De jeunes élèves sortent de l’oubli des histoires sur la grippe espagnole

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Médias
Rob Bell et Tyya Strutt présentant, le 11 mai 2019 au Musée des sciences et de la technologie du Canada, leur réalisation primée lors de l’édition 2019 de Moments déterminants Canada et intitulée « La pandémie de grippe de 1918 : les moments déterminant.

Âgée de 11 ans, Tyya Strutt a appris une triste vérité dans le cadre du projet d’histoire primé que son école a réalisé sur la pandémie de grippe espagnole.

« On ne se souvient pas de la plupart des personnes qui meurent lors d’événements terribles ou dans des circonstances dangereuses, surtout si ce sont des enfants, affirme Tyya Strutt. C’est inacceptable. »

Tyya Strutt et sa classe de 5e et 6e année à l’école primaire Dundas Central, à Dundas (Ontario), se sont documentés sur l’histoire de Hazel Layden, une élève de 15 ans qui a succombé à la grippe espagnole en 1918. Les élèves ont eu envie de connaître son histoire parce qu’elle a fréquenté leur école (dont l’édifice patrimonial a été construit en 1857).

« Nous avons été très émus d’apprendre que Hazel a fréquenté notre école et que notre salle de classe était la sienne en plus, mentionne Tyya Strutt. Elle s’est assise dans la même salle que celle où nous avons nos cours et elle s’est amusée sur le même terrain de jeu que nous. L’histoire de Hazel nous a beaucoup touchés, probablement parce qu’elle était l’une des nôtres. »

~ Tyya Strutt

Sous la direction de l’enseignant Rob Bell, la classe a remporté un prix dans le cadre de Rétablir le Canada, un concours organisé à l’échelle nationale en 2018-2019 qui invitait les Canadiens à sortir de l’oubli des histoires en lien avec la pandémie de grippe espagnole. La cérémonie de remise des prix, tenue au Musée des sciences et de la technologie du Canada le 11 mai 2019, a été le temps fort du concours.

« En apprenant que nous avions gagné le prix, nous avons d’abord été surpris, puis nous nous sommes sentis fiers, heureux et fous de joie », se souvient Tyya Strutt.

Sur la scène lors de la cérémonie, Tyya Strutt et Rob Bell ont expliqué la démarche adoptée par la classe pour réaliser son projet en ligne sur Hazel Layden, intitulé « La pandémie de grippe de 1918 : les moments déterminants qui ont modifié le cours de l’avenir. »

Le concours national a été organisé par la communauté en ligne Moments déterminants Canada, qui fournit des outils de recherche et de narration numériques, afin de commémorer le centenaire de l’épidémie de grippe espagnole. Cette catastrophe a frappé des millions de personnes; pourtant, les histoires des Canadiens qu’elle a touchés demeurent pour la plupart méconnues.

Une ennemie meurtrière et en grande partie oubliée

Pour mettre en perspective les conséquences de la pandémie de grippe espagnole, prenons la Première Guerre mondiale, qui a été l’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire du monde. Cette guerre a coûté la vie à plus de neuf millions de combattants et à plus de sept millions de civils. La fin de ce conflit le 11 novembre 1918, de même que le sacrifice de ceux qui ont été tués en service, est commémorée chaque année dans le monde entier. Et pourtant, la période 1918-1919 a été dominée par un ennemi encore plus meurtrier, qui demeure en grande partie oublié : la grippe espagnole. En seulement 18 mois, plus d’un tiers de la population mondiale l’a contractée et de 50 à 100 millions de personnes en sont mortes — elle a fait plus de victimes que la peste noire et davantage que les deux guerres mondiales combinées.

Afin de commémorer le centenaire de la pandémie, Moments déterminants Canada a exploré ces histoires à l’aide des médias numériques. Voici encore quelques histoires remarquables de Canadiens dont la vie a été bouleversée à jamais par la pandémie de grippe espagnole.

La lieutenante Blanche Lavallée avant son départ pour la Première Guerre mondiale en 1915 | Bibliothèque et Archives Canada (BAC), R112-5687-1-E, vol. 217.

La lieutenante Blanche Lavallée avant son départ pour la Première Guerre mondiale en 1915

Blanche-Olive Lavallée et les origines de la grippe espagnole

Infirmière canadienne-française de Montréal, Blanche-Olive Lavallée s’est enrôlée dans le Corps expéditionnaire canadien pour aller servir en Europe. En mai 2015, elle a été recrutée dans un hôpital situé près de Paris, en France. Blanche-Olive Lavallée était responsable d’une salle d’opération dans ce qui est devenu l’un des hôpitaux canadiens les plus occupés, car il se trouvait à proximité des zones de combat. Ses heures de service étaient vraisemblablement consacrées à la prise en charge d’un flot incessant de blessés, et son sommeil était probablement constamment interrompu par le bruit des tirs d’artillerie. En 1917, les répercussions de son épuisement et du stress sur son état de santé étaient si importantes que Blanche-Olive Lavallée souffrait régulièrement d’appendicite chronique, d’anémie et de faiblesse généralisée.

Comme si cela ne suffisait pas, au printemps 1918, les infirmières et les médecins ont commencé à constater qu’un virus grave et particulièrement virulent se propageait dans les baraquements militaires exigus. Déjà affaiblie par des années de conditions de vie difficiles, Blanche-Olive Lavallée a été hospitalisée en raison de pneumonie, de bronchite, de grippe et d’appendicite aiguë, puis elle a été rapatriée au Canada. Comme bien d’autres infirmières et soldats, elle a, sans le savoir, rapporté au Canada le virus de la grippe espagnole qui a engendré la pandémie.

Amelia Earhart et la grippe espagnole au Canada

Au Canada, les premiers cas graves ont été signalés à la fin de l’été 1918, dans des villes portuaires comme Halifax et Québec, où des navires transportant des blessés et des malades revenaient des zones de guerre. Malgré les efforts déployés pour isoler les malades, la maladie s’est répandue comme une traînée de poudre. Au début, les patients présentaient les symptômes habituels de la grippe : maux de tête, fatigue, fièvre, douleurs et maux de gorge. Mais à mesure que la maladie se développait, les liquides organiques s’accumulaient, jusqu’à gêner la circulation et à remplir les poumons. Finalement, la majorité des décès ont été causés par une pneumonie, qui est une infection secondaire des poumons.

La pandémie a frappé Toronto en septembre 1918. Les hôpitaux sont rapidement devenus bondés. Les médicaments antiviraux n’existaient pas et, dans l’enceinte étroite des hôpitaux, de nombreux soignants tombaient malades. L’une de ces infirmières était Amelia Earhart, la célèbre aviatrice, qui travaillait à l’Hôpital militaire Spadina, sur le campus de l’Université de Toronto. Elle a survécu à la grippe, mais elle a développé une infection grave des sinus qui a nécessité une intervention chirurgicale et une convalescence d’un an.

: Kirkina (right) and Ben Cumby, at Indian Harbour, 1909. | The Rooms, VA103-12.1.

Kirkina (right) and Ben Cumby, at Indian Harbour, 1909. 

Elizabeth « Mucko Kirkina » Jefferies et les conséquences de la grippe sur la santé publique

Partout au pays, des personnes de tous âges, de toutes les classes et de toutes les collectivités étaient vulnérables à la maladie, et des familles entières sont tombées malades. Elizabeth « Mucko Kirkina » Jefferies était une Inuite du Labrador. Avec son mari Adam Mucko, elle a eu sept enfants dans la région de la baie Sandwich, sur la côte du Labrador. Particulièrement touchée par la pandémie, cette communauté a vu 20 % de sa population mourir de la grippe. La famille entière d’Elizabeth est tombée malade; hélas, le mari et six des enfants de cette dernière sont morts. La famille étant très isolée, Elizabeth a dû enterrer les membres de sa famille elle-même.

Les antibiotiques n’ayant pas encore été inventés, les médecins et les responsables de la santé publique disposaient de moyens thérapeutiques limités. Ils ont donc dû faire la promotion de mesures préventives auprès du public, telles que la fermeture de lieux publics comme les écoles et les théâtres, l’aération adéquate des bâtiments, la nécessité de se couvrir la bouche quand on tousse, l’isolement des malades et le port de masques. Toutefois, devant l’ampleur de l’épidémie, les responsables de la santé publique ont été critiqués pour avoir utilisé des mesures désuètes et inadéquates. C’est ce qui a mené à la création du ministère fédéral de la Santé en 1919.

En mémoire du passé

Contrairement à la Première Guerre mondiale, le pénible épisode de la grippe espagnole au Canada a pratiquement sombré dans l’oubli. Afin de le commémorer, Moments déterminants Canada a rassemblé les histoires oubliées d’hommes et de femmes, de groupes particuliers et de certaines communautés pour documenter leurs expériences uniques et leur rendre hommage.

Les élèves de l’école primaire Dundas Central n’ont pas réussi à trouver de photo de Hazel Layden; aucune photo n’a été prise à l’école cette année-là en raison de l’épidémie de grippe espagnole. Le souvenir de l’écolière, de même que celui de dizaines de milliers d’autres personnes fauchées par l’épidémie, aurait pu s’évanouir, mais grâce au travail de ces jeunes élèves, il restera vivant.

« Elle était l’une des nôtres, explique Tyya Strutt. Elle a fréquenté notre école et a vécu dans notre quartier, et elle a joué un rôle important dans l’histoire de notre communauté. Mais on l’a oubliée, et c’est inacceptable. Découvrir l’histoire oubliée de Hazel et avoir la possibilité de la raconter à notre communauté s’est avéré captivant et stimulant. »

Afin d’obtenir plus d’information sur le sujet et les autres lauréats, visitez le site Web de Moments déterminants Canada.

Hommes portant un masque durant l’épidémie de grippe espagnole, Bibliothèque et Archives Canada, numéro d’acquisition 1960-125 NPC, PA-025025

Hommes portant un masque durant l’épidémie de grippe espagnole

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Michelle Campbell Mekarski

En tant qu’agente, Communication et Engagement scientifique au Musée des sciences et de la technologie du Canada, Michelle Campbell Mekarski vise à combler l’écart entre la communauté scientifique et le public en rendant les sciences et la technologie intéressantes, accessibles et amusantes. Détentrice d’un doctorat en biologie évolutionniste et en paléontologie, elle possède de nombreuses années d’expérience en conception et en animation d’activités de vulgarisation scientifique. Dans ses temps libres à l’extérieur du Musée, elle enseigne à l’Université d’Ottawa ou à l’Université Carleton, fouille le sol à la recherche de fossiles ou se détend au bord de l’eau.