Attention à la différence : l’effet positif des expériences multisensorielles

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Ingenium - Musées des sciences et de l’innovation du Canada

Enfant, lorsque j’allais au musée ou dans une galerie d’art, le personnel de sécurité me gardait toujours à l’œil. Et il avait bien raison. Qu’il s’agisse d’une œuvre du Groupe des sept de la Collection McMichael d’art canadien ou d’une momie de 2 000 ans au Musée royal de l’Ontario, mon souffle chaud était toujours à quelques pouces : je voulais voir de près les coups de pinceau et les détails. Pour lire les marques sur un sarcophage, l’enfant de 10 ans que j’étais avait éternellement le nez et le front collés à la vitrine.

Comme enfant malvoyante, presque aveugle, deux des choses que j’adorais semblaient toujours hors de portée : l’histoire et l’art.

En fin de compte, j’étais tout simplement heureuse d’être là. N’importe quelle visite à un musée, à une galerie d’art ou à un centre des sciences était plus dynamique qu’une journée passée en classe à attendre le manuel à « gros caractères », qui n’arriverait qu’en milieu d’année. Ou à rester assise pendant une leçon dont je ne verrais rien. 

Personne ne poussait vraiment la petite fille handicapée que j’étais vers les sciences, la politique ou l’histoire… malgré toutes les questions que je pouvais poser à leur sujet. L’art voulait dire que quelqu’un, enfin, s’intéressait à ce que je voyais, ou à ma vision des choses. Je pouvais toucher. Il ne s’agissait plus de choses écrites au tableau, loin de moi, ou dans un livre que je ne pouvais pas lire. La chose était littéralement dans mes mains. 

C’est à travers le monde de l’art que j’ai pu m’exprimer. Quant à l’histoire et aux sciences sociales, je me suis mise à apprendre des récits qui raisonnaient en moi. Même si le vocabulaire me manquait pour parler de discrimination, j’en avais certainement l’expérience. Je ne le savais pas à l’époque, mais j’ai grandi dans un système scolaire qui n’était tout simplement pas prêt pour moi (pas encore).

Ai-je besoin de le dire : l’apprentissage multisensoriel fait encore défaut dans notre système d’éducation. Ce que j’adore dans les galeries d’art et les musées, c’est qu’ils contribuent à combler ce vide en partie. Ce sont les enseignants qui collaborent avec les musées de la région pour offrir une expérience différente à leurs élèves qui font toute la différence.
 

Beaucoup de gens présument que l’apprentissage visuel domine en classe parce que c’est le sens qui fournit le plus d’information. C’est faux : la vue est faite pour nous permettre d’évaluer le plus rapidement possible un concept ou une situation dans son ensemble. Mais elle n’est vraiment pas la seule façon — ni même la meilleure — de présenter une nouvelle information. 

Je me suis donc mise à réfléchir : comment pouvons-nous espérer réaliser notre plein potentiel si nous utilisons un seul sens pour apprendre et comprendre? Après tout, nous en avons cinq! Pourquoi ne pas en utiliser plusieurs pour apprendre? Cette façon d’aborder les choses se reflète partout à Ingenium — Musées canadiens des sciences et de l’innovation, Ottawa. 

L’été dernier, j’ai eu le bonheur de travailler avec Tom Everrett, conservateur, Communications, à la conception de directives en matière d’accessibilité entourant la création de présentations et d’images. Nous avons commencé par la base : les équivalents textuels ou alt text. L’équivalent textuel est ce qui apparaît sur une page Web à la place d’une image qu’on n’arrive pas à télécharger. C’est aussi une fonctionnalité qui favorise l’accessibilité. Les équivalents textuels permettent aux lecteurs d’écran et aux logiciels employés par les personnes malvoyantes ou aveugles de s’y retrouver dans les images. 

Écrire des équivalents textuels nous force à examiner les étiquettes que nous donnons aux gens, et pourquoi nous les donnons. Fournir les spécifications d’un objet, comme la marque et le modèle d’un avion, c’est une chose. Préciser l’âge, la race et le genre d’une personne, c’en est une autre. Pourtant, ces détails comptent, surtout dans un contexte historique. Les étiquettes que nous donnons aux gens nous effraient, car nous savons qu’elles portent un bagage d’utilisations négatives. Le racisme, le sexisme, l’homophobie, le capacitisme et le colonialisme, voilà quelques-unes des nombreuses raisons qui nous ont amenés à détester les étiquettes.  

Les étiquettes, comme l’eau, peuvent donner la vie ou l’enlever. Nous pouvons nous y noyer ou choisir de nous en nourrir. J’aimerais beaucoup dire que la vie dans un monde sans étiquettes pourrait être magnifique, mais le fait est que les étiquettes font partie de notre identité; elles nous aident à suivre les progrès de l’histoire. Elles nous permettent de constater nos erreurs et d’en tirer des leçons.

L’équivalent textuel n’est qu’une façon de transmettre le même message que transmet l’image, mais dans un format audio plutôt que visuel. 

La deuxième partie de mon travail avec Everrett portait sur les présentations. Entre membres du personnel d’Ingenium, nous avons examiné des présentations et songé à incorporer l’apprentissage multisensoriel et l’accessibilité dès le début de la création de contenu. Cette démarche concordait de près avec une recherche lancée pendant son stage par Carla Ayukawa, étudiante d’un programme d’étude en conservation. Dans l’article qu’elle a rédigé, « Experiences and Methodologies in Working with People with Impaired and Low-Vision to Create Content for a Virtual Exhibition » (Création de contenus pour une exposition virtuelle en collaboration avec des personnes malvoyantes : expériences et méthodologies), Carla Ayukawa explique que l’intégration de personnes ayant une déficience visuelle ou autre dès les premières étapes d’organisation d’une collection muséale peut rendre l’exposition foncièrement plus accessible. 

Je ne prétends vraiment pas savoir comment rendre tout accessible pour tout le monde, avec en plus la plus grande sensibilité sociale qui soit. Mais je veux bien essayer. Avec le temps, d’autres regarderont mes premières directives et penseront à des façons de les améliorer. 

L’innovation véritable est impossible sans diversité. Pour créer des expositions où chacun peut plonger entièrement dans la même expérience que les autres, mais à sa façon propre, il faut que des gens de tous les milieux y travaillent. Cette façon de faire nous ouvrira la porte d’un avenir véritablement novateur… un avenir que j’espère voir un jour.


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Samantha Moore

Samantha Moore travaille actuellement à Ingenium — Musées canadiens des sciences et de l’innovation, où elle participe à divers projets portant sur l’accessibilité. Elle a travaillé à l’organisation d’événements et dans le domaine des relations publiques, et a coordonné des programmes nationaux destinés aux jeunes aveugles, sourds et aveugles et malvoyants.