Le Lancaster d’Avro : au-delà de la Seconde Guerre mondiale

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La chaîne de production des Lancaster d’Avro à Victory Aircraft, en janvier 1944.

Le Lancaster d’Avro était un gros avion bombardier britannique fabriqué par A.V. Roe and Company (Avro) qui est entré dans la Seconde Guerre mondiale en avril 1942, et qui était surtout connu pour ses bombardements nocturnes de villes allemandes. Il a été un des premiers bombardiers britanniques à être équipé de quatre moteurs, ce qui lui permettait de transporter une très grande charge de bombardement – plus de 6 000 kg – ainsi que suffisamment de carburant pour parcourir plus de 2 600 km en un seul vol. Le Lancaster pouvait atteindre une vitesse de 438 km/h, et une altitude de 7 530 m. 

Bien que le Lancaster soit profondément associé aux efforts de guerre de la Grande-Bretagne, certains appareils ont également été construits au Canada par Victory Aircraft Limited à Malton, en Ontario. Victory Aircraft a fabriqué 422 Lancaster Mark 10, de 1943 à 1945, et le premier Lancaster construit au Canada a pris son envol le 1er août 1943. La plupart des Lancaster fabriqués au Canada n’ont pas joué un grand rôle dans l’effort de guerre. Ils ont toutefois été utilisés dans diverses activités d’après-guerre. L’Aviation royale canadienne a réaffecté près de 230 Lancaster à diverses tâches, dont des activités de patrouille maritime, de recherche et sauvetage et d’arpentage photographique dans le Nord. En fait, bon nombre des qualités techniques qui faisaient du Lancaster un efficace bombardier ont fait de lui un appareil idéal pour voler dans le Nord et réaliser des levés photographiques. 

Mais voyons ce qu’impliquait la modification d’un Lancaster pour qu’il puisse effectuer des missions de photographie et de cartographie aériennes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les quatre moteurs et la grande capacité du Lancaster lui permettaient de transporter un équipage de sept personnes, un chargement et suffisamment de carburant pour de longs vols. Lors des missions de levés photographiques, ces mêmes caractéristiques ont permis au Lancaster de transporter l’équipement lourd utilisé pour la cartographie trimétrogon ainsi qu’un équipage pour faire fonctionner ce matériel. La photographie trimétrogon nécessitait trois appareils pointant dans des directions différentes, permettant de photographier de plus grandes étendues de terrain en même temps. De plus, le Lancaster offrait l’espace et la puissance nécessaires pour transporter deux réservoirs de carburéacteur de 1 500 litres ajoutés à la soute à bombes, ce qui lui permettait de voler sur de plus longues distances et donc de cartographier plus de terrain. Enfin, le plafond de vol élevé du Lancaster, qui le distinguait de ses adversaires pendant la Seconde Guerre mondiale, lui permettait également de photographier plus de terrain en un seul passage que les autres avions. 

Le Lancaster a été une impressionnante œuvre de technologie aéronautique, et un outil efficace pour les missions dans le Nord. Mais son utilisation a toutefois eu des implications plus larges. Plus particulièrement, les activités de photographie et de cartographie dans le Nord au moyen de Lancaster ne se sont pas déroulées dans un vide sociopolitique. Les tensions de la Guerre froide qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont donné lieu à un intérêt accru pour la souveraineté de l’Arctique canadien; pour le gouvernement du Canada, photographier et cartographier cette vaste région largement inconnue constituait une première étape essentielle pour atteindre ses objectifs de souveraineté. Le Nord, cependant, était loin d’être inconnu : les peuples autochtones habitaient cette région depuis des temps immémoriaux, les Inuits ayant vécu de la terre en petits groupes nomades. Par exemple, en 1948, on a dit que l’équipe d’un Lancaster avait « découvert » trois îles dans l’Arctique, mais les musées et le public remettent aujourd’hui en question cette soi-disant « découverte ». 
 

Côté droit d’un avion au sol, avec quelques personnes debout, sous le nez et l’aile droite.

Ce Lancaster a effectué des missions de photographie aérienne avec l’escadron 413 de l’ARC, à la fin des années 1940.

La cartographie aérienne du Nord réalisée par les Lancaster a contribué à jeter les bases de la présence du gouvernement canadien dans l’Arctique, depuis les années 1950, ce qui a eu des effets dévastateurs sur les Inuits au cours des décennies suivantes. Le rapport de la Commission de vérité du Qikiqtani documente l’énorme changement du mode de vie des Inuits, de 1950 à 1975, et la relocalisation forcée de ces collectivités dans des colonies quatre-saisons. Le rapport parle en effet des Inuits qui ont été utilisés comme des porte-drapeau humains pour réaliser les objectifs de construction de la nation canadienne dans l’Arctique. 

Le Lancaster d’Avro a joué un rôle bien connu dans la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, mais la technologie est accompagnée de multiples récits, et surtout à une époque où le Canada travaille à la vérité et à la réconciliation, il est important de reconnaître la complexité de l’héritage du Lancaster, y compris son rôle dans le passé et le présent colonial du Canada. 
 


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Portrait de Valerie Wood, souriante et portant un chandail jaune, devant un fond flou.
Valerie Kaiyang Wood

Valerie est conservatrice adjointe, Aviation et espace, à Ingenium. Elle se passionne pour la remise en question des récits historiques traditionnels en mettant l’accent sur les expériences des peuples marginalisés.