Le Matin de Paris, The New York Times de New York, New York, The St.Louis Star de Saint-Louis, Missouri, et The Times de Londres. Croiriez-vous que La Presse publie pas moins de 12 articles de première page sur la « Télégraphie sans fil à Montréal » en l’espace de 2 mois en 1904?

Mais revenons à notre histoire. Au printemps 1909, des Jésuites supervisent l’installation des premiers éléments d’un système de TSF dans 3 établissements religieux, le Collège Sainte-Marie et le Collège Loyola de Montréal, ainsi que le couvent des Sœurs missionnaires de l’Immaculée Conception d’Outremont, en banlieue de Montréal. Si le poste de TSF du Collège Sainte-Marie semble être en état de marche dès avril 1909, celui du couvent des Sœurs missionnaires de l’Immaculée Conception, un des plus puissants au Canada dit-on, n’est complété qu’en novembre 1911. Joignant l’utile à l’agréable, ce système doit faciliter les communications entre ces 3 sites, en plus de rendre possible la tenue d’expériences.

L’équipement ultra moderne installé au Collège Sainte-Marie semble être à la fois d’origine française et américaine. Le récepteur de type Ferrié, par exemple, semble être d’origine française. L’émetteur de type de Forest, quant à lui, semble être d’origine américaine.

Ingénieur et officier dans l’Armée de terre française, Gustave Auguste Ferrié est le père fondateur de la TSF militaire en France. La station qu’il installe en 1903-04 au sommet de la Tour Eiffel est la plus puissante au monde. Elle peut avant trop longtemps communiquer avec des postes distants de près de 2 500 kilomètres (1 550 milles).

Lee de Forest, quant à lui, est un inventeur américain dont la carrière est pour le moins tumultueuse. Son partenaire au début du 20ème siècle, Abraham White, né Abraham Schwartz, s’avère être un escroc. La firme que de Forest fonde en 1907, Radio Telephone Company, produit un certain nombre de systèmes pour la United States Navy et d’autres clients.

L’équipement du cabinet de physique du Collège Sainte-Marie déborde en fait du cadre de la seule TSF. Plusieurs appareils peuvent fort bien être les seuls du genre au Canada.

Le professeur de physique au Collège Sainte-Marie a pour nom Joseph Ernest Gendreau. Ce Jésuite supervise l’installation du susmentionné poste de TSF du couvent des Sœurs missionnaires de l’Immaculée Conception.

Gendreau voit le jour à Coaticook, Québec, en octobre 1879. Il effectue son cours classique au Séminaire de Saint-Hyacinthe entre 1893 et 1899. Un professeur de sciences naturelles et clerc, Charles Philippe Choquette, remarque ce brillant jeune homme et l’encourage à poursuivre une carrière liée aux sciences. Devenu membre de la Compagnie de Jésus, Gendreau effectue un stage à la maison provinciale de Montréal avant de se rendre en France pour fins d’études. Il obtient un diplôme de médecine, un doctorat en philosophie et en théologie morale et une licence ès sciences à l’Université de Paris. Gendreau complète un stage à l’Institut Pasteur, à Paris, et complète des études en chimie, en mathématiques et en physique au Collège de France, à Paris, de même qu’à l’université de Paris et à l’Université d’Angers. Gendreau traverse également la Manche afin de passer un certain temps à Londres, au Imperial College London, au King’s College London et au University College London.

Au début de la Première Guerre mondiale, en 1914, Gendreau quitte la Compagnie de Jésus et se rend en France. Il suit des cours à l’Université de Paris et s’initie à la radiologie. En 1917, Gendreau est à la fois assistant en radiologie dans un hôpital parisien et responsable du laboratoire de Paris. Il devient chef du laboratoire du gouvernement militaire de Paris en 1918. Gendreau retourne à Montréal après la signature de l’Armistice de novembre.

Gendreau enseigne la chimie, à l’École des hautes études commerciales, de même que la chimie et la physique, à l’Université Laval de Montréal. En 1920, il devient directeur des études à la Faculté de médecine de cette institution, rebaptisée Université de Montréal lorsqu’elle acquiert son indépendance. Gendreau accède rapidement au poste de directeur des études à la Faculté des sciences de l’Université de Montréal, la première du genre dans une université francophone canadienne. Il a en fait pour tâche l’organisation de cette faculté. Gendreau recommande que le susmentionné Morin soit nommé doyen.

S’étant réservé l’enseignement de la physique, Gendreau se met en quête de professeurs compétents dans d’autres champs d’activité. Il confie l’enseignement de la chimie au Dr. Georges Hermyle Baril, un Montréalais qui a étudié à l’Université de Paris et à l’Institut catholique de Paris avant d’enseigner la chimie à la Faculté de médecine de l’Université Laval de Montréal. Gendreau fait appel à un autre Québécois, Arthur Léveillé, un bachelier en mathématique de la University of London qui travaille pour une librairie montréalaise, pour enseigner les mathématiques. Un professeur à l’École polytechnique de Montréal formé à l’École nationale supérieure des mines de Paris et au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, Joseph Adhémar Mailhiot, se joint lui aussi à l’équipe. Il enseigne la minéralogie et la géologie.

Ne trouvant pas de biologiste compétent au Québec, Gendreau recrute un professeur au Collège Stanislas, une maison d’enseignement parisienne mentionnée dans des numéros de décembre 2018 et janvier 2019 de notre blogue / bulletin / machin. Louis-Janvier Dalbis fonde et dirige par la suite l’Institut scientifique franco-canadien, le premier organisme de coopération scientifique entre le Canada et la France.

Pour enseigner la botanique, Gendreau recrute le frère Marie-Victorin, né Joseph Louis Conrad Kirouac. Auteur de nombreux articles et de 2 livres importants, ce dernier ne détient toutefois aucun diplôme universitaire. Pis encore, la congrégation des Frères des écoles chrétiennes limite ses activités aux seuls niveaux primaire et secondaire. Gendreau obtient dans un premier temps que Marie-Victorin reçoive une permission spéciale qui lui ouvre les portes de l’Université de Montréal. L’illustre botaniste y complète par ailleurs une thèse de doctorat en 1922.

En mai 1923, une vingtaine de représentants des quelques sociétés savantes canadiennes francophones de l’époque, dont Dalbis, Gendreau et Marie-Victorin, se réunissent à Montréal afin de discuter la possibilité de créer une fédération les regroupant toutes. L’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, l’actuelle Association francophone pour le savoir, une organisation mentionnée dans des numéros de décembre 2018 et avril 2019 de notre blogue / bulletin / machin, voit alors le jour.

Croiriez-vous que Gendreau lance l’idée d’un conseil provincial de recherches au Québec dès 1921? Le susmentionné Dr. Baril présente officiellement un projet au gouvernement dirigé par Louis Alexandre Taschereau en septembre 1931. Il prêche dans le désert. L’Office provincial des recherches scientifiques ne voit le jour qu’en 1937, après l’arrivée au pouvoir de Maurice Le Noblet Duplessis. Et oui, ce conseil provincial de recherches est mentionné dans un numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin. Duplessis, quant à lui, est mentionné dans des numéros de janvier, juillet et décembre 2018 de ce même blogue / bulletin / machin.

Toujours en 1923, Gendreau devient le directeur fondateur de l’Institut du radium de Montréal et de la province de Québec, l’équivalent montréalais de l’Institut du radium parisien, un organisme mondialement connu qui utilise des appareils à rayons X et du radium pour traiter diverses formes de cancer depuis 1914. Les 2 instituts sont d’ailleurs affiliés dès 1923. Subventionné par le gouvernement du Québec, l’Institut du radium de Montréal et de la province de Québec est le premier organisme du genre en Amérique du Nord. Rendu quelque peu désuet par les progrès en médecine, il ferme ses portes en 1967.

Une brève digression serait-elle acceptable à ce point? Non? Une question plus brève encore serait-elle acceptable à ce point? Peut-être? Oui! Saviez-vous que le seul endroit sur Terre où le radium est disponible en 1923 est le Congo belge? Ce monopole prend fin environ une décennie plus tard lorsque Eldorado Gold Mines Limited commence à produire du radium arraché des entrailles de notre planète près des rives du Grand lac des esclaves, dans les Territoires du Nord-Ouest, en 1933? Il y a tant à dire (taper?) sur cette mine et son découvreur communément accepté, Adélard « Gilbert » LaBine, et… Votre réponse est non, je présume. Retournons donc à notre histoire.

L’expertise de Gendreau est peu à peu reconnue sur le continent américain et en Europe. Il est président de l’Association canadienne des radiologistes, vice-président de la American Radium Society et fait partie du bureau de direction de l’Union internationale contre le cancer au cours des années 1930 et / ou 1940, par exemple.

Gendreau abandonne la majeure partie de ses activités internationales vers 1945-46. Il semble toutefois continuer à enseigner. Ce grand Québécois meurt en juin 1949, à l’âge de 69 ans.

J’ose espérer que cette brève incursion dans le monde de la science, de la technologie et de l’innovation ne vous a pas trop ennuyé. À plus.

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Rénald Fortier