Un père Noël légèrement dérangeant

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Le chef d’entreprise et parachutiste Jacques Menget déguisé en père Noël peu après son atterrissage à l’aérodrome de Guyancourt, en banlieue de Paris, 3 décembre 1938. Anon., « Père Noël tombe du ciel. » Excelsior, 4 décembre 1938, 8.

Comment allez-vous en cette belle journée, ami(e) lectrice ou lecteur? Je vous pose la question parce que le sujet qui retient notre attention cette semaine, aussi intéressant qu’il soit, est un tant soit peu dérangeant. Permettez-moi de m’expliquer.

Alors que votre humble serviteur examinait les numéros de décembre 1938 de Excelsior, un quotidien illustré de Paris, un des premiers quotidiens avec de nombreuses illustrations semble-t-il, je suis tombé sur la photo ci-dessus. Imaginez ma joie : un père Noël parachutiste!

Il s’avère que, le 3 décembre 1938, Jacques Menget saute en parachute au dessus de l’aérodrome de Guyancourt, en banlieue de Paris. Il a avec lui de nombreux cadeaux destinés aux enfants de cette municipalité et de celle de Voisins-le-Bretonneux, toute proche. Une foule de curieuses et curieux, dont de nombreux enfants du personnel de l’aérodrome et des environs, l’accueille avec enthousiasme. Je dois avouer ne pas savoir où ou comment les dits cadeaux sont distribués.

Qui est Menget, souhaitez-vous savoir? De manière générale, j’aime bien vos questions, ami(e) lectrice ou lecteur, mais je dois dire que celle-ci m’embarrasse un peu. Vous voyez, Menget est un parachutiste chevronné et fondateur, en 1935, de Études et fabrications aéronautiques Société anonyme, ou EFA, l’actuelle EFA Société à responsabilité limitée, une firme bien connue pour ses parachutes de divers types.

Le saut en parachute qui nous concerne est une magnifique initiative, dites-vous? Oui et non. Le cheveu dans la soupe, c’est que Menget organise le dit saut pour promouvoir un parachute militaire, le M 30, capable de supporter une charge importante, en d’autres mots des armes, du matériel ou 2 personnes. Le 19 mars 1937, Menget et un autre parachutiste de la Fédération populaire des sports aéronautiques, Pierre Raphaël, effectuent 2 sauts en parachute tandem en privé, afin de vérifier le fonctionnement de l’équipement. Le lendemain, ils réussissent le premier saut en parachute tandem devant public. Les 2 hommes participent à de nombreux spectacles aériens en France en 1938-39. Croiriez-vous que, à une date encore indéterminée, Menget s’offre le luxe de sauter avec un canon de 37 mm à tir rapide Modèle 1916, une arme d’infanterie pesant près de 110 kilogrammes (environ 240 livres)?

Menget effectue ses travaux dans l’espoir d’obtenir des commandes liées à la création des premières unités parachutistes des forces armées françaises, en 1937. Les 2 groupes d’infanterie de l’air créés à cette époque par la force aérienne française, l’Armée de l’Air, ne regroupent que quelques centaines d’hommes. Ils n’effectuent aucun saut en situation de combat avant l’effondrement du pays, en juin 1940. Votre humble serviteur ne sait pas si les espoirs de Menget sont récompensés.

Menget croit par ailleurs que son parachute peut être utilisé pour ramener au sol les nacelles de ballons d’observation militaires incendiés par l’adversaire. Là encore, je ne sais pas si EFA reçoit la moindre commande.

Comme vous le savez sans doute, ami(e) lectrice ou lecteur fasciné(e) par les sports extrêmes, le parachute tandem occupe une place de tout premier plan dans les activités des clubs de parachutisme d’un peu partout dans le monde. Le saut en parachute tandem moderne tire ses origines des efforts entrepris au cours des années 1970 et 1980 par des pionniers américains tels que Michael « Mike / Beanpole » Barber, William R. « Bill » Booth et Edward « Ted » Strong.

Cela étant dit (tapé?), le premier saut en parachute tandem est effectué bien avant 1937. Cette histoire a pour héroïne une des artistes de haut vol britanniques les plus connues, Elizabeth « Dolly » Shepherd, la « Reine du parachute » ou « Reine de l’air. » Au printemps 1903, celle-ci se rend au Alexandra Palace, un haut lieu du divertissement populaire londonien, pour écouter quelques œuvres d’un musicien américain, le « Roi de la marche, » le très populaire John Philip Sousa. Incapable de payer le coût d’un billet, l’adolescente de 16 ans réussit à convaincre les responsables de lui offrir un emploi temporaire comme serveuse. Plus tard, se rendant à une table, elle fait la connaissance de 3 hommes :

- Samuel Franklin Cody, un pionnier de l’aviation et homme de spectacle,

- Auguste Eugène Gaudron, un aéronaute acrobate fort populaire et important fabricant de ballons, et

- John Henderson, le responsable des spectacles au « Ally Pally. »

Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, Cody et le « Ally Pally » sont mentionnés dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin parus depuis octobre 2018.

La femme de Cody s’étant blessée au cours d’un spectacle, Shepherd se porte volontaire. Cody, reconnaissant, lui fait visiter le local où sont rangés les divers ballons utilisés sur le site. L’adolescente est fascinée. Elle ne cesse de poser des questions. Gaudron lui demande un peu plus tard si l’idée de tenter un saut en parachute, à partir d’un ballon, l’intéresse. Bien que surprise, Shepherd répond par l’affirmative. Près d’un an plus tard, Gaudron lui demande de se joindre à son équipe de parachutistes forains. Elle accepte aussitôt.

Sa tante, chez qui elle habite et pour laquelle elle travaille, dans un établissement qui fabrique des produits à base de plumes d’autruche, se montre plutôt hostile au projet mais finit par se résigner. Shepherd, ravie, commence à travailler, à temps partiel. Elle effectue son premier saut en 1905. Son enthousiasme contagieux, son talent naturel et sa bonne humeur la rendent vite populaire au sein de l’équipe – et auprès des messieurs qui viennent voir son spectacle. Grande et jolie, vêtue d’un costume bleu marine à culotte bouffante, Shepherd attire bien des regards. Elle fréquente des gens de la haute société et mange dans de grands restaurants. Une vie de rêve commence.

L’équipement utilisé par les parachutistes forains de l’époque est fort modeste. Il consiste en une courroie reliée à un trapèze. Le tout est suspendu à un ballon, ou à une nacelle de ballon. Pareil divertissement n’est pas sans risque. Shepherd se retrouve coincée en plein ciel pendant plusieurs heures, par exemple, lorsque la corde de son parachute refuse de fonctionner et que l’ouverture du ballon se bouche. Au cours d’un autre vol, le parachute se détache avant le saut et la jeune femme s’abat sur la foule. Elle s’en tire toutefois sans blessure graves.

Fascinée par les histoires racontées par Shepherd, une collègue de travail, Louise (?) May, se joint à l’équipe à titre de suppléante. Elle prend l’air pour la première fois en compagnie de son amie. L’envolée tourne vite à la catastrophe. La corde du parachute de May se coince. Réagissant rapidement, Shepherd lui ordonne de placer les bras et les jambes autour de son cou et de sa taille. Leur parachute n’ayant pas été conçu pour supporter 2 personnes, elles touchent violemment le sol. May s’en tire sans une égratignure. Ce premier saut va cependant être son dernier. Shepherd, par contre, ne se remet à marcher qu’au bout de quelques semaines, peut-être grâce à un médecin de campagne, très en avance sur son époque, qui lui aurait administré des électrochocs.

Comme c’est le cas après chaque incident, les bonnes gens protestent et demandent que ce type de présentation soit interdit. Shepherd, qui trouve ces personnes quelque peu ennuyeuses, recommence bientôt à sauter. Elle prend sa retraite au printemps 1912, à l’âge de 25 ans.

Est-ce tout pour aujourd’hui, souhaitez-vous savoir, ami(e) lectrice ou lecteur? Il s’agit là d’une question pour laquelle vous connaissez déjà la réponse. Étant curieux de nature, je suis allé en ligne afin de voir si une ou des personnes déguisées en père Noël effectuent des sauts en parachute avant Menget. La réponse à cette question est un oui sans équivoque. En décembre 1928, par exemple, un magasin à rayons de Wilkes-Barre, Pennsylvanie, organise un tel saut pour mousser ses ventes. Le père Noël parachutiste en question, malheureusement non identifié, doit se poser dans un parc de cette petite ville. Pour une raison ou pour une autre, il se pose dans la rivière Susquehanna, sous les yeux horrifiés de nombreux enfants. Un ou des policiers à cheval sauvent l’auguste vieillard des eaux glacées de la rivière. Ce père Noël parachutiste a de la chance. Au moins une personne effectuant un saut au cours des années suivantes périt dans l’aventure, aux États-Unis.

En dépit des risques, divers individus et groupes organisent des sauts en parachute au fil des ans à l’époque de Noël. Cette pratique se répand ainsi peu à peu dans les Amériques et en Europe. En décembre 1934, par exemple, un père Noël parachutiste ravit de nombreux enfants de la ville de Santiago de Chile, Chili.

Si je peux me permettre une digression, votre humble serviteur croit être passé par Wilkes-Barre au cours des années 1990. Cette municipalité se trouve plus ou moins sur la route qu’une petite équipe du Musée national de l’aviation, l’actuel Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, Ontario, emprunte à au moins une reprise pour se rendre à Washington, District de Columbia, afin de participer à une conférence annuelle connue sous le nom de Mutual Concerns of Air and Space Museums.

Un de ces longs voyages routiers s’avère tout particulièrement mémorable. Une tempête de neige force en effet l’équipe du musée à passer 2 ou 3 jours en Pennsylvanie. Elle obéit alors à un officier de police qui s’efforce de libérer les routes. Croiriez-vous que le véhicule du musée effectue un magnifique tête-à-queue sur un petit pont glacé peu avant (après?) cette rencontre avec un représentant des forces de l’ordre? Votre humble serviteur se souvient avoir émis un son assez aigu au cours de cette manœuvre quelque peu imprévue. Le véhicule du musée ayant terminé sa course le long de la barrière de protection, j’ai eu le plaisir de voir à quel point la distance séparant le tablier du pont de la petite rivière en dessous était impressionnante. Hiiiiiii. Désolé.

C’est par ailleurs au cours d’une de ces odyssées de la route que votre humble serviteur a l’occasion d’acheter quelques capsules de coton dans une boutique du Gettysburg National Military Park, près de Gettysburg, Pennsylvanie. Vous vous souviendrez peut-être que mon père travaille pendant environ 45 ans pour Dominion Textile Incorporated et C.S. Brooks Incorporated, à Magog, Québec, et à Sherbrooke, Québec. En dépit du fait qu’il contribue à produire des quantités incroyables de tissu pendant des décennies, il n’avait vu ou touché une capsule de coton. L’achat effectué dans la susmentionnée boutique vient combler ce vide. Mon père et / ou ma mère remettent par la suite quelques capsules à des parent(e)s et / ou ami(e)s.

Votre humble serviteur souhaite remercier toutes les personnes qui ont fourni des informations. Toute erreur contenue dans cet article est de ma faute, pas de la leur. Et c’est tout pour aujourd’hui. Soyez prudent(e) dehors.

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Rénald Fortier