De la graine jusqu’au garde-manger : retracer la pollution en production alimentaire au Canada

Dans son premier article intitulé « Ouvrir une fenêtre numérique sur notre mode de vie », le rédacteur invité Tim Lougheed nous présentait l’Inventaire national des rejets de polluants (INRP) du gouvernement fédéral. Dans ce deuxième article, il illustre comment on peut se servir des données de l’INRP pour en apprendre davantage sur les polluants créés issus de la production alimentaire.


Quand vous songez aux réalisations qui caractérisent notre civilisation, le supermarché moderne vous vient-il à l’esprit? Il le devrait, car même le plus modeste offre un éventail alimentaire d’une abondance inégalée dans l’histoire de l’humanité. Pour trouver assez à manger, nos ancêtres ont dû de tout temps chasser et cueillir leurs aliments. Ils seraient stupéfiés de nous voir déambuler comme si de rien n’était parmi les nombreuses allées présentant d’innombrables options alimentaires. Or pour nous, rien de plus normal que de choisir nos aliments sur des tablettes remplies comme par magie de denrées de toutes sortes[1].

Pourtant, aucune magie ne se cache derrière cette abondance, mais plutôt un gigantesque réseau de production multinational d’une extraordinaire complexité. Grâce aux engrais synthétiques et aux nourritures pour animaux optimisées, les agriculteurs du monde produisent des volumes records de viande, de fruits et de légumes qui peuvent venir de très loin avant de converger vers l’épicerie du coin. Mais avant d’y parvenir, ces denrées font de multiples arrêts : des centres d’inspection gouvernementaux qui vérifient la sûreté des fruits et légumes jusqu’aux installations industrielles qui produisent vos biscuits préférés à partir de farine, de sucre et autres ingrédients, puis les emballent aux fins de livraison.

Il n’est pas étonnant, donc, que ces diverses activités à grande échelle aient un effet sur notre environnement [2]. Les substances et méthodes employées pour produire, transporter et transformer les aliments laissent leur trace dans le sol, l’air et l’eau. Cette industrie, qui nourrit des millions de gens au Canada, et des milliards d’autres ailleurs, est d’une telle ampleur que ses effets méritent qu’on les surveille de près.

C’est ce que fait le gouvernement fédéral au moyen de son Inventaire national des rejets de polluants (INRP), qui documente le rejet dans le sol, l’eau et l’air de certains polluants émis par des milliers d’installations partout au pays, y compris celles dont proviennent les aliments que nous consommons. Sa base de données, qui recense ces polluants depuis 26 ans, est accessible au public à canada.ca/inrp. On peut y mener des recherches pour trouver, par exemple, les types de polluants rejetés dans une région, les installations qui émettent les polluants que surveille le gouvernement ou encore l’évolution des quantités et des émetteurs de cette pollution à travers le pays.

À titre d’exemple, vous pourriez commencer une recherche sur votre huile de cuisson. Si vous employez une huile de canola ou de soja, elle provient probablement des prairies canadiennes. Les oléagineux occupent en effet une grande place dans l’agriculture des prairies, et leur exportation se chiffre en milliards de dollars chaque année [3]. Mais l’huile de cuisson n’est que l’un des produits que l’on tire des oléagineux. À partir des graines de tournesol et de cameline, on peut produire du biocarburant. Le lin est ajouté à des aliments, ainsi qu’à certains produits industriels, dont la peinture et les bois composites [4].

L’extraction de l’huile alimentaire commence par un pressage mécanique. Ensuite, pour extraire encore plus d’huile des graines pressées, on y ajoute des solvants alimentaires. (Ces solvants sont récupérés, entre autres par distillation, puis réutilisés.) Enfin, l’huile est épurée et raffinée au moyen de procédés physiques et chimiques pour en accroître la durée de conservation et en améliorer le goût.

Le n-hexane est le principal solvant utilisé à cette fin, et l’usage qu’en fait l’industrie agroalimentaire ne pose aucun risque pour la santé. Toutefois, ce produit chimique est ce que l’on appelle un composé organique volatil (COV) : il a tendance à s’évaporer dans l’atmosphère, et en concentrations suffisantes, il peut nuire à la santé humaine [5]. Les COV sont surveillés, puisque des émissions importantes dans l’air pourraient présenter un danger. Des fuites dans les systèmes de ventilation et les conduites des usines de transformation peuvent laisser échapper des émissions de n-hexane pendant son transfert et son entreposage. La vapeur produite pendant le raffinage peut aussi contenir des émissions de n-hexane (de très petites quantités de n-hexane dissous sont en effet présentes dans l’huile végétale non raffinée). La concentration de COV rejetés dans l’air varie d’un endroit à l’autre du pays, et ce phénomène intéresse les scientifiques qui étudient les effets du raffinage des graines oléagineuses sur l’environnement dans diverses régions.

Voilà ce que permet l’INRP : suivre l’évolution de la pollution associée à une activité, comme la transformation des graines oléagineuses. Par exemple, une requête sur les COV montre que depuis 2009, ces émissions ont baissé de plus de 12 % au Canada. Les données présentées à la figure 1 mettent en lumière certaines nuances dans ce déclin. Les émissions de COV de l’Alberta ont en fait connu une hausse de 2009 à 2017, en grande partie attribuable à l’arrivée, en 2017, d’une troisième grande usine de transformation des graines oléagineuses. Les émissions ont aussi augmenté au Québec, avec l’ouverture d’une première usine après 2009.

Figure 1. Émissions de COV provenant de la transformation des graines oléagineuses en Alberta, au Manitoba, en Ontario, au Québec et en Saskatchewan en 2009 (à gauche) et en 2017 (à droite)

Au sujet de la matière particulaire, un autre polluant issu de la transformation de graines oléagineuses, l’INRP révèle une tout autre histoire. Cette matière est composée de particules d’aérosol contenues dans des gaz d’échappement, comme ceux qui sortent des cheminées industrielles. La figure 2 montre que cette forme de pollution a connu une hausse de 71 % de 2009 à 2017. On remarque que ce graphique ne ressemble pas à la figure 1 et que la distribution géographique y est différente. Cette différence s’explique par le fait que la matière particulaire et les COV sont différents types de pollution. La matière particulaire vient probablement de la combustion qui se produit dans les moteurs qui actionnent l’équipement servant au transport et à la mouture des graines oléagineuses. Les COV, quant à eux, sont rejetés dans la vapeur qui s’échappe des usines de transformation.

Figure 2. Émissions de matière particulaire provenant de la transformation des graines oléagineuses en Alberta, au Manitoba, en Ontario, au Québec et en Saskatchewan en 2009 (à gauche) et en 2017 (à droite)

Continuons à examiner les implications de cette bouteille d’huile de cuisson. Qu’en est-il des engrais qui ont contribué à la croissance des oléagineux dont elle provient? Différents engrais proviennent de sources différentes. L’engrais azoté, l’un des plus importants dans la production de cultures, est manufacturé par un procédé chimique de synthèse de l’ammoniac à partir de l’azote contenu dans l’air et de l’hydrogène provenant du gaz naturel. Pour leur part, le potassium et le phosphore sont des minéraux extraits du sol par l’industrie minière, puis séparés du minerai dont ils proviennent par un procédé chimique.

La production d’engrais occupe une grande place au sein de l’industrie agricole canadienne. Elle compte aussi parmi les sources de pollution que surveille et réglemente le Canada. Là aussi, l’INRP peut mettre en lumière ses effets sur l’environnement.

Sur une échelle industrielle, le procédé de production d’engrais azoté est très énergivore et rejette dans l’atmosphère du dioxyde de carbone (CO2) et du monoxyde de carbone (CO). L’INRP montre que les émissions de CO ont augmenté de 47 % depuis 2009. La figure 3 indique que cette hausse était particulièrement marquée en Alberta. En effet, le nombre d’usines d’engrais dont l’activité se concentre à l’étape associée aux émissions de CO est plus élevé dans cette province que dans toutes les autres réunies.

Figure 3. Émissions de monoxyde de carbone (CO) provenant de la production d’engrais en Alberta, au Manitoba, en Ontario et en Saskatchewan en 2009 (à gauche) et en 2017 (à droite)

La figure 4 contraste en montrant que la matière particulaire provenant de la production d’engrais a chuté de près de 54 % au cours des mêmes années. Dans l’industrie de production d’engrais, cette forme de pollution vient probablement de l’équipement mécanique qu’utilisent les usines, qui sont désormais moins nombreuses au Canada.

Figure 4. Émissions de matière particulaire provenant de la production d’engrais en Alberta, au Manitoba, en Ontario et en Saskatchewan en 2009 (à gauche) et en 2017 (à droite)

Une simple question sur un produit de base dans la cuisine montre que l’INRP peut éclairer le lien qui existe entre une activité agricole et la pollution. Cette base de données peut aussi fournir de l’information sur ce qui fait évoluer ces tendances en matière de pollution : les activités d’une usine peuvent varier d’une année à l’autre, lorsque, par exemple, l’entreprise cherche à réduire ses dépenses, à respecter les normes environnementales ou à répondre aux besoins du marché.

Si les données que nous avons présentées ici ne disent pas tout, elles peuvent vous inspirer à fouiller davantage sur la pollution, en particulier sur son évolution dans votre région du pays.

Mais voici ce qui compte le plus : puisque les activités de surveillance de l’INRP se déroulent aussi ouvertement et publiquement que possible, on peut être assuré qu’elles sont gérées de façon responsable.


[1]. « The Surprising Way a Supermarket Changed the World », Time, 9 septembre 2016, http://time.com/4480303/supermarkets-history/

« How The A&P Changed The Way We Shop », NPR, 23 août 2011, https://www.npr.org/2011/08/23/139761274/how-the-a-p-changed-the-way-we-shop

[2]. « Environmental Cost of Shipping Groceries Around the World », The New York Times, 26 avril 2008, https://www.nytimes.com/2008/04/26/business/worldbusiness/26food.html

[3]. Canadian Oilseed Processors Association, Overview of Canada’s Oilseed Processing Sector, octobre 2018, https://copacanada.com/industry-profile/

[4]. Flax Council of Canada, Flax Usage, https://flaxcouncil.ca/flax-usage/

[5]. Conseil canadien des ministres de l’Environnement, Recommandations canadiennes pour la qualité des sols – Environnement et santé humaine (2011), http://ceqg-rcqe.ccme.ca/download/fr/236

Auteur(s)
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Tim Lougheed

Rédacteur et réviseur indépendant à temps plein depuis 1991, M. Lougheed a rédigé des centaines d’articles pour des publications spécialisées et généralistes au Canada et à l’internationale. Il révise également Canadian Chemical News, une revue publiée par l’Institut de chimie du Canada. M. Lougheed est l’ancien président de Science Writers and Communicators of Canada, une organisation nationale comptant plus de 600 membres partout au pays. Il a commencé sa carrière en tant que journaliste auprès des quotidiens Windsor Star et Sault Star, puis a occupé un poste de rédacteur scientifique à l’Université Queen’s. M. Lougheed a étudié les sciences, l’histoire des sciences et le journalisme, et a obtenu des diplômes de l’Université Western, l’Université de Toronto et l’Université Queen’s.

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