Les voix noires en STIM : Un entretien avec Dre Juliet Daniel

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Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada

Dre Juliet Daniel est une femme d’action. C'est une scientifique novatrice, tant dans ses recherches que dans la mobilisation des scientifiques noirs au Canada. 

En tant que biologiste spécialisée en cancérologie et professeure à l’Université McMaster, les recherches de Dre Daniel ont mené à la découverte d’un nouveau gène nommé « Kaiso », dont la haute expression est liée aux disparités raciales liées au cancer. Dre Daniel défend également la cause des femmes et des groupes en quête d’équité. En juillet 2020, elle a cofondé le Réseau canadien des scientifiques noirs, un organisme qui se consacre au mentorat, au développement et à la reconnaissance des Canadiens de race noire qui étudient et travaillent dans le domaine des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM).

Le Réseau Ingenium s’est récemment entretenu avec Dre Daniel pour lui parler de sa passion pour les sciences, de son travail et de ses suggestions sur la meilleure façon de soutenir la communauté noire du Canada.

Une femme portant un haut blanc et un veston noir et blanc affiche un sourire chaleureux à la caméra. Une fenêtre et un mur de ciment sont visibles derrière elle.

Le Réseau Ingenium (RI) : Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la science?

Dre Juliet Daniel (JD) : Je pense que je me suis intéressée à la science dès la minute où j’ai appris à parler. Je posais toujours la question « pourquoi? » J’étais de ces enfants qui s’interrogeaient sur tout et j’ai toujours été fascinée par la nature et la vie. Vous savez, des questions sur la façon dont on fait des bébés à partir d’un spermatozoïde et d’un ovule? J’ai toujours été passionnée par la science. 

RI : Est-ce qu’il y a une personne qui vous a particulièrement inspirée ou encouragée? 

JD : Je me suis totalement inspirée de Mae Jemison, qui a été la première femme noire astronaute à voyager dans l'espace. J’ai eu le privilège de la rencontrer et j’ai failli en perdre conscience! 

Je vivais aux États-Unis pendant mes études postdoctorales et j’ai malheureusement dû venir à Montréal pour les funérailles de mon cousin. Ma famille m'a présentée à un journaliste qui travaillait pour le journal communautaire. Tout le monde avait hâte de me présenter à ce journaliste puisque personne d'autre dans la famille ne détenait un doctorat. C'est ainsi que j'ai été invitée à prendre la parole lors d'un événement annuel visant à encourager les jeunes de la communauté noire de Montréal à entreprendre une carrière scientifique et de se joindre au milieu universitaire. J'y ai vu une occasion de revenir à Montréal pour revoir ma famille et j'ai donc accepté cette invitation. Puis, deux semaines avant l'événement, ils m'ont informé que je serais la conférencière principale... aux côtés de Dre Mae Jemison! Pour toute femme noire intéressée par la science, c'était comme un rêve qui se réalisait; Mae Jemison... wow! Elle a été la première femme noire à se rendre dans l'espace et elle est titulaire d'un doctorat en médecine et en sciences. Donc, la rencontrer en chair et en os, c'était vraiment génial et le plus beau moment de ma vie pendant longtemps. 

RI : Qu'est-ce qui vous a poussée à devenir une biologiste spécialisée en cancérologie?

JD : J'ai toujours voulu faire des recherches qui auraient un impact mondial et gagner le prix Nobel; c'était mon rêve d'enfant. Puis, au cours de la dernière année de mes études universitaires, ma voisine de la Barbade est décédée d'un cancer du sein. Environ un mois après sa mort, ma mère a reçu un diagnostic de cancer des ovaires et elle en est décédée six mois plus tard. 

Jusqu'alors, je n'avais pas encore vraiment réfléchi au type de recherche sur laquelle j’allais me concentrer. J'avais acquis tellement de connaissances et je mijotais l'idée de poursuivre dans les domaines de la pharmacologie ou de la neurologie. Mais, lorsque deux de mes proches sont décédées à huit mois d'intervalle, je me suis dit : « Ça y est, je me lance pour la recherche sur le cancer. ».

RI : C'est très puissant. Je suis désolé pour les deuils que vous avez eu à vivre, mais il est évident que vous ressentez un véritable engagement personnel dans votre travail. Vos recherches ont ensuite mené à la découverte et à l’appellation du gène « Kaiso ». Je sais que ce nom est un hommage à votre héritage caribéen. Pourriez-vous m'en dire un peu plus sur les raisons qui vous ont poussé à choisir ce nom et l'influence de vos origines sur votre orientation professionnelle?

JD : Lorsque j'ai cloné le gène, mon superviseur m'a dit que je pouvais le nommer comme je le souhaitais. Je savais déjà qu'en Amérique du Nord, il y a très peu de membres de la communauté noire en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STEM) et, par le fait même, des Caraïbes. Je voulais donc donner au gène un nom qui avait un lien avec les Caraïbes, tout en demeurant subtil. Donc, « Kaiso » est le terme argotique pour Calypso, le genre de musique joué dans les Caraïbes. Le calypso est ma musique préférée que j'écoutais tous les jours pendant mes études postdoctorales et le clonage du gène. Donc, c’est là que j’ai arrêté mon choix pour le nom du gène. J’ai appris, quelques années plus tard, que ce mot signifie également salade en japonais (rire!).

RI : Vous avez cofondé le Réseau canadien des scientifiques noirs en juillet 2020. Pourriez-vous me dire quelles sont vos motivations derrière la création de ce réseau et pourquoi est-ce si important?

JD : Je vais répondre à cette question en vous racontant une anecdote. Il y a environ 12 ans, le Canada a finalement commencé à tenir une conférence bisannuelle sur le cancer, la Conférence canadienne sur la recherche contre le cancer.  

Quand j’ai assisté pour la première fois, nous étions peut-être trois ou quatre membres de la communauté noire sur un millier de personnes. Deux d’entre eux étaient de mon laboratoire ainsi qu’un étudiant et moi-même. Puis, deux ans plus tard, nous étions cinq, dont trois provenant de mon laboratoire. C’était tout simplement insensé. J'en discutais avec mes étudiants et ils me demandaient : « Où sont tous les autres membres/scientifiques de notre communauté? ».

~ Dre Juliet Daniel

Puis lorsque la pandémie est survenue, que la mort tragique de Georges Floyd a été annoncée et que le mouvement Black Lives Matter a émergé, nous avons conclu qu’il fallait agir. Nous étions tous débordés par le travail, mais nous avions besoin d’un réseau pour nous soutenir les uns les autres. Nous voulons augmenter le nombre de stagiaires issus de la communauté noire au sein du réseau, afin d’être mieux représentés. Nous voulons que les étudiants et les postdoctorants participent, et nous voulons les encadrer afin qu’ils persévèrent dans le domaine des STIM et du milieu universitaire. 

RI : C’est le Mois de l’histoire des Noirs qui permet de réfléchir à la manière dont nous pouvons réellement apporter des changements pour la communauté noire au Canada. Cependant, il peut être difficile de savoir par où commencer. Quel conseil donneriez-vous à un collègue ou à un ami qui souhaite approfondir sa compréhension et sa compassion? 

JD : Pour une personne qui s’y intéresse vraiment, il suffit d'aller prendre un café, ou un café virtuel, avec un collègue ou des amis de la communauté noire. Prenez le temps d’apprendre à connaître cette personne et demandez-lui de partager son vécu. Cela vous permettra de mieux comprendre les défis et les difficultés auxquels sont confrontées de nombreuses personnes issues de la communauté noire dans les universités et les STIM, et vous amènera à cibler les domaines où vous pourriez apporter votre appui. Chacun a des capacités différentes et les alliés peuvent intervenir dans divers secteurs. C’est de cette manière que j'aborderais la question, même si je pense que certaines personnes seraient en désaccord. Quelques-uns de mes amis vous conseilleraient plutôt d’aller lire des livres. Personnellement, je trouve que c'est trop abstrait. Je pense que c'est une personne que vous connaissez ou avec qui vous travaillez qui aura le plus d’impact.

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Sonia Mendes

Sonia Mendes est la rédactrice/réviseure anglophone pour Ingenium. Elle adore fouiller en coulisse pour raconter les histoires cocasses et colorées de la vie au musée ainsi que tout ce qui touche la science et l’innovation.