Léonard de Vinci : propos d’un expert sur une vie de génie

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Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada
Andrea Bernardoni assemble le modèle d’un engin volant à partir d’un concept d’ingénierie créé par Léonard de Vinci.

Inventeur, artiste, savant, anatomiste, ingénieur, architecte, sculpteur et philosophe, Léonard de Vinci nous fascine et nous inspire comme peu de personnages historiques peuvent le faire.

Léonard occupe une place centrale dans les travaux d’Andrea Bernardoni, chercheur principal au Musée Galilée, à Florence, en Italie. M. Bernardoni a organisé plusieurs sections d’expositions vouées à Léonard montées en Italie, à Tokyo et aux États-Unis, expositions d’où transpire son intérêt pour l’histoire de la technologie. Auteur accompli et cinéaste primé, il est l’un des plus grands experts de la vie et des travaux de Léonard.

Alors que le monde se prépare à commémorer la mort de Léonard, il y a cinq siècles, M. Bernardoni est plus occupé que jamais : son expertise l’amène à prononcer des conférences partout dans le monde. Le Réseau Ingenium s’est entretenu avec M. Bernardoni pour découvrir ce que recèlent les codex de Léonard – ses carnets manuscrits – et ce que nous pouvons tirer de sa science, de ses machines et de ses travaux d’ingénierie.

Andrea Bernardoni, chercheur principal au Musée Galilée, à Florence, en Italie.

Andrea Bernardoni, chercheur principal au Musée Galilée, à Florence, en Italie.

Que représente Léonard pour vous?

Sur le plan de l’histoire de la technologie, Léonard est le témoin clé d’une époque en entier. En fait, ses codex constituent de loin la plus importante source d’information à notre disposition. Nous y trouvons des traces très claires à la fois de la tradition d’origine médiévale et de visions de ce que serait l’avenir, tant rapproché qu’éloigné. Et ce qui entraîne tout ça, c’est son extraordinaire capacité à lire le monde et la nature, avec son insatiable fantaisie.

Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer à son travail une part si importante de votre carrière?

Essentiellement, c’est ce dont je viens de parler : en étudiant Léonard, on accède à une période entière de l’histoire. Ce qui ne veut pas dire qu’on doit négliger les écrits de ses contemporains : on commettrait une grave erreur en se concentrant seulement sur Léonard. En fait, s’ils sont extrapolés de leur contexte historique, ses codex peuvent être tout à fait trompeurs.

Qu’aimeriez-vous accomplir par vos recherches?

Ce qui m’intéresse surtout, c’est de reconstruire le contexte technologique du passé, en particulier de la Renaissance. Rester rigoureusement fidèle aux sources est un souci constant pour moi, même s’il faut pour ce faire laisser certaines questions sans réponse ou montrer les incohérences que comportent souvent ces codex. Au contraire, en restant ouvert, il est surprenant de constater combien d’information précieuse on peut tirer de problèmes qui semblent insurmontables.

Qu’est-ce que la « philologie des machines » et comment l’avez-vous intégrée à vos travaux?

Depuis quelques décennies, le terme « philologie des machines » désigne le domaine de recherche qui, au sein de l’histoire de la technologie, étudie et reconstruit des modèles réels et virtuels de machines et de technologies décrites dans des documents anciens ou découverts lors de fouilles archéologiques. La philologie des machines est née d’un domaine de recherche multidisciplinaire qui joint les compétences traditionnelles des historiens aux compétences avant-gardistes des techniciens. Ensemble, ces éminents scientifiques consultent et interprètent les sources historiques sur la technologie afin de comprendre et d’expliquer les machines et les procédés techniques anciens. Pour moi, la philologie des machines est la seule façon d’aborder l’histoire de la technologie.

Que pouvons-nous apprendre des travaux d’ingénierie, de la science et des machines de Léonard?

Nous pouvons en apprendre beaucoup sur son époque. La quantité d’information que contiennent ses codex est renversante, et ce, dans tous les domaines de connaissance de son temps. Nous pouvons aussi en apprendre beaucoup sur Léonard même : tout ce que l’on peut y lire puis interpréter témoigne de sa vision des choses, de ses intérêts, de ses expériences et de ses pensées. On y découvre entre autres, et c’est extrêmement pertinent même aujourd’hui, un modèle de résolution de problèmes dont la capacité à appliquer des solutions typiques d’un domaine à un autre domaine tout à fait distinct est absolument extraordinaire.

~ Dr. Andrea Bernardoni

Établissez-vous des liens avec les travaux des historiens de l’art qui s’intéressent à Léonard?

La philologie des machines étant un domaine de recherche multidisciplinaire, elle tire de nombreux et précieux renseignements des travaux que mènent les historiens de l’art. L’art est la source principale d’information visuelle sur le passé, et à ce titre, les œuvres fournissent une information qui, interprétée correctement, en dit long sur leur époque. Par exemple, notre ouvrage sur l’histoire des engins de levage, Tirari e Alzari, s’appuie autant sur les œuvres de peintres et de sculpteurs que sur les codex d’ingénieurs du passé.

Quels mythes rencontrez-vous dans le cadre de vos travaux?

Le personnage de Léonard fait l’objet de nombreux mythes. Au point où souvent, tout ce qui le concerne, même l’invraisemblable, est tenu pour vrai. Pensons au célèbre vol à partir de la colline de Monte Ceceri, près de Florence. Cette invention du romancier russe Dimitri Merejkovski a pris une telle dimension que des plaques commémorent ce « vol » comme s’il avait vraiment eu lieu.

Sur le plan strictement technique, Léonard était si doué pour le dessin que nous sommes portés à croire que presque toutes les machines que contiennent ses codex ont été réalisées. Pourtant ces dessins, qui comportent quantité d’inexactitudes, souvent même de grossières erreurs, racontent une tout autre histoire.

Parmi les nombreuses idées et créations de Léonard, laquelle préférez-vous et pourquoi?

Les études qu’a menées Léonard pour la réalisation du monument équestre de Francesco Sforza représentent pour moi un chapitre extraordinaire de son œuvre. J’ai consacré de nombreuses années à l’étude de ce projet, l’un des rares pour lesquels nous sommes en mesure d’attester que la réalisation était à un stade très avancé, mais s’il n’a jamais abouti. En fait, les dessins de Léonard sont très détaillés et extrêmement cohérents les uns par rapport aux autres, et ils racontent une évolution très poussée et concrète de ses travaux.

Mais le thème le plus fascinant de ses études est peut-être le vol. Pas tant pour la beauté indiscutable de certains dessins très célèbres de machines volantes, mais plutôt pour la possibilité qu’ils offrent de suivre l’extraordinaire évolution de la pensée de Léonard sur ce sujet tout au long de sa vie. De plus, l’envergure de ses idées sur ce thème et, plus généralement, sur la dynamique des fluides est probablement unique dans l’histoire de l’humanité.

Vous voulez en savoir davantage sur Léonard de Vinci? Venez entendre Andrea Bernardoni au Musée des sciences et de la technologie du Canada, lors d’une soirée d’échanges et de découvertes Curiosité en Scène organisée dans le cadre de l’exposition Leonardo da Vinci – 500 ans de génie.

Auteur(s)
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Sonia Mendes

Sonia Mendes est la rédactrice/réviseure anglophone pour Ingenium. Elle adore fouiller en coulisse pour raconter les histoires cocasses et colorées de la vie au musée ainsi que tout ce qui touche la science et l’innovation.

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David Pantalony, Ph.D.

En tant que conservateur, Sciences physiques et médicales, à Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada, David Pantalony étudie l’histoire des instruments scientifiques. Il a dirigé l’exposition Les sens et la médecine au Musée des sciences et de la technologie du Canada renouvelé. Ayant travaillé sur l’exposition sur l’astronomie Un seul ciel, beaucoup d’astronomies à Ingenium, il contribue présentement à un projet sur les connaissances autochtones en matière d’étoiles réalisé en collaboration avec les partenaires autochtones du musée, projet qui pourrait mener à un symposium international, en 2020. M. Pantalony, de concert avec le boursier Ingenium-McGill et une stagiaire de recherche, ont récemment reçu le Prix d’excellence de l’Association des musées canadiens, catégorie recherche, pour le travail qu’ils ont fait sur la collection Petrovic, laquelle établit des liens culturels grâce à notre patrimoine mathématique commun. Il contribue également au programme de bourses et de recherche qui est en pleine croissance à Ingenium, ayant récemment supervisé les travaux de la chercheuse Jennifer Thivierge portant sur les perforatrices, ces figures méconnues de l’histoire du Canada.

Professeur auxiliaire d’histoire à l’Université d’Ottawa, M. Pantalony présente un séminaire sur le musée numérique qui est fondé sur la collection. Il a en outre été conservateur au Collège de Dartmouth, au New Hampshire, et au Bakken Museum, à Minneapolis. Il a obtenu son doctorat (Ph.D.) à l’Institute for the History and Philosophy of Science and Technology de l’Université de Toronto.