Préserver le Nahma : un skiff qui en a long à raconter

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Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada
Sharon Babaian (quatrième de la gauche) et feue son amie et collègue Susan Warner (troisième de la gauche) prennent la pose en compagnie d’employés du Musée de Collingwood pour une dernière photo avant le départ du Nahma pour Ottawa.

Nous, les conservateurs de musée, collectionnons les artefacts pour ce qu’ils nous apprennent sur le passé. Notre formation nous enseigne à jeter un œil critique sur les objets et à évaluer leur importance de façon aussi rationnelle et objective que possible. Bien que cette information soit importante, elle ne marque que le début de nos recherches. Chaque objet de fabrication humaine possède ce que l’on pourrait appeler l’« histoire de sa vie ». Cette histoire comprend non seulement ses fabricants et ses utilisateurs, mais aussi toutes les personnes qui sont entrées en contact avec lui et qui s’y sont intéressées, ainsi qu’à son histoire.

Ce type de recherche peut nous mener dans des directions inattendues, nous faire pénétrer dans un réseau complexe et riche où s’entremêlent l’histoire du Canada, l’identité d’une région et les souvenirs personnels. On y découvre aussi les nombreuses personnes remarquables qui connaissent l’artefact et s’en sont occupées, et dont l’histoire s’intègre à celle de l’objet. Ainsi en est-il de mon immersion dans l’univers d’un ancien voilier en bois appelé le Nahma.
Une flotte de voiliers de pêche amarrés dans un port avec, au premier plan, un hangar à bateaux en bois qui a bien servi.

Le skiff de Collingwood Nahma est le dernier représentant d’un type de bateaux qui dominaient autrefois l’industrie de la pêche sur le lac Huron et dans la baie Georgienne. Flotte de pêche, port de Collingwood, vers la fin des années 1880.

Le dernier survivant

Le skiff de Collingwood Nahma est le dernier représentant d’un type de bateaux qui dominaient autrefois l’industrie de la pêche sur le lac Huron et dans la baie Georgienne. Bien qu’il n’ait jamais servi à la pêche commerciale, ce bateau est fidèle au design original de la fin des années 1850 et a été fabriqué par William Watts & Sons, de Collingwood, en Ontario, qui a inventé ce type d’embarcation. Il incarne l’empreinte de deux industries — la construction navale et la pêche — dont dépendait le gagne-pain de plusieurs centaines de Canadiens au cours des 19e et 20e siècles. Le Nahma constitue un lien physique avec ce monde et révèle non seulement le savoir-faire poussé des constructeurs navals de Collingwood, mais aussi celui des pêcheurs qui s’activaient à bord de voiliers ouverts, sur les eaux dangereuses du lac Huron.

Le dernier propriétaire du Nahma, M. Ken Jones, était conscient du lien profond qui unissait la ville et le dernier skiff construit par Watts : il a insisté pour qu’à son décès, survenu en 1994, le navire soit confié aux soins du Musée de Collingwood. Honorée du retour de ce bateau bien spécial, la ville a entrepris d’élaborer un plan d’entretien et d’exposition publique à long terme. Toutefois, comme bien d’autres petits musées consacrés au patrimoine local, le Musée de Collingwood dispose de peu d’espace pour l’entreposage et l’exposition. Pour accueillir le Nahma, le musée devait bâtir une annexe. Malheureusement, après des années d’efforts, les ressources se sont avérées insuffisantes pour l’entretien de ce bateau aussi rare que fragile. Au début de 2012, le personnel du musée s’est mis à chercher une nouvelle institution pouvant accueillir le Nahma. Par respect pour les vœux de M. Jones, le personnel s’est tourné vers le Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa. 

Un symbole d’identité locale

Lorsque Susan Warner, alors superviseure du Musée de Collingwood, est entrée en contact avec moi au sujet du Nahma, j’ai traité son offre d’artefact comme n’importe quelle autre, quoique celle-ci provenait d’un musée, plutôt que d’un particulier. Sur la base de nos critères habituels, cet objet était important, et je savais que nous serions heureux de l’ajouter à notre collection. Mais alors que Susan me parlait du bateau et du contexte, à Collingwood, je me suis vite rendu compte que l’importance du Nahma dépassait largement son évidente signification nationale; cette acquisition, visiblement, sortirait de l’ordinaire. 

Susan connaissait intimement la communauté et son histoire et avait consacré tous ses talents et son énergie à documenter, préserver et transmettre cette histoire. Elle comprenait que le Nahma avait acquis un sens qui dépassait les simples industries de la pêche et de la construction navale de sa ville. Il incarnait les réalisations de générations de ses résidents, dont le savoir-faire acquis auprès des matériaux de l’endroit avait mené à la production de centaines de bateaux tout à fait adaptés aux besoins de la pêche et de l’environnement hostile où elle se déroule. À une époque de mondialisation, de mécanisation et de production de masse, le Nahma était devenu un symbole rare et puissant de réussite collective et d’identité locale.

Susan s’est aussi entretenue avec la famille et les amis de Ken Jones, dont les connaissances de la construction de bateaux en bois et la dévotion envers le Nahma avaient assuré la préservation de cet ancien navire pour la postérité. En plus du fort sentiment qui les liait à l’embarcation, ces gens s’inquiétaient de sa survie à long terme, étant donné le manque d’espace dont disposait le Musée de Collingwood pour l’entreposer adéquatement. Pour eux, la conservation du Nahma prenait le pas sur leur souhait de le garder dans la ville où il avait vu le jour. Ils étaient persuadés qu’après quelque dix années passées à Collingwood, le temps était venu de transférer le bateau au Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa. 

Susan savait que le transfert du Nahma à Ingenium était la bonne décision, mais elle savait aussi qu’elle serait controversée. Elle devrait présenter de solides arguments tant à ses supérieurs immédiats qu’au conseil municipal. Elle leur a fait part de l’infrastructure nécessaire pour entreposer le Nahma, ainsi que des frais associés, et a rendu compte des efforts de planification et de levées de fonds menés depuis 1994 pour lui assurer un espace. Elle a aussi exposé les inquiétudes de la famille du donateur et leur souhait de voir le bateau transféré à Ottawa. Tout au long de ce lent processus politiquement chargé, Susan a rappelé à tous, délicatement, que la survie du navire avait préséance sur les considérations personnelles ou politiques. Au printemps 2013, un an après notre premier échange, Susan obtenait finalement l’autorisation de transférer le Nahma à la collection nationale. 
 

Une énorme grue soulève un grand bateau rouge et blanc sur la plate-forme d’un camion de transport; de gigantesques élévateurs à grains sont visibles à l’arrière.

L’équipe de transport hisse doucement le Nahma sur un camion spécial devant le déplacer de Collingwood à Ottawa.

Un chaleureux au revoir

Tout à fait conscients que de nombreux membres de la communauté vivraient ce départ comme une profonde perte, Susan et son personnel ont voulu planifier des adieux publics pour le Nahma. L’objectif était de célébrer le bateau et la communauté qui lui avait donné le jour et de montrer que son départ ferait entrer Collingwood et ses réussites en matière de construction navale au sein d’un patrimoine national commun. À cette fin, Susan m’a invitée à Collingwood pour que j’y prononce une allocution mettant en valeur l’extraordinaire richesse historique du Nahma, ses liens profonds avec la région et sa remarquable signification nationale. 

Susan a aussi invité la sœur de Ken Jones, Frances, son neveu Mark Adams et d’autres « amis » du Nahma pour qu’ils contribuent à la cérémonie. Les médias locaux, tenus au courant de tout, étaient aussi sur les lieux. Le lendemain, le public était invité à l’élévateur à grain, au bord du lac, pour assister au soigneux déplacement du bateau à l’extérieur, puis sur le camion spécial devant le transporter à Ottawa. Susan a transformé ce qui aurait pu être un événement on ne peut plus solennel en une célébration du rare trésor historique que représente le Nahma et de l’intendance brève mais combien importante qu’en avait assuré Collingwood.

Un bateau en bois blanc doté de grandes voiles glisse sur la surface calme d’un lac, avec trois personnes visibles à son bord.

Ken Jones et son équipage profitent des eaux calmes pour se détendre au soleil.

Attachements personnels

La fête d’adieux a marqué pour moi le début d’un face-à-face avec l’importance inattendue et souvent personnelle que peuvent recéler les artefacts. La couverture médiatique du transfert du Nahma vers Ottawa a poussé des gens qui l’avaient « connu » à me contacter. Leurs souvenirs — récits, contacts et photos — renouvelaient le regard que je portais sur le bateau et sur son histoire.

Ce que j’ai ainsi découvert m’a surprise. Les gens qui connaissent le Nahma en comprennent l’importance technique. Mais lorsqu’ils parlent du navire ou qu’ils écrivent à son sujet, même pour en exposer des aspects pratiques, comme la construction ou la performance, ils en parlent comme d’un être vivant. 

Les constructeurs de bateaux et les historiens de petites embarcations évoquent en termes poétiques la beauté du Nahma, sa simplicité et la pureté de ses formes, la finesse de son assemblage, sa robustesse et sa longévité. L’historien des pêches Lorne Joyce voyait dans le Nahma le gardien des connaissances et des souvenirs de générations de constructeurs navals et de pêcheurs des Grands Lacs. Il couvrait le Nahma d’un regard empreint d’une grande fierté et d’une légère tristesse, et se portait férocement à sa défense, surtout après la disparition de son dernier propriétaire, Ken Jones.  

Pour les gens qui avaient navigué à son bord, le Nahma était encore plus vivant. Ron Lehman a appris à naviguer à bord du Nahma comme scout marin, dans les années 1940, et le bateau a pour lui dès lors fait partie de la famille. Sur l’eau, avec ses compagnons, il avait l’impression de faire partie d’un tout plus important que lui seul, et l’euphorie de la vitesse les gagnait aux commandes de ce fidèle voilier auquel ils accordaient leur entière confiance. Son attachement au Nahma était tel que plus de 70 ans après avoir pour la première fois navigué à son bord, il a fait le pèlerinage à Ottawa pour revoir sa « vieille amie » en personne et lui donner une onction d’eau bénite. 

Un homme coiffé d’une casquette de capitaine se tient sur le pont d’un voilier, un cordage dans les mains; le bateau navigue au large.

Pour Ken Jones, il n’y avait rien de mieux au monde que de naviguer à bord du Nahma.

Un neveu de Ken Jones, Steven Mark Adams, est lui aussi venu à Ottawa revoir le Nahma. Lorsqu’il était garçon, puis jeune homme, il y avait accompagné son oncle et avait appris à quel point ce bateau était spécial. Chaque printemps, il observait son oncle préparer le Nahma pour la nouvelle saison de voile et, grâce à sa longue expérience de construction de navire, corriger toute trace d’usure. Le travail terminé, ils mettaient le Nahma à l’eau, puis passaient d’innombrables heures à naviguer et à s’émerveiller de la vitesse et de l’élégance de ce vieux bateau de pêche. 

Pour Ken Jones, il n’y avait rien de mieux au monde que de naviguer à bord du Nahma. Pourtant, lorsque sa santé s’est mise à décliner, il a su que le temps était venu d’accorder à son cher navire une retraite bien méritée. Aujourd’hui, propriétaire et vaisseau peuvent reposer en paix : le Nahma a complété son dernier voyage, jusqu’à la collection d’Ingenium, témoin précieux de l’histoire du Canada. 


Just six months after retiring from her position as supervisor of the Collingwood Museum, my friend and colleague, Susan Warner, passed away in June 2020. Her loss was a poignant reminder of how artifacts connect us to one another, our history, and our communities.


 

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Sharon Babaian

Conservatrice pour les transports maritime et routier chez Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada, Sharon Babaian est chargée du développement, de la recherche et de l’interprétation des artefacts liés au transport de la collection du Musée, notamment les systèmes radars. Elle a écrit de nombreux documents sur l’histoire de la technologie au Canada et est également l’auteure d’un texte sur l’histoire du Musée des sciences et de la technologie du Canada.