Le Rocket et la Felicia, ou, Une belle histoire d’un pays derrière le rideau de fer

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Joseph Henri Maurice Richard au volant de la Škoda Felicia remise par Podniků Zahraničniho Obchodu Motokov, Prague, Tchécoslovaquie. Anon., « –. » Le Devoir, 18 mars 1959, 10.

Bonjour et bienvenue à une autre édition de notre blogue / bulletin / machin consacré à l’aviation et à l’espace au cours de laquelle il ne sera question ni d’aviation, ni d’espace. Je dois en effet avouer avoir été intrigué par la photo ci-dessus. Je n’ai jamais vu Joseph Henri Maurice « Comète / M. Hockey / Rocket » Richard, une grande étoile du Club de hockey Canadien Incorporé, une organisation mentionnée dans un numéro de juillet 2018 de blogue / bulletin / machin, lancer et compter mais j’ai souvent entendu parler de cet homme au fil des ans.

Premier joueur de la Ligue nationale de hockey à compter 50 buts en 50 parties, au cours de la saison 1944-45, Richard est aussi le premier qui parvient à compter 500 buts en carrière – un exploit réalisé en octobre 1957. Arrivé au Club de hockey Canadien en 1942, il prend sa retraite en 1960.

 

Avant d’aller plus loin, il serait sans doute sage de vous présenter la légende de l’illustration que votre humble serviteur a trouvée dans l’édition du 18 mars 1959 du quotidien Le Devoir de Montréal, Québec, un des journaux les plus influents de cette province. La voici :

Maurice Richard affiche le plus orgueilleux des sourires, alors qu’il monte au volant de sa magnifique Skoda-Felicia, une gracieuseté des Entreprises Motokov. Le Rocket a amené son véhicule avec lui, de Prague à Montréal, sans avoir à payer de douanes.

Par quel aspect de cette histoire souhaitez-vous commencer, ami(e) lectrice ou lecteur? Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais lancer la discussion avec une brève pontification sur le Championnat du monde de hockey sur glace qui se tient dans quelques villes de Tchécoslovaquie en mars 1959. Soucieux de mousser la publicité entourant cet événement et conscient de la possibilité de faire un tabac en matière de propagande, le gouvernement tchèque invite Richard, vers la fin février, à assister à un certain nombre de parties. Inactif depuis janvier à cause d’une fracture à une cheville, celui-ci demande à la direction du Club de hockey Canadien s’il peut effectuer le voyage. Celle-ci n’y voit pas d’objection.

Richard quitte Montréal pour New York, New York, où il prend l’air à destination de Paris à bord d’un avion de ligne de la Compagnie Air France, ce qui est tout de même un peu curieux. La société d’état Lignes aériennes Trans-Canada, l’actuelle Air Canada privatisée, offre en effet des vols réguliers vers Paris. Enfin, passons.

Des douzaines de journalistes et photographes se pressent autour de Richard à un point tel que, lors de sa descente d’avion, à Prague, les dignitaires tchèques éprouvent de la difficulté à l’accueillir officiellement. Richard est à la fois étonné et touché par l’accueil qui lui est réservé. Le gouvernement tchèque a la ferme intention de montrer à leur invité d’honneur les plus beaux aspects du pays. L’emploi du temps de Richard est par conséquent pour le moins chargé : visites d’usines, réceptions et présence lors de parties de hockey. Il se rend aux ateliers d’une société d’état, le fabricant d’automobiles Automobilové Závody Národni Podnik (AZNP), par exemple.

Des déclarations de Richard concernant l’absence de pauvreté et le degré de satisfaction des travailleuses et travailleurs tchèques font bondir certains commentateurs québécois qui se moquent ouvertement de lui. Il suffit de penser au texte paru dans le numéro de mars-avril 1959 de la toute nouvelle revue de critique Liberté. L’auteur anonyme de ces insultes n’est pourtant pas sans savoir que de nombreuses personnes de tous les milieux se sont fait, se font et se feront prendre par les mises en scène de dictatures de gauche et de droite, mais revenons à notre histoire.

Un organisme tchèque œuvrant dans le domaine du commerce international, Podniků Zahraničniho Obchodu Motokov, les Entreprises Motokov mentionnées dans la légende de la photographie qui introduit cet article, présente une voiture Škoda Felicia à Richard. La dite voiture est expédiée au Canada aux frais du gouvernement tchèque.

Je sens que vous brûlez d’impatience d’en savoir davantage sur la Felicia. Si, si, ne le niez pas.

Une voiture Škoda Felicia en montre à une exposition de voitures anciennes, Lahti, Finlande, mai 2010. Wikipedia.

Une voiture Škoda Felicia en montre à une exposition de voitures anciennes, Lahti, Finlande, mai 2010. Wikipedia.

L’histoire de la Felicia commence en 1959 avec l’introduction de la Škoda Octavia, une voiture produite par la susmentionnée AZNP. Économique, fiable et maniable, ce véhicule s’avère très populaire dans son pays natal, de même qu’à l’étranger. AZNP fabrique environ 286 000 Octavia entre 1959 et 1964.

La Felicia est la version décapotable de l’Octavia. Cela étant dit (tapé?), un toit rigide détachable en fibre de verre est disponible. Elle est produite à près de 14 900 exemplaires entre 1959 et 1964. Croiriez-vous qu’il est possible de faire démarrer la Felicia et, selon toute vraisemblance, l’Octavia à l’aide d’une manivelle, comme on le faisait à l’époque de la Ford Modèle T? L’orifice de la dite manivelle se cache derrière la plaque d’immatriculation du véhicule, qui peut pivoter vers le bas. Toute aussi économique, fiable et maniable que son compagnon d’écurie, la Felicia s’avère elle aussi très populaire dans son pays natal, de même qu’à l’étranger.

Il y a quelques concessionnaires en Amérique du Nord, par exemple, dont au moins un au Québec et en Californie. Des Felicia peuvent également être vues dans des films européens des années 1960 et, fort curieusement, dans un film japonais et un film américain. Le téléfilm de science fiction / horreur The Creeping Terror, de 1964, compte probablement parmi les pires films de l’histoire. D’un autre côté, S-a furat o bombà, en Français On a volé une bombe, est une comédie d’espionnage roumaine sans dialogue qui remporte quelques prix.

La Felicia d’un concessionnaire québécois du nom de Adélard Gosselin parcourt environ 145 000 kilomètres (environ 90 000 milles) avant d’être entreposée. Un mécanicien spécialisé dans le métal en feuille passionné d’automobile, Jacques Audet de Sainte-Hélène-de-Breakeyville, non loin de Québec, Québec, entreprend la restauration de ce véhicule vers 1988-90. Il travaille 2 ans sur ce projet, sa première restauration d’automobile. La Felicia de Audet gagne le premier prix dans la catégorie automobiles importées de l’édition 1994 du Granby international de voitures anciennes, un des plus importants concours d’élégance au Canada.

Le printemps commence bientôt, ami(e) lectrice ou lecteur, préparez vous. Nous nous reverrons, figurativement bien sûr, la semaine prochaine, si le monstre spaghetti volant le veut.

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Rénald Fortier