Un coup d'oeil dans l'esprit d'un collectionneur

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Devinez c'est quoi ?

Un biochimiste, amateur de ski de fond et ancien analyste de budgets scientifiques discute de sa joie d’être un collectionneur, des leçons qu’il a tirées, et de l’importance de préserver la culture matérielle.


 

La passion de Murray Shaw pour la science et les instruments scientifiques m’a paru évidente dès ma première rencontre avec lui, il y a trois ans, chez lui à Ottawa. Des instruments scientifiques et outils de navigation datant du XVIIe siècle jusqu’aux années 1920 étaient élégamment exposés dans des caissons d’époque, dans plusieurs pièces de sa maison. Ayant grandi dans une demi-douzaine de villes d’un bout à l’autre du Canada, M. Shaw a développé son intérêt pour la science à un très jeune âge. Ses parents l’ont encouragé à étudier dans ce domaine, ce qui l’a mené aux universités de Waterloo, d’Aix-Marseille et d’Ottawa, où il a obtenu deux doctorats et une maîtrise. Et pendant toutes ces années, sa soif de collectionner ne l’a jamais quitté !

Shaw dans sa jeunesse, coureur de bois lors du Ski Loppet de Gatineau en 1981.

Grand amateur de ski de fond, M. Shaw a été président du Marathon canadien de ski et récipiendaire de plusieurs médailles du Coureur des bois, en plus d’avoir couru des marathons et fait du canotage sauvage. Ses ambitions athlétiques et sa carrière en tant qu’analyste de budgets scientifiques et stratège commercial lui ont procuré une foule d’occasions de voyager partout au pays.

Ayant collectionné des objets de façon informelle partout au pays pendant plus de 40 ans, M. Shaw a mis à profit ses connaissances en science et en pratiques de laboratoire pour dénicher des instruments qui se distinguent par leur caractère unique, leur type, leur fabrication, leur état, leur provenance et leur rareté. Sa collection qui revêt un caractère distinctif purement canadien se compose de balances, de bascules de pesage, d’outils de laboratoire, de microscopes et de calculatrices mécaniques ainsi que d’instruments électriques, météorologiques, médicaux et d’arpentage.

La Collection d’instruments scientifiques Murray Shaw a été offerte aux musées d’Ingenium en 2017. Elle sera conservée en toute sécurité au Centre de conservation des collections présentement en construction juste à côté du Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa.


 

Microscope composé (partie), début du XVIIIe siècle.

Microscope composé (partie), début du XVIIIe siècle. Microscope vissable (screw barrel) conçu par le fabricant Edmund Culpeper (1660-1738), auquel on attribue des améliorations sur le plan optique et mécanique, comme le microscope composé sur trépied. Signé E. Culpeper, Londini. No. d’artefact BC0002


 

Quel âge aviez-vous lorsque vous avez découvert que la science était ce que vous alliez faire dans la vie ?

Murray Shaw : Lorsque j’étais en 12e-13e année, mon enseignant m’a confié l’entière responsabilité de l’enseignement d’un camarade de classe qui avait besoin d’une meilleure note en chimie. Cette année de mentorat a valu à « mon » élève la solide note de B+, et à moi, le meilleur résultat scolaire en chimie dans toute la province de l’Ontario, et c’est ainsi que je suis devenu un mordu de chimie, pour la vie.

 

En grandissant, votre famille vous a-t-elle encouragé à étudier les sciences?

Même tout jeune, mon père me décrivait comme « une source inépuisable d’information inutile ». Cette curiosité innée m’a naturellement fait graviter vers des choses que je pouvais quantifier, et surtout dans le domaine des sciences.

Microscope, ca. 1924. Exemple d’un microscope portatif pour étudiants, populaire dans les années 1920 et 1930; conçu par R. & J. Beck, un des principaux fabricants d’instruments à Londres. Ce modèle, le «Baby London», est répertorié comme un nouvel instrument dans le Journal of Scientific Instruments de 1924 (Vol. 2, p. 60-61).

Mais les scientifiques ne sont pas tous des collectionneurs. Quand êtes-vous devenu un accro de collection ?

Enfant, j’étais passionné de philatélie, mais j’ai réussi à me libérer de cette obsession en vendant ma collection. Toutefois, pendant mes études postdoctorales à l’Université d’Ottawa, en 1973, je suis tombé sur une magnifique microbalance qui avait été jetée à la poubelle, ayant été remplacée par une nouvelle balance électronique. Ce jour-là, en transportant moi-même l’appareil de 40 lb sur mon épaule, du laboratoire jusqu’à chez moi – une marche de 2 km –, j’ai senti renaître ma passion dormante pour la collection de beaux objets, et j’ai décidé de la concentrer sur les instruments scientifiques.

 

Pouvez-vous décrire la satisfaction que vous apporte votre collection d’objets anciens ?

Nous vivons aujourd’hui dans un monde jetable, de production de masse, de plastique, et c’est donc une joie absolue de trouver et de préserver des objets magnifiques, artistiques, qui ont été fabriqués à la main, et qui ont déjà comblé les besoins de professionnels canadiens de tous horizons. Les matériaux utilisés (l’acajou, le laiton, l’ébène…) et le souci du détail fonctionnel sont un plaisir à voir et à manipuler.

Au cours des nombreux périples que vous avez faits au pays pour votre collection, quelle personne vous a le plus impressionné?

Le collectionneur que je respecte le plus est Duncan Robert, qui a immigré au Canada en provenance de l'Extrême-Orient et a commencé à collectionner des antiquités scientifiques. Il a assemblé une sublime collection de « qualité musée » grâce à sa profonde compréhension du marché canadien de la collection, à ses vastes connaissances en matière d’instrumentation scientifique, et à sa fréquentation régulière de ventes aux enchères. L’authenticité de la série télé Les enquêtes de Murdoch (The Murdoch Mysteries) est principalement attribuable aux artefacts qui lui ont été empruntés.

Balance analytique, vers 1900. Un exemple d’une balance analytique par Bausch & Lomb utilisée pour mesurer la masse de substances en laboratoire. Cette balance porte la mention « The Topley Company, Ottawa Canada », une entreprise fondée par William J. Topley (1845-1930), un partenaire d’affaires de William Notman, réputé photographe montréalais. Initialement un studio de photo à Ottawa ayant ouvert ses portes en 1875, la Topley Company était bien connue pour ses portraits d’illustres personnalités de l’époque.

Parlez-nous du petit jeu que vous avez orchestré avec vos convives un soir, lorsque vous avez proposé de peser la signature de chacun.

Comme ma meilleure balance a une précision de 0,01 milligramme, j’ai trouvé amusant de peser des petits bouts de papier avant et après que chacun y appose sa signature au crayon, pour montrer à mes invités qu’une signature a un poids physique.

 

Et est-ce qu’un trésor vous a déjà échappé ?!

Un jour, en 1986, je marchais du centre-ville de Vancouver vers l’aéroport – je me rendais au Congrès d’étude du Commonwealth d’une durée d’un mois, en Australie –, lorsque j’ai remarqué quatre spectaculaires microscopes à vendre dans la vitrine d’une boutique de meubles usagés. J’étais pressé, et je n’avais évidemment pas 4 000 $ sur moi, alors j’ai dû renoncer à l’achat et poursuivre mon chemin. Plus de 30 ans plus tard, ces objets demeurent le « trésor qui m’a échappé ».

 

Quel rôle la recherche joue-t-elle ?

Jusqu’à récemment, on pourrait dire que j’étais un simple « accumulateur » d’artefacts scientifiques esthétiquement plaisants plutôt qu’un réel collectionneur. Ce n’est qu’au cours des dernières années, grâce à des recherches exhaustives sur l’internet pour documenter en détail les photos de ma collection, que j’en suis venu à vraiment apprécier l’histoire derrière chaque objet.

Quel conseil donneriez-vous au jeune Murray Shaw?

Ne te laisse pas emporter par ta soif obsessive de collectionner tout ce qui tombe dans tes goûts. Choisis tes sujets de prédilection; fais des recherches en tirant profit de l’extraordinaire puissance de l’internet, et essaie de trouver des pièces exceptionnelles qui ont joué un rôle clé dans les domaines historiques qui t’intéressent. Une seule pièce d’exception, bien documentée, vaut bien mieux qu’un fouillis d’objets miroitants plus ou moins intéressants.


Galerie d'artefacts

Une sélection d'objets de la collection de 50 instruments scientifiques donnés au Musées Ingenium par M. Shaw à la fin de 2017.


Lectures additionnelles :

La conservation du patrimoine consiste à identifier, à protéger et à faire connaître les aspects importants de notre culture et de notre histoire.

Institut canadien de conservation fait progresser la conservation des collections patrimoniales du Canada et en fait la promotion grâce à son expertise en science de la conservation, en restauration et en conservation preventive.

Pourquoi nous collectionnons. La conservatrice Sharon Babaian réfléchit aux raisons pour lesquelles on collectionne des objets.


Remerciements :

Merci à M. Murray Shaw pour le don de cette magnifique collection d'instruments scientifiques au Musées Ingenium en 2017.


 

Auteur(s)
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Michel Labrecque

Michel Labrecque est Conservateur adjoint aux Musées Ingenium. Depuis son arrivée à la Direction de collection et recherche en 2010, M. Labrecque a participé au développement de collections dans le domaine des sciences physiques, de la medicine, des communications, et les effors de les rendres à la fois accessibles et numériques. En tant que membre de l'équipe impliquée dans le renouvellement du Musée des sciences et de la technologie du Canada, Michel a co-organisé l'exposition Mondes cachés. M. Labrecque apporte également plus de 25 années de travail muséologique en astronomie et dans la programmation publique, ayant mis au point de nombreux matériels pédagogiques, programmes, camps et événements spéciaux, destinés à un large éventail de publics. Il est très fier du travail d'équipe associé à la réouverture du nouveau musée, et de son rôle mineur dans la restauration de la lunette astronomique Cooke & Sons datant des années 1880.