Coup d’œil sur l’avenir de la médecine

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Médias

Quel sera l’avenir de l’innovation en science et en technologie? Quel sera son impact sur la société?

Ces deux questions sont les piliers de Curiosité en scène d’Ingenium, une série de conférences axées sur le leadership scientifique qui traitent d’enjeux contemporains d’importance mondiale. Chaque conférence présentée au Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa, nous fait découvrir des chefs de file du secteur privé, du milieu universitaire et du domaine gouvernemental qui viennent discuter de questions scientifiques et technologiques à la fois pertinentes et controversées, et qui intéressent tous les Canadiens. 

À l’aube d’une nouvelle décennie, l’industrie de la médecine innove à un rythme effréné, produisant des technologies qui auront un impact sur tous les citoyens et sur la société canadienne dans son ensemble. Lors d’une conférence Curiosité en scène présentée l’automne dernier, nous avons posé la question « Quel est l’avenir de la médecine? ». 

Pour discuter de la question, nous avions invité deux experts. D’abord, le Dr Frank Rybicki, M.D., Ph.D., vice-président des opérations et de la qualité au Collège de médecine de l’Université de Cincinnati, et directeur des questions médicales à Imagia, une entreprise de premier plan dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA) et des soins de santé qui conjugue son expertise en santé à la technologie avancée en IA pour améliorer les résultats chez les patients en permettant aux institutions médicales d’accéder et d’utiliser des données sur les soins de santé. Était également présent Eric Ward, directeur principal, prospective, à Horizons de politiques Canada, un organisme relevant du gouvernement du Canada et axé sur la prospective, dont le mandat est d’aider le gouvernement à créer des programmes et politiques orientés sur l’avenir plus rigoureux et résilients malgré les changements perturbateurs à l’horizon.

Suivant cette discussion, les deux experts ont discuté avec le Réseau Ingenium pour faire part de leurs perspectives en ce qui concerne l’avenir de la médecine et de la santé. 

 Logos pour Horizons de politiques Canada, le Musée des sciences et de la technologie du Canada, l'Université de Cincinnati et Imagia

Réseau Ingenium (RI): Parmi les récents progrès réalisés dans le domaine de la recherche médicale et de la biotechnologie, lequel est le plus palpitant selon vous? 

Dr Frank Rybicki (FR) : À l’heure actuelle, le déploiement d’algorithmes d’apprentissage et de procédés d’apprentissage assisté par ordinateur constitue la technologie la plus importante en médecine. Nous avons beau y mettre tous les efforts, les médecins ne posséderont jamais la « bande passante mentale » nécessaire pour analyser et cerner tous les liens entre les maladies et les traitements aussi efficacement que peuvent le faire les ordinateurs. Les gens et l’informatique doivent travailler ensemble, en synergie. 

Eric Ward (EW): Il est captivant de voir tout le travail accompli, y compris ici, au Canada, comme la conception de levures, d’algues et d’autres micro-organismes capables de produire de précieuses substances utilisées en pharmaceutique et dans le domaine des carburants. La nature nous montre qu’il est possible de créer une grande variété de molécules à température ambiante en utilisant l’énergie solaire ou chimique et la migration circulaire des ressources.

Je suis également fasciné par certaines percées en médecine, qu’il s’agisse du tout petit mais fonctionnel cœur fabriqué au moyen d’une imprimante 3D et des cellules tumorales créées de la même façon pour tester des thérapies, des capteurs capables de détecter des biomarqueurs dans l’urine, ou de la technologie CRISPR et des biocapteurs en génétique – sur des plateformes de la taille d’une carte de crédit – qu’on peut brancher à un téléphone intelligent pour détecter des maladies.


RI : Des récents développements en recherche médicale ou en biotechnologie vous préoccupent-ils? Comment pouvons-nous nous assurer que les risques sont bien gérés? 

FR : L’objectif premier est de préserver la confidentialité des données sur les patients et de faire comprendre à la population que, lorsqu’elles sont utilisées de façon responsable, les données peuvent éclairer la pratique clinique et améliorer les résultats pour les patients ainsi que la prestation des soins. Le travail que nous faisons à Imagia a été spécialement pensé pour résoudre les questions de confidentialité qui entravent la plupart des innovations liées aux données sur la santé. Nous permettons à nos chercheurs cliniciens d’apprendre de données distribuées dans notre plateforme EVIDENS par apprentissage fédéré. Cette façon de faire nous permet d’acquérir des connaissances tout en conservant les données dans chacun des établissements, permettant ainsi d’élargir la démarche de découverte traditionnelle tout en protégeant les renseignements personnels. 

EW : Je crois que les gens ont raison d’être préoccupés par les « bébés CRISPR » – les premiers embryons génétiquement modifiés au monde –, et particulièrement par la modification du génome dont hériteraient les générations à venir. Personnellement, la modification du génome non héréditaire ne m’inquiète pas outre mesure lorsqu’elle vise à mieux comprendre la maladie génétique dont souffre une personne. Une façon d’atténuer les risques est de tenir compte du plus grand nombre de sources de connaissances possible, y compris les visions du monde autochtones.

 Un puzzle à moitié fini avec des images de brins d'ADN

Le génie génétique est un outil qui a le potentiel du bien et du mal.

RI : Quels sont certains des principaux obstacles qui nuisent à la mise en œuvre de technologies « médicalement perturbantes », à des découvertes qui bousculent les procédés établis et qui bouleversent l’industrie?

FR : La confiance. Le changement survient au rythme de la confiance. Le public doit comprendre qu’une écrasante majorité de professionnels de la santé saisissent la gravité d’utiliser des données médicales pour « faire le bien ». Mais aucun système n’est parfait. Imagia conçoit des systèmes de prochaine génération pour assurer la bonne gouvernance des données, ce qui nous aide à gagner la confiance de nos partenaires et patients.

EW : Les coûts peuvent être un obstacle, du moins initialement, mais pas nécessairement parce qu’une thérapie ou un dispositif donné est cher à produire. En fait, il est parfois difficile de négocier avec des innovateurs le prix de technologies innovantes brevetées. Je pense ici aux percées capables de guérir complètement une maladie, par opposition aux longues pharmacothérapies générant un flux continu de recettes.

Une acceptabilité sociale limitée peut aussi freiner l’innovation, particulièrement lorsqu’il s’agit de modification génétique ou d’augmentation humaine. C’est une bonne chose dans certains cas, lorsque la réticence provient d’une mûre considération des risques et des doutes. Mais il existe parallèlement un risque de « panique morale » et de mésinformation qui peuvent engorger le débat entourant les nouvelles thérapies. 

Aussi, l’adaptation de la réglementation aux nouvelles innovations qui ne s’insèrent pas dans les catégories en place demande du temps. Je ne parle pas seulement de la réglementation régissant les soins de santé, mais aussi des lois plus larges qui englobent l’introduction de nouveaux produits ou services. Les innovateurs veulent savoir s’ils risquent d’enfreindre des règles, et quelle est l’ampleur de leur responsabilité.

 

RI : Dans le système de santé actuel, les décisions sont largement basées sur l’expérience et l’expertise des médecins. Mais dans un monde où l’IA contribue à la prise de décisions, pouvons-nous nous attendre à ce que le rôle des médecins change? 

FR : Les médecins évoluent de façon positive. Ceux qui n’ouvrent pas les bras aux nouvelles technologies courent le risque de tourner le dos aux nouveaux traitements et aux découvertes de pointe. Les médecins de la nouvelle génération connaîtront le succès s’ils réussissent à marier leurs compétences médicales traditionnelles à des habiletés en gestion de données. Un médecin capable d’aider le public et ses patients doit être un hybride : il doit savoir à la fois gérer des données et écouter attentivement. C’est sur ces médecins que je concentre mon enseignement, ce sont les médecins de demain.

EW : La recherche que nous menons sur l’avenir du travail et sur l’intelligence artificielle a révélé que des machines pourraient effectuer certaines des tâches des médecins, mais sans remplacer ces derniers : leur rôle pourrait changer, évoluer. Idéalement, nous pourrions utiliser la technologie pour mieux gérer les délais d’attente et les goulots d’étranglement qui nuisent aux diagnostics et aux traitements, surtout en contexte de vieillissement de la population. Personnellement, j’espère que de nouveaux outils favoriseront une plus grande collaboration entre les médecins, les infirmières, les physiothérapeutes, les nutritionnistes, les travailleurs sociaux, les professionnels en santé mentale et les autres partenaires de la santé, afin qu’ils puissent tous voir à la santé de chaque personne dans le contexte plus large de sa vie.

RI : Quelles sont les implications de ces innovations sur les gens qui avancent en âge? Par exemple, les gens devront-ils travailler plus longtemps s’ils vivent plus vieux? Et qu’est-ce que cela signifierait pour les assurances-vie/santé? Est-ce que nous pourrons tous vivre assez longtemps pour connaître nos petits-petits-petits-enfants? 

FR : Pour répondre simplement, oui. Les gens vivront plus longtemps, surtout parce qu’on aura trouvé des remèdes pour guérir des cancers et des maladies chroniques, comme les maladies inflammatoires. Toutefois, la longévité des gens aura également un impact sociétal, et les autorités gouvernementales devront y voir. On peut penser à d’autres conséquences qui risquent de faire surface dans le domaine de la santé, comme de nouvelles pressions sur le système de santé en raison des soins qu’exigent des gens plus âgés. Il faudra mettre en place des mesures pour assurer une population en meilleure santé capable de profiter d’une bonne qualité de vie. 

EW : Posez-moi la question dans une centaine d’années! [rires]

Étant donné la résistance aux antimicrobiens, les iniquités en matière de revenus dans le monde et les autres menaces qui planent sur la santé humaine, je ne crois pas que nous pouvons dormir sur nos lauriers et nous attendre à une inévitable augmentation de l’espérance de vie moyenne. La science du vieillissement peut entraîner des percées, mais il y a beaucoup d’autres facteurs à considérer. 

Si l’espérance de vie devait s’allonger de façon considérable, il nous faudra clairement réfléchir à ce que cela voudra dire pour la retraite, les fonds de pension et les services sociaux. Ce que je souhaite personnellement, c’est que ces années supplémentaires soient consacrées à soutenir les jeunes familles et à améliorer les conditions affectant le développement des enfants. Cela pourrait imposer des changements dans la séquence études-carrière-famille. Peut-être faudra-t-il penser à de nouvelles façons de permettre aux gens de tous âges de contribuer directement à l’éducation des enfants des prochaines générations. Aussi, je serais absolument ravi si le temps et la sagesse acquise grâce à un âge avancé étaient mis à contribution pour la restauration de nos écosystèmes dégradés et menacés. 


Pour en savoir davantage, lire d’intéressants textes scientifiques, poser des questions ou formuler des commentaires, veuillez écrire à @HorizonsCanada ou à @imagia_ai.

Veuillez noter que les textes ont été modifiés pour des raisons de concision et de clarté. 

Auteur(s)
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Michelle Campbell Mekarski

En tant que conseillière scientifique au Musée des sciences et de la technologie du Canada, Michelle Campbell Mekarski vise à combler l’écart entre la communauté scientifique et le public en rendant les sciences et la technologie intéressantes, accessibles et amusantes. Détentrice d’un doctorat en biologie évolutionniste et en paléontologie, elle possède de nombreuses années d’expérience en conception et en animation d’activités de vulgarisation scientifique. Dans ses temps libres à l’extérieur du Musée, elle enseigne à l’Université d’Ottawa ou à l’Université Carleton, fouille le sol à la recherche de fossiles ou se détend au bord de l’eau.