Les femmes dans l’aviation : conversation avec le brigadier-général Lise Bourgon

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Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada
Le major Bourgon pose pour une photo à bord du NCSM Montréal à Copenhague en 2005.

Cet automne, le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada a intégré avec fierté un hélicoptère de l’Aviation royale canadienne (ARC) dans sa collection permanente. En service depuis plus de 50 ans, le CH-124B Sea King de Sikorsky est un hélicoptère biturbine de lutte anti-sous-marine et l’un des aéronefs militaires canadiens du XXe siècle qui ont acquis une réputation de fiabilité.

Le brigadier-général Lise Bourgon a piloté le Sea King — celui-là même qui sera bientôt exposé fièrement au Musée. Elle compte plusieurs « premières » à son actif, elle a notamment été la première femme pilote à commander un escadron et la première femme à être promue lieutenant, lieutenant-colonel et général. Elle a en outre été la première femme nommée commandant d’escadre à la 12e Escadre Shearwater. En dirigeant la force opérationnelle interarmées en Irak, Mme Bourgon est devenue la première femme à assumer le commandement d’une mission de combat canadienne à l’étranger.

Réseau Ingenium s’est entretenu avec Mme Bourgon de son parcours jalonné de décorations, de sa vaste expérience à bord d’un Sea King et de ce qu’il faut pour repousser les limites et mener une carrière réussie.

Une femme vêtue d’un uniforme militaire bleu pose devant un grand hélicoptère.

Le capitaine Bourgon pose devant le Sea King à la base militaire Shearwater, à Halifax, en 1995.

Réseau Ingenium (RC) : Vous avez affirmé que vous vous êtes engagée dans l’ARC afin de profiter de la possibilité de suivre une formation payée, mais que vous n’aviez pas l’intention d’y rester. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis?

La brigadier-général Lise Bourgon (LB) : Je me suis engagée afin de décrocher un diplôme gratuitement, mais il se trouve que j’ai fait partie des premières femmes sélectionnées pour la formation de pilote — quand on a rendu le poste de pilote accessible aux femmes, j’ai décidé de tenter ma chance. Tout au long de ma formation de pilote, ce que je voulais, c’était devenir pilote d’hélicoptère tactique, je voulais piloter un Twin Huey — j’en rêvais. Alors quand on m’a choisie pour piloter un Sea King après que j’ai obtenu mon brevet de pilote, je n’étais pas contente parce que ce n’était pas du tout ce que je voulais. Toutefois, en faisant atterrir le Sea King sur le pont d’un navire lors de mon premier déploiement en mer, j’ai senti une passion s’allumer en moi. Mon départ en mer s’est avéré décisif pour ma carrière. J’aime partir en mer et j’aime le Sea King, alors la possibilité de jumeler les deux a vraiment tout changé pour moi. Chaque nouvelle mission représentait à mes yeux une occasion fantastique et une source de plaisir sans fin.

RI : Comme vous le savez, le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada enrichit sa collection d’un CH-124B Sea King de Sikorsky. Dites-moi ce que cet hélicoptère représente pour vous.

Pour moi, le Sea King est l’aéronef à toute épreuve de l’ARC. C’est un hélicoptère qui peut — et pouvait — tout faire. Un jour, nous nous en servions pour la lutte anti-sous-marine et le lendemain, pour une mission de recherche et de sauvetage, et le surlendemain, nous le prenions pour aller chercher des pièces. En mer, nous accomplissions des missions d’évacuation médicale et de surveillance de surface; nous pouvions faire tellement de choses, c’était formidable!

~ Lise Bourgon

LB: Il m’a permis de parcourir le monde, parce que j’allais là où le navire se rendait. Un jour, nous étions dans la Méditerranée, la semaine d’après, nous nous trouvions dans le golfe Persique. À ma première année dans l’escadron en tant que pilote opérationnel, j’ai passé neuf mois en mer. Je pense qu’au cours de ces neuf mois, je suis allée dans 17 pays et 24 ports. Nous sommes allés partout, nous avons sillonné le monde; nous possédions notre propre hélisurface partout où nous allions. C’était fantastique.

Une femme et un homme en uniforme militaire bleu se tiennent debout derrière un grand cadre comprenant plusieurs photos; on devine un aéronef en arrière-plan.

Le capitaine Bourgon et son mari, Martin Roy, se tiennent à côté de l’hélicoptère Sea King au Musée canadien de la guerre en 1998.

RI : En quoi consiste la formation d’un pilote de Sea King?

LB : L’entraînement de tous nos pilotes d’hélicoptère se faisait au moyen du Jet Ranger à Portage la Prairie, au Manitoba; après l’obtention de leur brevet de pilote, on les affectait à une tâche opérationnelle : recherche et sauvetage, soutien de l’Armée de terre ou de la Marine à bord d’un Sea King ou d’un Cyclone.

Une fois qu’on a reçu son affectation, on se rend à l’unité d’instruction opérationnelle. Pour le Sea King ou le Cyclone, c’est le 406e Escadron maritime d’entraînement opérationnel à Shearwater, en Nouvelle-Écosse. À l’époque, on y restait environ six mois afin d’apprendre à piloter l’appareil et de s’entraîner au combat avec lui. Maintenant, on doit aussi remplir son rôle militaire, ce qui veut souvent dire combattre, avec sa plateforme. Six mois plus tard, on obtient son diplôme de copilote, ce qui signifie qu’on peut piloter avec une personne plus expérimentée que soi. Pendant cette période, tandis qu’on effectue des vols comme copilote avec son commandant de bord, on participe à toutes sortes d’entraînements et on continue d’étudier afin de s’améliorer sans cesse. Il faut environ deux ans pour devenir commandant de bord; comme pilote principal, on est responsable de la formation d’un nouveau copilote.

À bord du Sea King, on trouve également une troisième catégorie de personnel, celle du commandant d’équipage. Cette personne est responsable des combats, des tactiques utilisées durant la mission, qu’il s’agisse de chasser un sous-marin, d’utiliser des munitions antitorpilles ou des mitrailleuses, ou de mener une opération de recherche et de sauvetage. En général, il faut une autre année d’entraînement et de simulations pour devenir commandant d’équipage. Entre le moment où l’on obtient son diplôme et que l’on commence son instruction opérationnelle et celui où l’on devient commandant d’équipage, il s’écoule environ trois ans, que l’on consacre à l’étude, à l’entraînement, à des exercices et à des examens. Quand on est militaire, on n’a jamais fini d’apprendre. Quand on pense être en pleine possession de ses moyens, il se trouve qu’on a encore quelque chose à apprendre, alors on retourne sur les bancs d’école.

Une femme vêtue d’un uniforme militaire bleu et une jeune fille se déplacent en tandem durant une cérémonie ayant réuni une foule nombreuse.

La colonel Bourgon s’offre un moment de plaisir en vélo avec sa fille Megan Roy durant la cérémonie de passation du commandement.

RI : Vous êtes une femme on ne peut plus accomplie et respectée au sein de l’ARC. Quels ont été les plus grands défis que vous ayez dû relever pour parvenir là où vous en êtes aujourd’hui?

LB : Pour moi, il s’agit de concilier le travail et la vie personnelle, de ne pas sacrifier la famille afin d’accomplir son travail. Entre faire de son mieux dans sa vie personnelle (être la meilleure mère, la meilleure conjointe) et dans sa vie professionnelle (être le meilleur officier et le meilleur pilote de l’ARC), la frontière est parfois ténue. Mais comme personne ne peut être le meilleur dans tout ce qu’il entreprend, je pense qu’il faut faire des concessions et accepter le fait qu’on ne peut pas exceller dans tout, et éprouver un sentiment de satisfaction quand on parvient à concilier tout cela.

Je suis très chanceuse parce que mon mari est un homme formidable. On dit que « derrière chaque grand homme se cache une grande femme », eh bien, je dirais que derrière chaque femme se cache probablement un homme plus grand encore. Martin, mon mari, m’a apporté son soutien pendant mes déploiements et il m’a toujours permis d’accepter des promotions et de saisir les occasions qui se présentaient à moi. Nous formons véritablement une équipe; je ne serais pas rendue là où je suis si je n’avais pu compter sur lui — c’est un mari remarquable.

Je ne pense pas que notre société ait suffisamment changé pour favoriser cette conciliation, on s’attend encore à ce que les femmes restent dans l’ombre et soutiennent leur conjoint, alors qu’à l’inverse, quand c’est l’homme qui sacrifie un peu sa carrière pour soutenir sa femme et sa famille… Notre situation a parfois valu des regards et des questions à mon mari. Mais quelle est la différence? Nos enfants sont les siens autant que les miens, mais tout le monde ne le voit pas comme cela.

Nous avons trimballé nos enfants (Jeremy et Megan, qui ont 19 et 17 ans) partout, et je les trouve très bien dans leur peau, ils affichent une belle maturité. Soit ils ne voudront plus jamais déménager parce que nous les avons déracinés tellement de fois, soit ils auront toujours soif de changement — l’avenir nous le dira, j’imagine.

A woman in a blue military uniform stands at attention and salutes, in front of a squadron of men in uniform.

Colonel Bourgon salutes during her outgoing change of command ceremony for 12 Wing Shearwater in April 2015.

RI : Que doit-on faire d’autre au sein de l’ARC afin de favoriser l’intégration continue des femmes dans les Forces canadiennes?

LB : À mon avis, l’intégration n’est pas une question de chiffres, mais plutôt un état de fait où les possibilités offertes aux femmes et aux hommes sont les mêmes. Franchement, je pense que nous y sommes parvenus; au sein de l’ARC, peu importe qu’on soit une femme ou un homme, on a les mêmes chances de réussite, les mêmes possibilités pour les cours et le déploiement. Il s’agit maintenant de convaincre la population de s’engager dans l’armée. Nous devons encore combattre les idées reçues sociales et culturelles — les femmes ne se voient pas s’engager dans l’armée parce qu’elles ne s’en croient pas capables. La clé de l’intégration c’est de parvenir à changer cette perception de la société, d’amener les femmes à penser qu’elles ont leur place dans l’armée.

Moi, je rêve de voir une petite fille admirer les Snowbirds en tenant la main de sa mère lors d’un spectacle aérien et de l’entendre dire : « Maman, quand je vais être grande, je vais être pilote. » Et la mère de lui répondre : « Bien sûr, ma chouette, ce serait un super boulot pour toi — tu serais une excellente pilote. » Si nous arrivions à convaincre les mères d’inciter leurs filles — et leurs fils — à s’engager dans l’armée, ce serait fantastique. Je pense surtout aux jeunes filles de 8 à 12 ans — si nous pouvions leur faire découvrir notre travail et leur communiquer notre enthousiasme, nous pourrions allumer en elles l’étincelle nécessaire pour les aiguiller sur la voie de la réussite. Toutes les filles peuvent devenir d’excellentes pilotes si c’est ce qu’elles souhaitent vraiment.

Une femme vêtue d’un uniforme militaire bleu se tient au garde-à-vous et fait le salut militaire devant une foule.

Le nouveau brigadier-général Bourgon fait le salut militaire lors de la cérémonie officielle en avril 2015.

RI : Les femmes hésitent souvent à se lancer dans les domaines à prédominance masculine, comme l’aviation. Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui envisage une carrière de pilote?

LB : Nous devons cesser de douter de nous-mêmes; les femmes peuvent faire tout ce qu’elles veulent. Il n’y a aucune limite ni barrière. Ces obstacles que nous percevons se trouvent dans notre propre tête. Le pire, c’est qu’il n’y a que les femmes, à mon avis, qui se disent : « Ah non, je ne peux pas faire ça, je ne suis pas assez bonne pour ça. » Les hommes et les jeunes garçons essaient n’importe quoi, ils ne craignent pas autant l’échec que les femmes. Celles-ci ont tendance à faire toute une montagne de l’échec, alors que les hommes se disent qu’ils ont essayé, puis échoué, et qu’ils n’ont qu’à tenter autre chose. Les femmes ont besoin qu’on leur dise encore et encore : « Vous en êtes CAPABLES, allez-y, foncez! Si cela vous plaît, tant mieux; sinon, vous n’aurez rien perdu : au contraire, vous aurez gagné de l’expérience. »

Selon moi, essayer des choses dont on a un peu peur permet de découvrir qui l’on est — ses forces et ses faiblesses. C’est bon d’avoir peur! Je répète sans cesse à ma fille que c’est normal d’avoir des papillons dans l’estomac, qu’ils finissent par s’en aller. On doit s’efforcer de temps en temps de sortir de sa zone de confort. Ce qui compte, c’est de partir à la découverte, d’aller explorer et d’avoir du plaisir — il faut prendre des risques et décider de ne jamais cesser d’apprendre.

Auteur(s)
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Sonia Mendes

Sonia Mendes est la rédactrice/réviseure anglophone pour Ingenium. Elle adore fouiller en coulisse pour raconter les histoires cocasses et colorées de la vie au musée ainsi que tout ce qui touche la science et l’innovation.