L’aquaculture au Canada : une croissance sur fond de changements environnementaux

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Musée de l'agriculture et de l'alimentation du Canada

Le Canada, qui possède le plus long littoral au monde, entretient de longue date un rapport complexe avec la pêche commerciale. Si ce secteur occupe une place importante dans l’économie canadienne, il a toujours eu des répercussions considérables sur l’environnement et menacé la survie des populations de poissons sauvages.

La Décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques au service du développement durable (2021-2030) (la Décennie des océans) qui s’amorce a, entre autres objectifs, de garantir la viabilité à long terme des secteurs d’activité océanique comme sources de nourriture et d’emploi. À l’heure des changements climatiques et de la montée de l’insécurité alimentaire, l’aquaculture (à savoir la reproduction, l’élevage et la pêche de poissons ou de fruits de mer, ou la multiplication, la culture et la récolte de plantes aquatiques) semble s’inscrire de façon avantageuse en complémentarité avec l’exploitation des stocks de poissons sauvages.

Un retour aux sources : histoire et contexte de l’aquaculture

Des pêcheurs français ont commencé à rendre publiques et à faire connaître des méthodes pour récolter et fertiliser des œufs de poisson dans les années 1840; des techniques similaires avaient toutefois déjà été employées auparavant. Au Canada, les premières écloseries, construites sur le fleuve Fraser dans les années 1890, servaient à l’élevage de saumons afin de repeupler les bassins versants affectés par la pêche intensive, l’exploitation minière et forestière. Au début des années 1970, l’aquaculture avait amorcé un virage vers la production de poissons et de fruits de mer, alors que la surexploitation des stocks de poissons sauvages devenait de plus en plus préoccupante.

Ainsi que les scientifiques l’avaient prédit, l’effondrement du secteur canadien de la pêche dans les années 1990 a eu des effets dévastateurs : des dizaines de milliers d’emplois ont été perdus et les stocks de morue sauvage du nord n’ont pas encore été complètement reconstitués. Cependant, les bienfaits pour la santé de la consommation de poisson devenant de plus en plus connus, la demande de protéines de poisson a toutefois continué de croître. En 2014, grâce à la « révolution bleue » en cours, caractérisée par le rythme rapide des innovations et une rentabilité accrue, l’aquaculture a été la principale source de poissons et de fruits de mer, sa production ayant dépassé celle de la pêche de capture.

Même si les pratiques de pêche sont de plus en plus durables, l’aquaculture est responsable d’une portion importante de la production de poissons et de fruits de mer. Les effets du changement climatique, notamment le réchauffement de l’eau et la diminution de l’oxygène dissous, compromettent la survie des poissons dans la nature. L’augmentation du dioxyde de carbone atmosphérique rend l’eau plus acide, ce qui nuit à la formation des coquilles. Au cours des dix dernières années, l’acidification des océans a tué des dizaines de millions de pétoncles.

Dans ce contexte changeant, on s’efforce de plus en plus de tenir compte des points de vue des Autochtones, car ces derniers s’adonnent à l’élevage et à la récolte d’espèces aquatiques depuis des générations. Les trois quarts des truites arc-en-ciel de l’Ontario sont maintenant produits en partenariat avec des communautés autochtones, qui ont une connaissance approfondie des besoins particuliers de l’espèce et des interactions environnementales.

Le principal produit d’exportation du Canada est le saumon de la Colombie-Britannique et du Nouveau-Brunswick, mais des installations aménagées un peu partout au pays élèvent divers poissons, mollusques et crustacés, ainsi que des légumes de mer. Sur la côte ouest, on cultive des algues à forte teneur en polysaccharide afin de produire de l’agar-agar, qu’on utilise dans le secteur alimentaire et dans les laboratoires. Les fermes de l’Île-du-Prince-Édouard produisent une part importante des moules et des huîtres provenant du Canada. Quant à la Nouvelle-Écosse, elle se situe à l’avant-garde de l’élevage et de la culture de nouvelles espèces, notamment de palourdes, de pétoncles et de mousse d’Irlande. Même les provinces des Prairies possèdent des écloseries et des installations en eau douce.

La production de l’aquaculture représente un tiers de la valeur économique des poissons et fruits de mer du Canada et, en 2018, elle se chiffrait à plus de 1,4 milliard de dollars. Une nouvelle loi sur l’aquaculture concrétisera la volonté du gouvernement fédéral de favoriser le développement durable de ce secteur rentable.

Du poisson en abondance : diverses techniques d’élevage

L’aquaculture en cage est la méthode la plus courante et consiste à élever les poissons dans des cages, ou des « parcs en filet », placées dans des plans d’eau naturels. Ces systèmes sont les moins coûteux à mettre en place et permettent à l’eau de circuler à travers les cages et ainsi d’éliminer les déchets des poissons. Or, cette méthode fait l’objet de vives critiques en raison de ses répercussions sur les populations de poissons sauvages et les milieux côtiers. Dans la région des Grands Lacs, seul l’Ontario autorise l’élevage en cage (aucune autre province ni aucun État ne le permettent); la future loi sur l’aquaculture pourrait officiellement mettre fin à cette pratique controversée.

Concept similaire, l’aquaculture en étang vise l’élevage saisonnier de poissons dans des étangs naturels ou artificiels. Elle permet de mieux contrôler diverses variables, comme la teneur en oxygène dissous et les traitements chimiques, et de traiter l’eau avant de la rejeter dans l’environnement. Dans le passé, les fermiers des provinces des Prairies étaient incités à ensemencer leurs petits bassins de truites arc-en-ciel au printemps. Ces poissons se nourrissent des insectes déjà présents dans les étangs, et peuvent ensuite être capturés à l’automne et constituer une source de revenu secondaire.

Les systèmes à écoulement continu utilisent, pour l’élevage de poissons, des bassins allongés, traversés en continu par de l’eau propre. Cette technique nécessite près de 50 fois plus d’eau que l’aquaculture en étang, mais elle permet de maintenir la concentration en oxygène dissous et d’élever des poissons à des densités plus élevées à longueur d’année.

Plusieurs viviers rectangulaires sont reliés par un système de tuyauterie dans un grand bâtiment industriel. À l’arrière-plan, on aperçoit d’autres viviers et tuyaux, et de nombreux câbles pendent du plafond.

Système d’aquaculture en recirculation, dans lequel de nombreux poissons sont élevés dans des conditions rigoureusement contrôlées.

Grâce aux systèmes en recirculation, les éleveurs peuvent contrôler plus efficacement les conditions environnementales et l’élimination des déchets. Les bassins de ces installations sont surveillés de près afin de maintenir la température et la concentration en oxygène de l’eau à des valeurs précises. Des biofiltres contenant des bactéries nitrifiantes transforment en nitrate l’ammoniac des déchets produits par les poissons, et les sédiments sont éliminés par décantation ou filtration. Plus de 95 % de l’eau est finalement réutilisée : les systèmes en recirculation requièrent 50 fois moins d’eau que l’aquaculture en étang! Grâce à l’alimentation mécanique et au contrôle de nombreuses variables, les systèmes d’aquaculture en recirculation produisent des résultats constants et de grandes quantités de poissons et fruits de mer à longueur d’année.

Des dispositifs et des équipements : des solutions aux problèmes

Malgré des progrès constants, l’aquaculture continue de se heurter à diverses résistances, notamment à cause de ses incidences sur l’environnement. On lui reproche notamment le risque d’évasion des poissons d’élevage, qui pourrait favoriser la propagation de maladies, le croisement ou la concurrence avec les populations de poissons sauvages. Ces motifs d’inquiétude concernent principalement l’aquaculture en cage, puisqu’il est peu probable que des poissons élevés dans des étangs ou des systèmes en recirculation soient réintroduits dans les milieux naturels.

Heureusement, peu d’espèces non indigènes présentes dans les Grands Lacs sont associées à l’aquaculture, et elles y ont été introduites en grande partie par des organismes gouvernementaux chargés d’ensemencer des zones pour la pêche sportive et commerciale. Aujourd’hui, les installations d’élevage en cage emploient diverses méthodes pour prévenir les évasions et en limiter les effets, si des poissons d’élevage venaient à pénétrer dans un écosystème. Les exploitations se servent de caméras télécommandées et de véhicules de réparation pour réparer les portions endommagées des filets. Les espèces d’élevage pourraient également être incapables de survivre dans les milieux naturels ou de se reproduire avec les populations sauvages. Le fait d’appliquer de la chaleur et d’exercer une pression sur les œufs, par exemple, peut produire des poissons stériles possédant des chromosomes supplémentaires qui les rendent génétiquement incompatibles avec leurs homologues sauvages.

Outre les croisements, des protocoles visent à réduire la transmission des maladies aux populations sauvages. Les aquaculteurs collaborent étroitement avec des vétérinaires afin de surveiller le degré de stress et les maladies des élevages. On utilise des insecticides pour lutter contre les poux de mer, mais de nouvelles méthodes, comme le recours à des jets d’eau sous pression et le dénombrement par caméra, permettent aussi de combattre ces parasites tenaces. Les poissons sont vaccinés contre les infections virales et bactériennes courantes, ce qui rend très improbable la transmission de maladies aux populations sauvages. Grâce à ces mesures préventives, les aquaculteurs canadiens utilisent désormais beaucoup moins d’antibiotiques.

La pollution par le plastique provenant de filets et de bouées endommagés est également une source de préoccupation. Les filets des installations d’élevage en cage sont solidement ancrés au rivage et les nouveaux plastiques résistants au rayonnement ultraviolet se dégradent moins facilement. On recycle en matériaux de construction certains plastiques utilisés pour l’aquaculture, mais l’accumulation de plantes aquatiques et de micro-organismes sur ces derniers, appelée encrassement biologique, complique l’opération. On a récemment mis au point des filets dont les mailles en alliage de cuivre préviennent l’accumulation d’algues et qui peuvent être entièrement recyclés quand on cesse de les utiliser.

Bien que constituant une forme moins évidente de pollution, les nutriments provenant des déchets de poissons sont susceptibles de provoquer la prolifération d’algues sous les cages flottantes. En se décomposant, les algues consomment de l’oxygène dissous et peuvent entraîner la mort d’autres espèces aquatiques. Heureusement, les systèmes d’aquaculture terrestres sont en mesure d’utiliser ces eaux usées riches en phosphore comme engrais pour les cultures. Des travaux de recherche de pointe menés au Canada ont aussi permis d’améliorer le taux de conversion alimentaire et de réduire la quantité de phosphore dans les déchets de poissons! On nourrissait auparavant les poissons carnivores avec de la farine de poisson importée, mais on remplace aujourd’hui l’élément essentiel qu’est l’oméga-3 par des substituts issus de céréales, d’algues et même de sous-produits de la pêche.

Tandis que débute la Décennie des océans, il sera très intéressant d’observer la croissance du secteur canadien de l’aquaculture en plein essor. La transition de l’industrie vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement impliquera probablement de nouveaux investissements dans la recherche et l’innovation. Le vent tourne, et l’aquaculture présente un énorme potentiel, grâce auquel on pourrait renforcer la sécurité alimentaire et l’économie nationale, tout en préservant les précieux écosystèmes côtiers.

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Kyra Simone

Scientifique de l’environnement, Kyra Simone termine une maîtrise en communication scientifique. Son bagage interdisciplinaire comprend une maîtrise en biologie et des travaux de recherche sur les effets du changement climatique, les reptiles à risque et les contaminants. Dans sa chronique sur l’environnement dans le journal The Lake Report de Niagara-on-the-Lake, elle privilégie la communication empathique pour susciter des changements durables.