Ambitions apicoles : Incitatifs d’abonnement dans le Canadian Bee Journal

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Une sélection de revues apicoles de la collection de livres rares du Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Quand les choses deviennent difficiles, j’ai cette vision : je vais reprendre le contrôle de ma vie, acheter une parcelle de terre à la campagne et devenir apiculteur. C’est exact : l’apiculture.

En réalité, cependant, je ne connais rien à l’apiculture. Par conséquent, ma vision n’est qu’une illusion romantique sur laquelle je m’appuie lorsque mes travaux de recherche et d’écriture stagnent. En parcourant la salle des livres rares des services de bibliothèque et d’archives du Musée des sciences et de la technologie du Canada, je suis tombé sur un lot de périodiques traitant d’apiculture susceptible de m’aider à réaliser mes ambitions d’apiculteur. Quelle belle distraction!

Ce que je connais plutôt bien, c’est la presse périodique victorienne. Je suis un candidat au doctorat en histoire à l’Université McGill et j’étudie la manière dont les idées et l’information circulaient entre les publications dans les journaux et les magazines du dix-neuvième siècle. Toutefois, ce n’est pas nécessairement important pour cette fonction. Ce qui est important, c’est l’impressionnante collection de périodiques du musée sur l’apiculture et l’élevage des abeilles. La collection du musée contient un éventail de périodiques canadiens et américains relatifs à l’apiculture, y compris des titres comme American Bee Keeper publié à Falconer, dans l’état de New York, Gleanings in Bee Culture publié à Medina, en Ohio, Beekeepers Review, publié à Flint, au Michigan, et le Canadian Horticulturalist & Beekeeper publié à Toronto, en Ontario. Tous ces périodiques et bien d’autres sont à la disposition du public pour faire de la recherche ou pour le plaisir.

Le Canadian Bee Journal 11.34 (17 novembre 1886). Collection de livres rares. Musée des sciences et de la technologie du Canada.

La couverture graphique du Canadian Bee Journal a attiré mon attention. Son éditeur, Jones, Macpherson & Co. à Beeton, en Ontario (Beeton fait maintenant partie de la ville de New Tecumseth, à environ une heure et quinze minutes de route au nord de Toronto), a qualifié l’hebdomadaire d’« exclusivement dans l’intérêt du producteur de miel ». Un abonnement annuel se vendait un dollar. Un des membres de l’équipe de publication, David Allanson Jones (1836-1910), a été le premier apiculteur et éleveur commercial au Canada. Une plaque de la Fiducie du patrimoine ontarien  (en anglais seulement) a été installée en son honneur à Beeton et la collectivité qui s’appelait autrefois Clarksville a été rebaptisée en 1874 pour célébrer sa réussite d’entrepreneur.

En examinant le périodique de Jones, force est de constater qu’il n’a pas cru bon d’inclure le mot « abeille » sur la couverture; à la place, il a mis une magnifique gravure de l’insecte pollinisateur sur un fond alvéolé. Le bloc-générique est tout aussi étonnant et pittoresque. Deux ruches reposent devant une forêt avec des abeilles qui bourdonnent aux alentours. Au loin, on aperçoit des ruches bien organisées. Un cheval tire une carriole. De petits bâtiments et une église animent le paysage. Le slogan imprimé au-dessous affirme qu’il s’agit du meilleur bien possible pour le plus grand nombre possible. C’est charmant et délicieux.

Comme de nombreuses revues spécialisées de la fin du dix-neuvième siècle, le Canadian Bee Journal collaborait avec ses abonnés sur lesquels il comptait pour lui soumettre des questions et des commentaires afin de remplir ses pages. En énonçant l’intention du périodique dans le premier numéro d’avril 1885, « La science de l’apiculture n’en est qu’à ses débuts; des progrès majeurs sont accomplis chaque année, et le but du Canadian Bee Journal sera d’enregistrer de nouveaux progrès de toutes les façons possibles et légitimes » [1]. Dans chaque numéro, la revue rappelait aux lecteurs que « les communications sur tous les sujets d’intérêt pour la communauté des apiculteurs sont toujours les bienvenues et sollicitées ».

Ainsi, le numéro du 17 novembre 1886 débute par un article sur les outils et les technologies apicoles, qui décrit comment utiliser les extracteurs de cire pour séparer les impuretés de la cire d’abeille. Ce qui suit sont des questions de droit (à Walkerton, un M. Harrison possédait 80 ruches ce qui causait une « grande nuisance »), un article sur le travail difficile des apiculteurs (je devrais peut-être en prendre note), des conseils d’abonnés sur l’hivernage, et comment louer un pâturage pour les abeilles. La section Sundry Selections offrait aux lecteurs des questions et réponses sur les aspects pratiques de l’apiculture. Le périodique hebdomadaire donnait également une liste des colonies d’abeilles à vendre, des avis de congrès en Ontario et au Michigan, et un compte rendu des marchés du miel en Ontario et au-delà jusqu’à Detroit, New York et Chicago. Des annonces pour des étiquettes, des boîtes à miel, des pots de verre et d’autre matériel remplissaient les dernières pages.

 

Détail du bloc-générique du Canadian Bee Journal 11.34 (17 novembre 1886), 665. Collection de livres rares. Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Détail du bloc-générique du Canadian Bee Journal 11.34 (17 novembre 1886), 665. Collection de livres rares. Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Ce que je trouve le plus intéressant dans le Canadian Bee Journal, c’est sa manière d’utiliser des incitatifs pour augmenter le lectorat du périodique. L’utilisation d’incitatifs, de prix et de concours pour vendre des journaux et des périodiques était une tactique de vente courante à l’époque victorienne. Au Royaume-Uni, The Smoker (le tabac, pas les viandes) offrait des polices d’assurance vie si le détenteur d’un numéro courant était tué lorsqu’il voyageait dans un train, son proche parent touchant 1 000 livres sterling. Ally Sloper’s Half Holiday offrait aux abonnés une variété de prix allant de montres de poche en argent à des revolvers, un cadeau plus ou moins douteux. Tit-Bits, un périodique regroupant principalement des coupures ou des réimpressions d’articles offrait des prix en argent à ses abonnés. La presse avait recours à toutes sortes de tactiques pour attirer les lecteurs. Cependant, le Canadian Bee Journal a adopté une nouvelle approche [2].

Par tranches de 2, 3, 4, 5, 6, 10, 15 et 25, les abonnés avaient le choix de la littérature et du matériel gratuit pour les motiver à acheter de multiples abonnements annuels. Plus l’acheteur achetait d’abonnements, meilleur était l’incitatif. Les nouveaux abonnés obtenaient un exemplaire de A Bird’s Eye View of Bee-Keeping et une « reine vierge » pour la prochaine récolte de miel. Deux abonnements donnaient droit à des affiches sur chevalet ou à un alimentateur d’hiver. Avec trois abonnements, l’abonné avait le choix entre une reine, un alimentateur canadien, ou un exemplaire de Success in Bee Culture. Avec cinq abonnements, l’apiculteur recevait un couteau à miel, mais avec six, le couteau aurait un manche en bois d’ébène. Les autres incitatifs incluaient une ruche peinte, un extracteur de miel, des étiquettes lithographiées, 1000 feuillets expliquant pourquoi il faut manger du miel, et un ensemble de balances pour le miel. Le Canadian Bee Journal n’était pas seulement motivé à vendre des abonnements. Ces incitatifs avaient pour but de répandre la pratique de l’apiculture dans la région [3].

Le Canadian Bee Journal 11.34 (17 novembre 1886). Collection de livres rares. Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Le Canadian Bee Journal 11.34 (17 novembre 1886). Collection de livres rares. Musée des sciences et de la technologie du Canada.

La motivation derrière l’expansion de l’apiculture et de la production de miel était peut-être liée à un marché potentiel d’exportation au Royaume-Uni. Dans le numéro du 17 novembre 1886, le Canadian Bee Journal a réimprimé un article de la Gazette du Canada qui traitait de la rencontre récente entre l’Association des apiculteurs de l’Ontario (en anglais seulement) et les apiculteurs britanniques à Londres, au Royaume-Uni. Il était courant de réimprimer des articles d’autres sources et comme le rédacteur en chef a donné tout le crédit à la Gazette du Canada, cela faisait partie de la « courtoisie du métier » de réimprimer des textes. Selon l’article, les marchands anglais parlaient en termes flatteurs de la qualité du miel tandis que les juges estimaient que le miel canadien était supérieur par sa texture, sa couleur et son parfum au miel anglais ordinaire. L’article poursuit en expliquant comment le miel canadien était prisé sur le marché anglais. La Gazette a écrit « L’intention est de s’efforcer de mettre sur pied un vaste et prospère commerce du miel canadien et britannique, tout en veillant sur ceux qui le manipulent afin d’empêcher son adultération » [3].

Le numéro du 3 novembre 1886 indiquait que lors d’une exposition à South-Kensington, à Londres, le miel canadien a surpassé celui de ses voisins américains. Les intermédiaires, et non les producteurs, ont falsifié le produit qui a piégé les juges et les représentants américains se sont retrouvés dans une situation embarrassante. Comme le miel canadien a été particulièrement bien reçu, cela a entraîné un intérêt marqué pour les techniques apicoles, la récolte de miel, et les méthodes de conservation. Un extrait du British Bee Journal notait « Les principaux apiculteurs britanniques parlent de la qualité de notre miel en termes élogieux; les dames anglaises, en particulier, semblent penser qu’il est supérieur à la production ordinaire à laquelle elles sont habituées ». L'article a continué à noter, « Presque tous les jours, de nombreux apiculteurs nous visitent, observent notre façon de disposer du miel et examinent nos emballages, ils sont convaincus que nous popularisons la consommation du miel et qu’à l’avenir, la qualité consommée sera bien supérieure à ce qu’elle est jusqu’à present » [4].   

Toutefois, pour répondre à la demande d’un marché anglais, le Canada avait besoin d’un grand nombre de nouveaux apiculteurs pour se lancer dans le commerce et produire du miel digne d’une reine, comme le faisait remarquer le Canadian Bee Journal. Accroître le lectorat et fournir aux lecteurs les outils nécessaires pour démarrer aurait pu faire partie du moyen utilisé par Jones pour répondre à cette exigence.

Ce qui est évident à l’examen de ce périodique commercial, c’est qu’à l’époque, la production de miel en Ontario en était à ses premiers stades de développement. Cependant, des chefs de file comme Jones étaient impatients d’élargir leurs marchés au-delà de l’Atlantique. Les périodiques commerciaux offrent une perspective unique pour comprendre les différents points de vue des personnes impliquées dans une industrie donnée et les difficultés auxquelles elles ont fait face en matière de marchés, de technologie et de travail. Offrant de tout, de l’aperçu juridique à l’examen des derniers outils et des techniques les plus récentes, les périodiques commerciaux contribuent à révéler les défis et les ambitions d’une association particulière et des personnes au sein d’une industrie ou d’un métier donné.

Quant à moi, je devrais décamper et retourner à mes travaux de recherche et d’écriture. Les abeilles travailleuses produisent du miel.

 

Sources :

  1. Greetings,” Canadian Bee Journal vol. 2, no. 34 (17 novembre 1886) : 2.
  2. Premium List,” Canadian Bee Journal vol. 2, no. 34 (17 novembre 1886) : 664.
  3. Canada at the Colonial,” Canadian Bee Journal vol. 2, no. 34 (17 novembre 1886) : 666.
  4. Canada at the Colonial,” Canadian Bee Journal vol. 2, no. 32 (3 novembre 1886) : 626.

 

Auteur(s)
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Stephan Pigeon

Stephan Pigeon est un boursier de recherche de l’Université McGill et de la SMSTC 2018 et un candidat au doctorat en histoire à l’Université McGill. Suivez-le sur Twitter @digitalpigeons