Une limousine en provenance d’un repaire de communistes athées dans un journal catholique

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Une limousine Zavod Imeni Likhacheva ZIL-111, Moscou. Anon., “–.” L’Action catholique, 1er février 1959, 20.

Qu’y a-t-il, ami(e) lectrice ou lecteur? Vous vous demandez pourquoi notre blogue / bulletin / machin, consacré à toutes choses aéronautiques et spatiales, traite encore une fois de quelque chose d’aussi banal et ennuyeux qu’une automobile? Eh bien, pour commencer, votre humble serviteur est intrigué par la présence d’une photo d’une automobile soviétique dans un journal catholique de Québec, Québec, à savoir L’Action catholique. Le 1er février 1959, le jour où la dite photo est publiée, est-il une journée avec peu de nouvelles? Nous ne le saurons jamais. Quoi qu’il en soit, la légende de la photo dans L’Action catholique est assez simple et non péjorative. Aucun mot n’est dit (tapé?) sur les maux du communisme impie. Alors commençons. Je serai bref et… Pourquoi riez-vous, ami(e) lectrice ou lecteur légèrement impoli(e)?

Soit dit en passant, la susmentionnée légende se lit comme suit :

DERNIER CRI dans le domaine soviétique de l’automobile, mais ressemblant beaucoup à l’ancien Packard américain, le modèle “ZIL-III”, fabriqué à Moscou, a un moteur de huit cylindres et de 220 chevaux-vapeur; il peut faire jusqu’à [c. 170 kilomètres / heure] 105 milles à l’heure. Une des voitures les plus luxueuses en Russie, elle possède les caractéristiques suivantes: transmission contrôlée par un bouton, servo-freins et servo-direction, essuie-vitre, fenêtres à fonctionnement automatique, chaufferette et radio. Certains modèles ont aussi l’air climatisé. Cette photo et ces informations sont d’une source officielle soviétique.

À la fin des années 1940 et au début des années 1950, alors que le monde traverse les jours les plus sombres de la Guerre froide, peu de gens auraient loué l’industrie automobile soviétique. Cela est vrai même dans le cas de la limousine ZIS-110 utilisée par les dirigeants de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Ce véhicule obsolète ne correspond tout simplement pas à l’image nouvellement acquise de ce pays. Les dirigeants d’une superpuissance méritent d’avoir une limousine digne de leur statut.

À partir de 1948, les ingénieurs de la Zavod Imeni Stalina (ZIS), rebaptisée Zavod Imeni Likhacheva (ZIL) en 1956, à la suite du décès de Josif Vissarionovitch Staline, né Ioseb Jughashvili, développent quelques projets qui ne sont pas entièrement satisfaisants, et… Vous vous rappelez que ce monstrueux dirigeant du l’URSS pendant près d’un quart de siècle est mentionné dans des numéros de février 2018 et janvier 2019 de notre blogue / bulletin / machin, ami(e) lectrice ou lecteur? Bon pour vous. Donnez-vous une étoile dorée. Puis-je continuer, maintenant?

Le dernier des modèles mentionnés ci-dessus, la relativement peu impressionnante ZIS-111 Moskva, est exposée lors d’une gigantesque foire agricole à Moscou en 1956. Elle ne parvient pas à impressionner la foule. Il est également probable que les grosses légumes du pays ne sont pas ravies non plus. Quoi qu’il en soit, la Moskva devient obsolète avec l’introduction d’automobiles radicalement nouvelles par des constructeurs automobiles américains bien connus. Le principal titre de gloire de cette automobile est que le Guinness book of Records pense qu’elle est la plus grande voiture de tourisme du monde, et…

Qu’y a-t-il? Pourquoi un constructeur automobile travaillant dans un paradis communiste progressiste comme l’URSS se préoccupe-t-il de ce qui se passe dans un enfer capitaliste décadent comme les États-Unis, demandez-vous? Et bien, la vérité est que cela lui importe beaucoup. Plusieurs / la plupart des ingénieurs soviétiques de l’automobile admirent, ou envient (?), beaucoup leurs homologues américains, même s’ils ne le disent peut-être pas trop fort.

La direction de ZIL comprend également très bien la nécessité de se tenir au courant des développements automobiles aux États-Unis. Elle achète des exemplaires de plusieurs véhicules de type limousine dans ce pays au cours des années 1950 et au début des années 1960. Ses ingénieurs les examinent au peigne fin, mais revenons à notre histoire.

Compte tenu du piètre accueil réservé à la Moskva, la direction de ZIL organise apparemment une sorte de concours afin de dénicher le meilleur concept pour une limousine à la hauteur des meilleures voitures américaines du moment. Un gagnant est rapidement choisi. Une maquette en pâte à modeler grandeur nature de la nouvelle voiture est prête avant la fin de 1956. La ZIL-111, comme on l’appelle, est plus moderne, moins lourdaude, plus élégante et beaucoup moins stalinienne que la limousine à remplacer.

Sans surprise, plusieurs caractéristiques de conception trouvées dans les véhicules américains de type limousine importés par ZIL se retrouvent dans la ZIL-111. Un ou quelques modèles assez distinctifs introduits en 1955-56 par Studebaker-Packard Corporation, la Packard Patricia peut-être, exercent une influence particulière à cet égard.

Au fait, saviez-vous que Packard Motor Car Company, comme on appelle alors la compagnie, produit non moins de 55 000 moteurs d’aéronefs pendant la Seconde Guerre mondiale? Les moteurs en question sont des Rolls-Royce Merlin de conception britannique, fabriqués sous licence. Croiriez-vous que des aéronefs de combat britanniques produits sous licence au Canada, comme l’avion de bombardement lourd Avro Lancaster, l’avion de chasse Hawker Hurricane et l’avion multirôle de Havilland Mosquito sont équipés de moteurs Packard Merlin? Des exemples de ces aéronefs de renommée mondiale se trouvent dans la formidable collection du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, Ontario.

La dite collection comprend aussi d’autres aéronefs à moteur Merlin, à savoir un avion de chasse North American P-51 Mustang de fabrication américaine, 3 avions de chasse Supermarine Spitfire de fabrication britannique, 1 avion de remorquage de cibles Fairey Battle de fabrication britannique et 1 avion de transport militaire Canadair North Star de fabrication canadienne. Le Lancaster, le Mustang et 1 Spitfire portent malheureusement des couleurs et marques factices.

Croiriez-vous que Ford Motor Company devait être le fabricant américain du moteur Merlin? Ce géant de l’automobile est apparemment consterné par la quantité de fignolage impliqué dans la production en grande série de ce qu’on peut appeler un cauchemar d’horloger. Rolls-Royce Limited n’est pas amusée par le désir de Ford Motor de reconcevoir le Merlin. À son tour, Henry Ford indique bientôt qu’il ne produirait pas d’équipement militaire pour des pays étrangers. Du coup, le projet de production du Merlin de Ford Motor échoue. Ironiquement, Ford Motor Company Limited fabrique environ 32 000 moteurs Merlin au cours de la Seconde Guerre mondiale. Pour ce faire, cette filiale britannique de Ford Motor doit produire ses propres séries de plans, celles fournies par Rolls-Royce n’étant pas satisfaisantes. Croiriez-vous que Packard Motor Car doit également reconcevoir le Merlin pour la production en grande série?

Si je peux me permettre de digresser un instant, après l’effondrement du projet de production du Merlin, Ford Motor conçoit un moteur d’aéronef qui lui est similaire. Ce design impressionnant n’est pas mis en production. Cela étant dit (tapé?), une version V-8 de ce moteur, connue sous le nom de Ford Modèle GAA, est produite en grande série pendant la Seconde Guerre mondiale, afin d’être utilisée sur des chars d’assaut. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, c’est tout le contenu aéronautique et spatial que vous pouvez attendre aujourd’hui de votre humble serviteur. Où en étais-je? Oh oui, la ZIL-111 et son apparence américaine.

Bien que cette limousine soviétique soit inspirée par une ou quelques automobiles Packard, il ne s’agit certainement pas d’une copie de ces véhicules. Elle est plus grosse et plus carrée par exemple. La ZIL-111 a également une apparence assez stricte et presque sinistre, surtout quand elle est peinte en noir. Il convient de noter que les ailettes de queue retrouvées sur plusieurs automobiles américaines entre la fin des années 1940 et le début des années 1960 ne figurent pas parmi les caractéristiques copiées par les ingénieurs de ZIL. Elles sont peut-être perçues comme trop flamboyantes ou décadentes, sinon extravagantes et délirantes, pour les dirigeants d’un paradis communiste progressiste comme l’URSS. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur observatrice / observateur bien que légèrement agaçant(e), on peut soutenir que les susmentionnés ailettes de queue sont apparemment inspirés par divers types d’aéronefs ou, peut-être, par les ailettes de vaisseaux spatiaux trouvés dans de nombreux albums de bandes dessinées.

Si je peux me permettre de digresser un instant, encore une fois, il semble que certaines grosses légumes soviétiques n’apprécient guère que certaines caractéristiques de la ZIL-111 se retrouvent dans une automobile destinée à des fonctionnaires de niveaux inférieurs, la GAZ-13 Chaika. Nikita Sergeyevitch Khrouchtchev peut, je répète peut, être à ce point contrarié par cette infraction aux règles tacites de conception de l’industrie automobile soviétique qu’il ordonne, vers 1961, que la ZIL-111 soit à nouveau rendue distincte. Entre nous, on peut également soutenir que l’aspect de la limousine soviétique semble un peu démodé à cette époque, comparé à celui d’automobiles américaines de taille similaire. Quoi qu’il en soit, les ingénieurs réagissent rapidement. La nouvelle version de la ZIL-111 est dotée d’une calandre chromée massive, ainsi que de petites ailettes arrière.

Un minibus dérivé de la ZIL-111, connu sous le nom de ZIL-118 Yunost, est introduit en 1961. Ce projet parrainé à l’interne n’a pas a faveur des milieux gouvernementaux. Pas plus de 85 exemplaires sont produits, en quelques versions, entre 1961 et 1994.

Maintenant que nous avons commencé à aborder les petits détails de la conception de la ZIL-111, cela vous dérangerait-il si je pontifiais à propos de quelques-unes de ses caractéristiques? Non? Merveilleux. La ZIL-111, dis-je, est un véhicule de 6 / 7 places équipé d’un système de dégivrage de pare-brise et des vitres avant, de vitres électriques, d’un poste de radio et, dans certains cas, d’un système de climatisation. L’avant et l’arrière de la cabine sont séparés par une cloison en verre de sécurité. La finition de cette cabine est tout simplement superbe (garnitures en bois poli, moquette épaisse, de même que cuir et drap de grande qualité). Seul le meilleur est suffisant pour les dirigeants d’un paradis prolétarien.

De fait, la ZIL-111 remporte un Diplôme d’honneur, un deuxième prix pour autant que je sache, en 1958, à l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles. Ce prix est attribué en reconnaissance de la superbe finition et conception de cette automobile. Les constructeurs automobiles américains sont peut-être été, comment dire, suffisamment en colère pour mâcher du mobilier quand ils reçoivent la nouvelle. Cette récompense peut être particulièrement exaspérante étant donné que le style de la ZIL-111 semble presque démodé par rapport à celui des modèles de 1959 que les constructeurs automobiles américains sont sur le point de présenter. Étant donné les types d’automobiles fabriqués en Europe occidentale en 1958, les journalistes automobiles de ce coin du monde et les juges de l’exposition universelle semblent considérer la ZIL-111 comme étant une automobile moderne digne de respect. Et bien, c’est la vie. Et oui, Expo 58, comme on appelle couramment cette foire mondiale, est mentionnée dans un numéro de janvier 2019 de notre blogue / bulletin / machin.

Comme vous vous en doutez bien, la ZIL-111 est exposée dans le pavillon soviétique, à l’instar d’autres merveilles de l’ingénierie soviétique, notamment un modèle de Spoutnik I ou Spoutnik II, une paire de satellites artificiels mentionnés dans quelques numéros de notre blogue / bulletin / machin depuis juillet 2018.

Si je peux digresser un instant, l’utilisation du mot austère dans une brochure soviétique décrivant la très luxueuse ZIL-111 présentée à Bruxelles est un cas d’école de publicité mensongère. Imaginez, des informations inexactes dans une brochure soviétique. Si on ne peut pas faire confiance à l’URSS, à qui peut-on faire confiance?

En son temps, la ZIL-111 est le modèle phare de l’industrie automobile soviétique. Cette limousine innovante est utilisée exclusivement pour des occasions officielles et par des représentants du gouvernement, y compris quelques / plusieurs ambassadeurs soviétiques. Saviez-vous que le premier être humain à aller dans l’espace, en avril 1961, est promené dans les rues de Moscou dans une ZIL-111 décapotable? Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur spatial(e), Youri Alekseïevitch Gagarine est mentionné dans des numéros de juillet et septembre 2018 de notre blogue / bulletin / machin.

Avez-vous une question? Combien de ZIL-111 sont produites, demandez-vous? Croiriez-vous que précisément 111 de ces limousines sont fabriquées entre 1958 et 1967? Non? Vous avez raison de ne pas croire cette déclaration odieusement inexacte faite par un laquais du capitalisme décadent. ZIL fabrique précisément 112 ZIL-111.

Ironiquement, environ 2 090 ZIS-110 sont produites entre 1946 et 1961.

À la revoyure.

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Rénald Fortier