Une bicyclette faite main jette une lumière historique sur un jeune Ontarien débrouillard

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James Henry Blair (1881-1955) à côté de sa bicyclette de bois, près du chemin Innes, à Gloucester, en Ontario.

Le Musée du domaine Billings expose en ce moment une curieuse bicyclette en bois. C’est un adolescent de Gloucester, James Henry Blair, qui l’a fabriquée de ses mains à la fin des années 1890 à partir de matériaux récupérés sur la terre de son père. Des artefacts du Musée des sciences et de la technologie du Canada offrent une occasion peu commune d’entrevoir ce qui est passé par la tête de ce jeune inventeur alors qu’il cherchait par tous les moyens à fabriquer une bicyclette avec trois fois rien. 


 

Image d’une découpure de journal

Le 12 octobre 1899, moins de 24 heures après que James ait été aperçu au centre-ville d’Ottawa, l’Ottawa Citizen publiait un article décrivant l’événement.

 

Le 11 octobre 1899, James Henry Blair a causé l’agitation sur la rue Sparks en roulant sur une étrange bicyclette de bois. L’étonnement était tel que le lendemain, l’Ottawa Citizen publiait un article sur le jeune inventeur :

« Un concept inédit en matière de fabrication de bicyclettes est apparu hier dans les rues de la capitale. L’engin artisanal était fait presque entièrement en bois, ce qui, faute d’élégance, lui conférait une apparence décidément substantielle. Le concepteur, James H. Blair, un jeune homme de 17 ans, parti de Blackburn, avait franchi sur cette rustique monture la distance d’environ quatre milles, et il semblait on ne peut plus ravi de faire ainsi sensation… » 

James avait sculpté le cadre, les guidons, les roues et la selle dans du bois de frêne, emprunté les pédales d’un « ancien vélo à haute roue », et prélevé la chaîne et les roues dentées sur une faucheuse lieuse abandonnée, le tout récupéré sur la terre de son père, à Gloucester. Questionné sur ce qui l’avait poussé à fabriquer cette bicyclette, il a répondu : « Le simple plaisir ».

Photographie noir et blanc montrant un homme en tenue militaire faisant la pose avec un fusil.

À droite : James prend la pose dans sa tenue militaire de la guerre d’Afrique du Sud. La date exacte de la photographie est inconnue, mais elle remonte probablement à 1901 ou 1902.

De nos jours, la bicyclette fait partie de la Collection muséale d’Ottawa. Elle est actuellement exposée au Musée du domaine Billings, où elle sert d’introduction à la vie peu banale de James Henry Blair. Fils de Hugh Blair et de Jean Greer, James est né en 1881. Il a grandi, avec ses 10 frères et sœurs, sur la ferme paternelle, chemin Innes, où se trouve actuellement la pépinière Ritchie’s Feed and Seed. Tout jeune, on reconnaissait déjà son talent pour l’art et la sculpture. Avant l’épisode de la bicyclette, son cochon modelé en terre glaise et la boîte de bois qu’il avait sculptée pour l’expédier lui avaient valu un prix lors d’un concours organisé par le Montreal Witness. 

Adulte, il a fait la guerre d’Afrique du Sud, a travaillé auprès de Thomas Edison pour l’American Talking Picture Company et s’est finalement installé dans l’État de New York, sur l’île Staten, où il a inventé du matériel dentaire pour la Chayes Dental Instrument Company.

De nos jours, l’originalité de cette bicyclette tient au fait que James l’a fabriquée de ses mains avec très peu de choses. Mais comment a-t-il fait? Comment est-il venu à la conclusion que la chaîne et les roues dentées d’une faucheuse lieuse pourraient aussi faire fonctionner une bicyclette?
 
Et puis, qu’est-ce qu’une faucheuse lieuse, exactement?

Dessin couleur d’une faucheuse lieuse de Frost & Wood

Page couverture du catalogue Frost & Wood de 1904 annonçant la faucheuse lieuse no 3. Publication commerciale du Musée des sciences et de la technologie du Canada (AGR F9390 3037 L25241).

Page de catalogue montrant des images et des descriptions des composantes de faucheuses lieuses.

Page du catalogue Frost & Wood de 1904 décrivant l’accessoire de liage et le knotter qui accompagnaient la faucheuse lieuse no 3. L’accessoire de liage vous semble-t-il familier? Publication commerciale du Musée des sciences et de la technologie du Canada (AGR F9390 3037 L25241).

Une faucheuse lieuse est une machine agricole servant à récolter le blé ou autres plantes céréalières en en coupant les tiges et en les liant mécaniquement en gerbes. En 1874, l’Anglais F. B. Appleby a breveté le knotter, une machine qui servait à ficeler les gerbes. Dès 1890, des fabricants ontariens comme Massey, Harris et Frost & Wood produisaient des faucheuses lieuses employant ce mécanisme.

La faucheuse lieuse était une technologie d’une grande importance pour les agriculteurs du 19e siècle, car elle automatisait entièrement l’opération consistant à couper et à lier le blé en gerbes. 

Une histoire du fabricant Massey-Harris raconte que l’entreprise vantait la capacité de la faucheuse lieuse, « 6 à 10 fois plus rapide » qu’une récolte manuelle, et ce, avec « un effort humain négligeable ». Des agriculteurs de partout au pays utilisaient une telle machinerie à la fin du19e siècle. Les premiers modèles à faire leur apparition à Gloucester comptaient le « Brantford » du fabricant Harris et ceux de Frost & Wood.

La collection du Musée des sciences et de la technologie compte quelques exemplaires de faucheuses lieuses employées au 19e siècle, y compris cette machine des années 1890 (1971.0299.001). Et au premier coup d’œil, on remarque en effet que certaines pièces rappellent celles d’une bicyclette.
 

Trois images montrant une faucheuse lieuse, avec sa chaîne et ses roues dentées.

Cette faucheuse lieuse no 4 de Massey-Harris a servi de 1890 à 1900. Il ne s’agit peut-être pas précisément du modèle employé sur les terres de la famille Blair, mais la technologie devait être semblable, sinon identique. Remarquez, sur l’accessoire de liage, à droite, la chaîne et les roues dentées servant à l’actionner. En les comparant à celles dont s’est servi James pour fabriquer sa bicyclette, trouvez-vous des points communs? Musée des sciences et de la technologie du Canada (1971.0299.001).

Deux images côte à côte permettant de comparer la chaîne et les roues dentées de la bicyclette en bois à ceux de la lieuse à foin.

À gauche, on aperçoit la chaîne et la roue dentée avant de la bicyclette qu’a fabriquée James, et à droite, on voit une roue dentée de l’accessoire de liage du modèle no 4 de Massey-Harris.

Fixé à un côté de la faucheuse lieuse, on aperçoit l’accessoire de liage, où se trouve le mécanisme d’attache. Ce mécanisme est actionné par une chaîne et une série d’engrenages très semblables au train de roulement d’une bicyclette. Sur les terres familiales, James a dû observer cette technologie agricole en pleine action, et au fil des années, il a probablement vu son père réparer sa machinerie. Peut-être l’a-t-il même aidé à le faire. Lors de ses passages à Ottawa, James a sans doute aussi vu défiler divers modèles de bicyclettes. En effet, au cours des années 1880 et 1890, la bicyclette a fait l’objet de nombreuses innovations technologiques, et sa popularité était en forte croissance. Il est plausible que ce jeune homme curieux se soit intéressé au fonctionnement de ces nouveaux véhicules. Pour qui voudrait se fabriquer une bicyclette sans toutefois disposer des pièces nécessaires, la faucheuse lieuse était une option tout indiquée, pourvu que l’inventeur ait observé les deux technologies et en comprenne le fonctionnement.

Photo noir et blanc d’une faucheuse lieuse en pleine récolte dans un champ de foin.

Faucheuse lieuse employée sur les terres de George Blair, le frère de James, dans les années 1950. Ces terres étaient voisines des terres familiales, sur le chemin Innes, à Gloucester. James a sans doute souvent été témoin d’une telle scène dans son enfance, même si à cette époque, la machinerie était tirée par un cheval plutôt que par un tracteur.

En tant qu’artefact, la bicyclette de James démontre plusieurs choses. D’abord que la bicyclette constitue une technologie simple, accessible et polyvalente. En se servant uniquement de matériaux récupérés sur les terres familiales et des connaissances mécaniques et compétences en sculpture qu’il y avait acquises, James est arrivé à fabriquer une bicyclette fonctionnelle. Avec ses roues rudimentaires et en l’absence de freins, la bicyclette n’était sans doute pas du plus grand confort, mais elle fonctionnait! Ensuite, cet artefact démontre que l’innovation et l’invention découlent de l’observation. James n’a pas eu besoin d’un grand génie pour fabriquer une bicyclette. Tout ce qu’il lui fallait, c’était observer le paysage technologique qui l’entourait, exercer sa créativité et faire des liens.


Références
 « A Wooden Bicycle: A Country Lad With Brains Displays a Curious Wheel on City Streets ». Ottawa Citizen, 12 octobre 1899, p. 2. Consulté sur Newspaper.com.  

Blair, James Henry. Bicyclette de bois. 1898. Collection de la Ville d’Ottawa, Musée de Gloucester, numéro d’artefact MG1984.0050.001. 

Farnworth, John. The Advertising of Massey-Harris, Ferguson and Massey Ferguson. Ipswich : Farming Press, 1999. 

Société historique de Gloucester. Dossier de la famille Blair. 

Société historique de Gloucester. « James Henry Blair, 1881-1955, Recreating an Inventor », brochure. Ottawa : Ville de Gloucester, 1999. 

Massey-Harris Company. Massey-Harris: 100 years of progress in farm implements: 1847-1947. SI : Sampson-Matthews, 1947. Collection du MSTC, HD 9486 C22 M37. 

Musées de la Ville d’Ottawa. « Creative Hands At Work ». Installation au Musée du domaine Billings, consulté le 7 juin 2019.  

Serre, Robert. « Pioneer Families of Glen Ogilvie ». Ottawa : Société historique de Gloucester, 2005. 

Spence, A. J. et J. B. Passmore. Handbook of the collection illustrating agricultural implements &machinery: a brief survey of the machines and implements which are available to the former with notes on their development. London : His Majesty’s Stationary Office, 1930. 

Walker, Harry et Oliver Walker. Carleton Saga. Ottawa : The Rudge Press, 1968. 

 

Auteur(s)
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Camas Clowater-Eriksson

Camas Clowater-Eriksson est une stagiaire cet été pour Collections et recherche à Ingenium. Elle fait de la recherche sur l’histoire sociale, culturelle et technologique de la bicyclette, telle que représentée par la collection du Musée. Elle étudie actuellement à la maîtrise en histoire publique à l’Université Carleton.