Une forme unique d’éducation de haut niveau, Partie 1

Médias
Un bombardier lourd Boeing B-29 Superfortress modifié utilisé pour les essais de diffusion de télévision Stratovision, 1948-49. Anon., « Airborne telecasting proves successful. » Aero Digest, août 1948, 32.

Pour mon prochain tour, votre humble serviteur aura besoin de toute votre attention, ami(e) lectrice ou lecteur. Votre mission, si vous l’acceptez, est de faire un acte de foi, à travers le gouffre du temps et de l’espace, de 2018 à 1948. Et oui, la photo ci-dessus montre un avion. Des pensées? Avez-vous déjà entendu parler du MPATI ou de Stratovision? Non? C’est très bien, je vous pardonne. D’ailleurs, votre humble serviteur n’en savait pas davantage avant de tomber sur la photo ci-dessus, dans le magazine mensuel américain Aero Digest.

Notre histoire commence aux États-Unis vers 1944-45, lorsque Charles Edward « Chili » Nobles, un ingénieur radar travaillant pour Westinghouse Electric Corporation, découvre qu’un signal de télévision diffusé depuis un avion en vol peut être détecté à une grande distance – jusqu’à 340 kilomètres (210 milles) plutôt que 80 kilomètres (50 milles) environ comme c’est le cas pour un émetteur au sol. L’utilisation d’un certain nombre de stations de télévision volantes situées stratégiquement serait encore mieux.

Pourquoi est-ce ainsi, demandez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur perplexe? Les premières émissions de télévision ont une portée limitée, les 80 kilomètres (50 miles) susmentionnés. La courbure même de la Terre pose problème, car les signaux de télévision voyagent en ligne droite. Si une station de réception est trop loin d’une station émettrice, au-delà de son horizon, elle ne peut pas « voir » le signal et aucune magie télévisuelle n’a lieu. Et oui, Westinghouse Electric est mentionné dans un numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin.

Croiriez-vous qu’un transmetteur en vol n’a besoin que de 2% de l’énergie requise par un émetteur au sol typique? Mieux encore, l’interférence et la distorsion inhérentes à l’utilisation d’un système de radiodiffusion au sol sont pratiquement éliminées, en théorie.

Nobles et ses collègues calculent que 14 avions capables de relayer des programmes entre eux serviraient 78% de la population des États-Unis. L’ajout de 6 autres avions permettrait de couvrir les 48 états de l’union. Et oui, il n’y a que 48 états aux États-Unis à l’époque. Dans les deux cas, chaque avion diffuseur aurait un remplaçant en vol à proximité, prêt à prendre le relais. À leur tour, ces 2 avions seraient renforcés par 2 autres au sol en cours d’entretien et / ou de réparation. Le réseau envisagé pourrait donc nécessiter une flotte de jusqu’à 40 avions spécialement équipés. L’idée noble de Nobles s’appelle Stratovision. Westinghouse Electric développe le concept en collaboration avec un avionneur américain bien connu, Glenn L. Martin Company.

Ce dernier conçoit en fait une version Stratovision de son tout nouvel avion de ligne, le moyen courrier bimoteur Modèle 2-0-2. Cet avion pressurisé, probablement un équivalent du Modèle 4-0-4, n’est pas mis en production. À vrai dire, le Modèle 2-0-2 ne se vend pas très bien. Le Modèle 4-0-4 lui-même ne fait beaucoup mieux. La famille d’avions lancée à peu près à la même époque par Consolidated Vultee Aircraft Corporation, une compagnie plus tard connue sous le nom de division Convair de General Dynamics Corporation, connaît bien plus de succès. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur fasciné(e) par le vol, il y a un représentant très important de cette famille dans la merveilleuse collection du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, Ontario, mais revenons à notre histoire.

Comme on peut s’y attendre, les incontournables faiseurs d’additions aiment Stratovision parce qu’il pourrait / rendrait la diffusion de signaux de télévision et de radio FM rentables en un clin d’œil. Vous voyez, un réseau de stations de télévision volantes coûte beaucoup moins cher à construire, exploiter et entretenir que des réseaux de câbles coaxiaux souterrains ou de relais terrestres situés partout aux États-Unis, celles-ci étant 2 méthodes utilisées à l’époque pour distribuer les programmes de télévision. Un journaliste ou promoteur est tellement impressionné par le potentiel révolutionnaire de Stratovision qu’il l’appelle la bombe atomique de la diffusion – une expression plutôt inappropriée si je peux me le permettre.

On peut soutenir que l’aéronef sans pilote SHARP mentionné dans un numéro de janvier 2018 de notre blogue / bulletin / machin est conçu au Canada dans un but similaire, plus de 35 ans après Stratovision et il y a plus de 35 ans. Et ceci, ami(e) lectrice ou lecteur patriote, est votre contenu canadien pour la semaine, en plus de ma fâcheuse tendance à mentionner le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, où je gagne l’argent qui garde un toit au dessus de mon crâne de plus en plus déplumé.

Quoiqu’il en soit, Westinghouse Electric teste le concept de Stratovision sur 2 avions, des bombardiers lourds modifiés Boeing B-29 Superfortresses de la United States Air Force selon toute vraisemblance, entre le milieu de 1948 et le début de 1949. En gros, les essais s’avèrent plutôt réussis. Un des 2 événements diffusés, au moins en partie, en juin 1948, est la convention nationale du Republican Party. D’aucuns affirment que l’autre événement, une revanche pour le combat de championnat poids lourd de boxe entre Joseph Louis « Joe Louis » Barrow, également connu sous le nom de « Brown Bomber, » et Arnold Raymond Cream, étrangement connu sous le nom « Jersey Joe Walcott, » s’avère encore plus populaire, mais je m’égare. Incidemment, « Joe Louis » l’emporte. La zone couverte par ces émissions de 1948 est gigantesque. À vrai dire, elle est légèrement plus grande que la France. Et oui, le Superfortress est mentionné dans des numéros de février 2018 de notre blogue / bulletin / machin.

Très satisfaite des résultats des essais, Westinghouse Radio Stations Incorporated, une filiale de Westinghouse Electric, contacte la Federal Communications Commission (FCC), l’organisme qui supervise la diffusion aux États-Unis, pour obtenir l’autorisation d’exploiter une station Stratovision. Malheureusement, la FCC décrète un moratoire sur la création de nouvelles stations de télévision en 1948. Le projet Stratovision est abandonné.

La FCC met fin à son gel en 1952. À cette époque, elle indique que, dans les grandes régions métropolitaines, certains canaux seraient réservés à un usage éducatif non commercial. Le premier d’entre eux, WTTW Channel 11, entre en ondes en septembre 1955, à Chicago, Illinois. Les enseignantes et enseignants dont les écoles se trouvent à portée des signaux de la station sont très heureux. Leurs collègues vivant ailleurs dans le pays sont dûment intrigués. À dire vrai, ils veulent offrir à leurs élèves les avantages d’un contenu télévisé. Malheureusement, peu d’entre eux pensent qu’un réseau national de stations de télévision éducatives serait bientôt mis en place. Et les choses en demeurent là jusqu’en 1958.

Cette année-là, Westinghouse Electric approche la Ford Foundation avec une idée intrigante. Non, pas ce Ford, l’autre Ford. Non, pas Harrison Ford, l’autre Ford, le fils de Henry Ford, Edsel Bryant Ford. Sainte-patience, concentrez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur. Il va y avoir un examen. Cette idée intrigante est, vous l’avez deviné, une version mise à jour de Stratovision. Fournir une éducation de qualité au nombre sans cesse croissant d’étudiantes et étudiants inscrits dans les écoles américaines n’est pas facile. Il s’agit cependant d’une priorité. Le lancement de Spoutnik I, le premier satellite artificiel au monde, par l’Union des républiques socialistes soviétiques, en octobre 1957, est un vilain choc. La fusée utilisée pour lancer ce compagnon de route semble, après tout, capable de lober une bombe (thermo)nucléaire jusqu’en Amérique du Nord. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, Spoutnik I est mentionné dans un numéro de juillet de notre blogue / bulletin / machin.

La course à l’espace est sur le point de commencer et des inquiétudes sont exprimées sur le fait que les États-Unis sont à la traîne, tant sur le plan technologique qu’éducatif. Un effort collectif est nécessaire sur tous les fronts, ce qui ressemble beaucoup à du socialisme / communisme quand on s’y pense bien, mais je m’égare. La télévision aéroportée peut contribuer à rétablir la grandeur des États-Unis, à un coût relativement faible. La Ford Foundation est impressionnée et accepte de financer une partie de la première année d’un programme de diffusion expérimental de 3 ans. Elle accepte par la suite de financer en partie la seconde année.

Le Midwest Program on Airborne Television Instruction (MPATI), un projet régional plutôt que local ou étatique, voit le jour en 1959. Basé à Purdue University, cet organisme sans but lucratif réunit plusieurs producteurs de télévision et des établissements d’enseignement, y compris certaines universités. Le développement d’un programme scolaire primaire et secondaire, sans parler du matériel pour les étudiant(e)s de niveau universitaire (premier cycle), s’engage résolument. Les sujets comprennent l’algèbre, l’anglais, l’arithmétique, la biologie, l’espagnol, le français, la géographie, l’histoire, la littérature, la musique, la peinture au doigt, etc. Les 16 à 20 enseignant(e?)s qui présenteraient le matériel sont choisi(e?)s par l’entremise d’une recherche conduite à travers le pays par quelques universités d’enseignement. Les cours sont filmés dans un ou quelques studios et mis sur bande vidéo. Des télédiffusions en direct sont également envisagées mais ne peuvent pas être organisées en fin de compte.

La présence des mathématiques dans le programme d’études est digne de mention. Croiriez-vous que le MPATI est bientôt surnommé « Pi in the Sky? » La question, bien sûr, est de savoir si le petit malin qui invente ce calembour intraduisible en français a les mathématiques en tête. Elle ou il peut aussi avoir pensé que le MPATI est une « pie in the sky, » autrement dit un château en Espagne, une expression pour ainsi dire intraduisible en anglais. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur friand(e) d’anecdotes, le titre d’un numéro d’octobre 2017 de notre blogue / bulletin / machin inclut un calembour fait avec le mot pi.

Le MPATI est-il un succès? Est-ce qu’il s’étend au-delà des frontières des États-Unis? Revenez la semaine prochaine pour une réponse à ces questions passionnantes – et pour l’examen.

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Rénald Fortier