Un 40e anniversaire passé inaperçu : sauver de l’oubli l’essai SWINTER relatif au personnel navigant

En 1989, les capitaines Jane Foster (à gauche) et Deanna Brasseur posent au sommet d'un avion de chasse CF-18 Hornet, ayant récemment gagné leurs ailes en tant que premières femmes pilotes de chasse au monde.

Le nouveau projet d’histoire orale du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada vise à préserver un chapitre important des droits à l’égalité des femmes dans la Force aérienne.

L’essai relatif au personnel navigant mené dans le cadre du programme d’emploi expérimental de femmes militaires dans des éléments et des rôles nouveaux (SWINTER), l’un des quatre essais menés par les Forces canadiennes de 1979 à 1985, est un pan peu étudié de l’histoire du Canada. Pour cette raison, les entretiens réalisés avec des femmes comme Rosemary Park revêtent une grande importance. Le projet d’histoire orale du Musée sur l’essai SWINTER relatif au personnel navigant a pour but de recueillir les récits divers des femmes qui ont vécu l’expérience afin d’éviter que leurs perceptions de celle-ci sombrent dans l’oubli.

Un 40e anniversaire passé inaperçu : sauver de l’oubli l’essai SWINTER relatif au personnel navigant

En 1972, Rosemary Park a pris une décision qui allait changer le cours de sa vie, celle de s’enrôler dans les Forces canadiennes comme première candidate au Programme de formation des officiers — Force régulière. Elle s’est engagée par patriotisme — pour défendre le Canada. Or, à l’époque, les militaires étaient alors interdites de combat.

En 1972, on a donné à Mme Park le choix entre quatre groupes professionnels militaires seulement : administration du personnel, contrôle de la circulation aérienne, contrôle des armes aériennes et soins infirmiers. « Rien de tout cela ne m’intéressait, a récemment affirmé Mme Park lors d’un entretien avec le Musée. Je m’étais enrôlée afin d’aller au combat et de défendre le Canada. »

À présent, soit 49 ans plus tard, l’emploi de femmes dans les Forces armées canadiennes (comme on les appelle aujourd’hui) ne fait l’objet d’aucune restriction. Les femmes peuvent accéder à tous les postes militaires dans les trois armées, même dans les unités de combat. Cependant, l’histoire des femmes militaires montre que cette réforme n’a pas été facile.

Collage en noir et blanc de trois coupures de journaux, accompagnées de photos, sur des membres féminins du personnel navigant des Forces armées canadiennes qui ont obtenu leur diplôme au terme de leur formation. Le gros titre, dans le haut de l’image, se lit comme suit : « Des femmes obtiennent leur brevet de pilote à la BFC Moose Jaw » [traduction].

L’année 1981 a été ponctuée de nombreuses premières pour les femmes de l’Aviation canadienne. Cette année-là, des femmes militaires, recrutées pour l’essai SWINTER relatif au personnel navigant, ont reçu leur insigne de pilote, de navigatrice aérienne et de mécanicienne de bord.

Coupure de la une d’un journal en noir et blanc. Le gros titre se lit comme suit : « Ces trois élèves-pilotes d’avion à réaction “font partie de la bande” » [traduction]. Les photos montrent des femmes suivant une formation de pilote dans l’Aviation canadienne.

Les capitaines Nora Bottomley, Deanna Brasseur et Leah Mosher sont les premières femmes militaires à avoir suivi la formation au pilotage de base à la BFC Portage la Prairie, au Manitoba. En mars 1980, elles sont arrivées à la BFC Moose Jaw, en Saskatchewan, pour suivre une formation de pilote d’avion à réaction à bord du CT-114 Tutor.
 

Une évaluation cruciale des performances

En 2020, c’était l’anniversaire d’un moment important pour les femmes dans l’armée canadienne. De 1980 à 1985, 280 femmes militaires ont participé aux essais SWINTER dans neuf unités de combat rapproché qui étaient jusqu’alors exclusivement masculines. Au cours de cette période, on a mené quatre essais distincts. Dans l’essai mené sur terre, les femmes ont servi dans deux unités de campagne qui offraient un soutien aux opérations de combat terrestre; dans l’essai réalisé en mer, les femmes ont servi à bord d’un navire non combattant; dans l’essai d’Alert, les femmes ont été affectées à une station de communication isolée, située au-delà du cercle polaire arctique; enfin, dans l’essai relatif au personnel navigant, les femmes ont servi en tant que membres du personnel navigant de cinq escadrons, certains s’occupant du transport et d’autres, du transport en plus de la recherche et du sauvetage.

Dans les essais SWINTER, on analysait la capacité des femmes d’occuper les mêmes postes que les hommes, l’efficacité opérationnelle des groupes mixtes, les implications sur les ressources de l’intégration des femmes dans des unités jusqu’alors exclusivement masculines, et les effets sociologiques de cette intégration sur la cohésion des unités, les hommes militaires et leurs familles. 

Les essais représentaient la réponse de l’armée à la Loi canadienne sur les droits de la personne adoptée en 1978, qui exigeait que l’armée administre la preuve que l’exclusion des femmes de certaines professions et unités découlait d’une « exigence professionnelle justifiée ». Dans les rapports de recherche produits par la Branche des services de sélection du personnel de l’armée pendant les essais, on qualifiait ces derniers d’étude la plus ambitieuse jamais entreprise par une armée occidentale sur la question.

La galerie de photos ci-dessous présente des aéronefs de la collection du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, qui sont semblables à ceux qu’ont pilotés les femmes militaires durant l’essai relatif au personnel navigant. Le projet d’histoire orale sur l’essai SWINTER relatif au personnel navigant montre aux conservateurs du Musée que les avions de la collection pourraient éventuellement servir à raconter les récits des femmes militaires.

Une page de l’histoire du Canada à livrer

Le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada est déterminé à mieux comprendre cette page de l’histoire du Canada, notamment l’essai relatif au personnel navigant : pour la première fois, l’Aviation canadienne permettait aux femmes d’être formées aux métiers de pilote, de navigatrice aérienne, de mécanicienne de bord et de technicienne des mouvements, et de servir comme telles (aucune femme n’a toutefois été recrutée comme technicienne des mouvements durant l’essai).

Les conservateurs de ce musée national consacré à l’aviation au Canada s’occupent constamment d’artefacts de l’aviation militaire. En fait, plus de 60 % de la collection du Musée se compose d’artefacts militaires. Si le Musée s’efforce de mettre en valeur les réalisations des femmes de l’aviation canadienne dans son espace d’exposition, aucune exposition n’est actuellement consacrée à l’histoire de l’intégration des femmes dans la Force aérienne. Voilà pourquoi le Musée s’engage dans ce nouveau projet d’histoire orale, réalisé en partenariat avec Hommage aux femmes militaires Canada, dont le but est d’interviewer les femmes ayant participé à l’essai relatif au personnel navigant.

Photo en noir et blanc d’un homme et d’une femme militaires souriants qui se serrent la main, tandis que l’homme remet un certificat à la femme.

La majore Rosemary Park sourit alors qu’elle reçoit un Certificat de réussite militaire en 1983. À cette époque, elle était affectée à l’Unité des recherches appliquées sur le personnel des Forces canadiennes, où elle assurait les fonctions de chercheuse principale pour les essais SWINTER.
 

Rosemary Park est une figure importante de cette histoire. En 1981, elle a été désignée officière de sélection du personnel de la Force régulière pour mener des recherches dams le cadre des quatre essais SWINTER. Peu de temps auparavant, elle avait achevé sa thèse de maîtrise sur l’influence des rôles sexuels masculins et féminins sur les choix de carrière. Elle est entrée en fonction avec de nouvelles idées sur le genre : selon elle, les rôles de genre étaient attribués par la société et la conception binaire était inutile. « Mes recherches à la maîtrise ont fait en sorte que je ne pouvais pas concevoir qu’on s’en tienne aux vieilles hypothèses pour mener les essais SWINTER », a déclaré Mme Park.

La déconstruction du « concept du tablettage »

Très vite, Mme Park s’est rendu compte que les chefs militaires voyaient les essais autrement. « Ils étaient déterminés à faire échouer l’expérience afin que l’armée puisse poursuivre ses activités comme avant. » La directive de 1979 de l’État-major de la Défense nationale à l’origine des essais a donné lieu à la mise en place d’un important dispositif pour trouver des preuves démontrant que les possibilités d’emploi des femmes ne devaient pas être élargies. Dès lors que l’on constatait que les femmes accomplissaient bien leur travail, on prenait en considération d’autres facteurs, comme l’impact sur l’unité, l’opinion des conjoints des militaires et même de la population canadienne.

Coupure d’un journal en noir et blanc. En gros titre, il est écrit : « Les femmes sont inaptes à intégrer les unités de combat, selon un rapport de la Défense » [Traduction].

Alors que les essais SWINTER avaient démontré que les femmes étaient tout à fait capables d’exercer des métiers non traditionnels, on continuait de résister au changement. Le 24 mai 1985, le Globe and Mail a divulgué un rapport des Forces canadiennes dans lequel on affirmait que les femmes étaient physiquement inaptes au combat et que l’armée devrait être exemptée de l’application de la Loi canadienne sur les droits de la personne.
 

« Il était clair que les chefs militaires ne voulaient pas voir l’expérience réussir, s’est souvenue Mme Park. Il était pratiquement inconcevable que des femmes exercent ou puissent exercer ces métiers. » 

Ces principes découlaient de la longue tradition dans l’armée canadienne de recourir aux femmes afin de répondre au besoin de main-d’œuvre supplémentaire (la Deuxième Guerre mondiale est un bon exemple de cela). Voilà ce que Mme Park qualifiait de « concept du tablettage » : quand on avait besoin de femmes, on les prenait sur la tablette, puis on les y replaçait quand on n’en avait plus besoin. À son avis, « c’est ce qui explique toute l’importance du programme SWINTER ».

Les essais SWINTER ont permis de mettre fin à l’application du « concept du tablettage » dans l’armée canadienne. En dépit des hypothèses de départ allant dans le sens contraire, les recherches menées par Mme Park et ses collègues ont démontré qu’aucune « exigence professionnelle justifiée » ne permettait de limiter l’emploi des femmes militaires. Dans l’essai relatif au personnel navigant, on a constaté que les femmes étaient tout à fait capables d’occuper les postes de pilote, de mécanicienne de bord et de navigatrice aérienne. De plus, quatre des cinq escadrons de l’essai ont réussi leur intégration sociale.

Au début, les chefs militaires ont de la difficulté à accepter ces résultats, mais en 1986, l’armée de l’air avait officiellement ouvert aux femmes les postes de pilote, de mécanicien de bord et de navigateur aérien. En 1987, tous les métiers de l’armée de l’air avaient été ouverts aux femmes, ce qui a permis aux capitaines Deanna Brasseur et Jane Foster d’être les premières femmes au monde à recevoir une insigne de pilote de chasse en 1988. Puis, en 1989, les Forces armées canadiennes ont fait de même en ouvrant aux femmes tous les postes militaires, même dans les unités de combat. On considère que les travaux de recherche réalisés durant l’essai relatif au personnel navigant ont joué un rôle déterminant dans ces décisions. 

« Cette résistance s’est manifestée jusqu’au plus haut échelon politique, a souligné Mme Park, jusqu’à ce qu’il devienne impossible de défendre ce point de vue. Jusqu’à ce que quelqu’un dise : “Ça suffit, il faut que ça change.” »

Photo d’une femme souriante et vêtue de rouge posant avec un livret devant l’affiche rouge et blanc d’une conférence.

Mme Park, maintenant à la retraite, est présidente de l’organisme Hommage aux femmes militaires Canada, qui s’est associé avec le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada pour réaliser le projet d’histoire orale sur l’essai SWINTER relatif au personnel navigant.

L’essai SWINTER relatif au personnel navigant est un aspect de l’histoire de l’aviation canadienne qui demeure peu étudié, même s’il a marqué une étape importante dans la reconnaissance des droits à l’égalité des femmes de la Force aérienne du Canada. En allant de l’avant avec ce nouveau projet d’histoire orale sur l’essai SWINTER relatif au personnel navigant, et en recueillant les témoignages de femmes militaires comme Rosemary Park, le Musée fera en sorte qu’on se souvienne de ce chapitre important de l’histoire des Canadiennes.

Le 40e anniversaire de l’essai est peut-être passé inaperçu, mais cela ne signifie pas pour autant qu’on doive oublier de souligner son 50e.

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Camas Clowater-Eriksson

Entrepreneure indépendante à Ingenium, Camas Clowater-Eriksson a obtenu une maîtrise en histoire publique de l’Université Carleton en 2020. Elle s’intéresse, entre autres, à l’histoire orale féministe, à la baladodiffusion, aux études sur le genre et la technologie, à la culture matérielle et à l’histoire des femmes militaires. Elle participe actuellement au projet d’histoire orale que réalise le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada sur l’essai SWINTER relatif au personnel navigant à titre d’intervieweuse principale.