Une forme de soulagement unique en provenance des cieux

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Nicholas Gouroff avec une patiente près du Piper PA-12 Super Cruiser piloté par son fils, Pierre Gouroff. Il joue peut-être au dentiste pour le bénéfice d’un photographe. Anon., “Dentistry by Air.” Flying, mai 1948, 52.

Bonjour, ami(e) lectrice ou lecteur. Un mot d’avertissement si je peux me le permettre, le sujet d’aujourd’hui est légèrement délicat par nature. Permettez-moi une explication. J’ai le sentiment que, tout comme moi, vous n’êtes pas toujours ravi(e) à l’idée de rendre visite à un dentiste. Si tel est le cas, imaginez-vous être un bûcheron, mineur ou trappeur vivant dans une zone isolée. Un mal de dents là bas tiendrait du cauchemar, et c’est là que notre histoire commence.

Pour être plus précis, elle commence en fait dans l’Empire russe avec un jeune homme né en novembre 1895, Nikolaï Nikolaïevitch Gourov. Cet étudiant à l’école militaire de médecine de Moscou s’enrôle dans l’armée en août 1914, au début de la Première Guerre mondiale. Il est bientôt envoyé à l’hôpital militaire d’Orenbourg, une institution datant de 1744 située près de la frontière du Kazakhstan actuel. En décembre 1915, Gurov reçoit l’ordre de rejoindre une unité d’infanterie d’un corps expéditionnaire russe sur le point de partir pour la France. Il est blessé à deux reprises, en mars et avril 1917, alors qu’il sert au front.

La Grande Révolution socialiste d’octobre, qui a effectivement lieu en novembre 1917, du moins en ce qui concerne la France, ébranle jusqu’au cœur le corps expéditionnaire russe. Il ne reste pour ainsi dire aucune discipline. En décembre, horrifié par ce qu’il voit, Gurov rejoint la Légion russe des volontaires, ou Légion d’honneur russe, une unité rattachée à l’Armée de terre française. Il sert dans la 1ère Division marocaine, la division la plus décorée de ce service, et est blessé une troisième fois, en mai 1918. Une fois revenu à la santé, Gurov sert, médicalement peut-être, jusqu’à ce que ses papiers de démobilisation lui parviennent, en décembre. Il quitte les forces armées après avoir gagné plusieurs décorations russes et françaises.

Nicolas Gouroff, une orthographe vraisemblablement adoptée à cette époque, épouse Hélène Masson à Paris, en 1919 ou 1920. Il termine ses études à l’École dentaire de Paris en 1920. Gouroff et son épouse immigrent au Canada cette même année. Il s’inscrit bientôt à la Faculté de chirurgie dentaire de l’Université de Montréal, Québec, où il complète ses études supérieures en 1922. Gouroff ouvre peu après un cabinet à Montréal.

Gouroff se joint au Corps dentaire canadien à l’automne 1939 ou 1940. Au moment où la Seconde Guerre mondiale prend fin, en 1945, il est major dans cette unité de l’Armée canadienne. Selon toute vraisemblance, Gouroff passe la guerre au Canada, apparemment dans un camp militaire près de Saint-Jérôme, Québec.

Incidemment, le fils aîné de Gouroff, Serge Gouroff (1923-1998), sert dans l’Aviation royale du Canada, un service alors connu sous le nom de Corps d’aviation royal canadien, pendant la Seconde Guerre mondiale. Lui aussi devient dentiste, après le conflit. Il pratique surtout à Pointe-Claire, Québec.

Suite à une suggestion du maire de Saint-Jérôme, Gouroff s’installe à Val-d’Or, dans la région du nord québécois de l’Abitibi-Témiscamingue, en 1945 ou 1946. Même si sa pratique ne cesse de croître, il se rend compte que de nombreux bûcherons, mineurs et trappeurs, certains / plusieurs d’entre eux avec des familles, n’ont pas accès à un dentiste. Le début de cette étape suivante de la carrière de Gouroff est mal connu. L’auteur de ces lignes pense qu’il profite de l’occasion offerte par le fait que son fils cadet, Pierre Gouroff (1927-2012), apprend à piloter en 1947. Cela étant dit (tapé ?), Gouroff père achète un Fleet Modèle 80 Canuck tout neuf en octobre 1946. Il vend cet avion monomoteur léger / privé de conception canadienne à Canadian Aeromotive Limited de Montréal environ deux semaines plus tard, avant qu’il ne soit immatriculé comme il se doit. Et non, ami(e) lectrice ou lecteur, il n’y aura pas de pontification sur le Canuck. Les pots de vin ne seront pas acceptés. Cette fois-ci.

Gouroff acquiert l’hydravion à flotteurs Piper PA-12 Super Cruiser montré sur la photo au tout début de cet article en juillet 1947, d’une personne vivant à Mégantic, Québec. Phillip Bulette l’avait acheté en juin de Cub Aircraft Company of Hamilton, Ontario, une filiale de Piper Aircraft Corporation, elle-même un constructeur américain bien connu d’avions légers / privés. Gouroff et son fils Pierre commencent rapidement à voler pour rencontrer des clients potentiels. Les services du «Flying Dentist», ou dentiste volant, un nom peint sur le côté de l’aéronef, sont très appréciés.

Gouroff dispose de son Super Cruiser en début avril 1948. Un service de taxi volant et école de pilotage fondée en 1946, British Columbia Air Lines Limited, prend possession de l’aéronef. La raison derrière cette vente est simple. Les changements rapides de température empêchent souvent Gouroff de garder ses rendez-vous, que ce soit à son bureau ou sur le terrain. En juillet 1948, le dentiste volant immatricule un Cessna Modèle 120 acheté d’un certain W. Finkelman. Celui-ci reprend toutefois cet avion léger / privé et le ré-immatricule en juillet 1949. Les activités aéronautiques de Gouroff prennent apparemment fin vers cette époque.

Assez curieusement, le numéro de janvier 1952 du magazine mensuel américain Skyways propose à ses lectrices et lecteurs une photo du Super Cruiser. Selon sa légende, le dentiste volant et son fils sont encore en affaires. Comme nous le savons tous les deux, cela n’est pas vrai. Quoi qu’il en soit, Gouroff semble s’installer à Gatineau, Québec, vers 1959, mais il se peut qu’il soit allé à Westmount, Québec, près de Montréal, peu de temps après. Il meurt en mai 1964, à Montréal, à l’âge de 68 ans. Il est à noter que Pierre Gouroff suit également les traces de son père. À l’origine technicien dentaire, il finit par devenir denturologiste.

Bien que votre humble serviteur n’ait pas pu s’empêcher d’examiner l’histoire de Cub Aircraft, il n’est pas nécessaire de vous faire passer au tordeur aujourd’hui. C’est cependant une histoire fascinante, vraiment, mais si je peux me permettre de paraphraser Morticia Addams dans la comédie noire La famille Addams, sortie en 1991, ne vous torturez pas, ami(e) lectrice ou lecteur, je suis là pour ça.

L’auteur de ces lignes souhaite remercier toutes les personnes qui ont fourni des informations. Toute erreur contenue dans cet article est de ma faute, pas la leur.

P.S. Il est à noter que Nicolas Gouroff n’est pas le tout premier dentiste volant. En mars 1933, deux dentistes alaskiens bien connus, Lawler J. Seeley et Clayton A. “Doc” Pollard, acquièrent un aéronef pour visiter certains de leurs client(e)s. Cet aéronef est détruit par le feu en novembre de cette même année. Un autre dentiste alaskien bien connu, Bart C. LaRue, achète un aéronef en 1940. Il le paye surtout avec de l’or (poudre et pépites) et des fourrures (renard et hermine) remis par des client(e)s qui n’ont pas d’argent pour le payer.

Un dentiste qui sert dans la Royal Australian Air Force (RAAF) pendant la Seconde Guerre mondiale, Charles John Homewood, acquiert un avion d’entraînement élémentaire de Havilland Tiger Moth en 1946. Son pilote, lui aussi vétéran de la RAAF, meurt avec un passager lorsque cette machine achetée aux surplus de guerre s’écrase en octobre 1951. Également en 1946, le Flying Doctor Service australien, connu mondialement, forme un Flying Dental Service. Le premier dentiste de cette équipe est un certain G.P. Castles. Le Royal Flying Doctor Service, comme on l’appelle en 2018, est mentionné dans un numéro de février 2018 de notre blogue / bulletin / machin. Et oui, il y a un Tiger Moth ou, plus exactement, un Menasco Moth dans la collection du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada à Ottawa, Ontario.

 

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Rénald Fortier