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Aperçu du projet : fouiller l’histoire de la science du sol au Canada

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5 m
5 déc. 2018
Catégories
Agriculture
Médias
Blogue
Profile picture for user Peter Anderson
Par : Peter Anderson
Rédacteur invité, Université Queen's
Deux hommes dans un champ de terre; l’un fore le sol sous le regard de l’autre.
Crédit photo
Musée des sciences et de la technologie du Canada — Les archives GF-574
Des prospecteurs pédologiques ont cartographié le potentiel agricole des sols au Canada pendant tout le XXe siècle.

Publié à l’occasion de la Journée mondiale des sols, cet article traite d’un projet de recherche collaborative qui explore l’histoire de la science du sol au Canada. Lancé en juin 2018, le projet documente l’histoire des pédologues canadiens et de leurs programmes de recherche, ainsi que de leur patrimoine documentaire et artéfactuel. Ce projet a bénéficié de l’appui financier généreux du Service d’information sur les sols du Canada d’Agriculture et Agroalimentaire Canada.

Le panorama

Les sols du Canada, depuis les gélisols des zones de pergélisol du Nord aux loams fertiles du Sud, se sont développés au fil des millénaires. Toutefois, ce n’est qu’au cours des premières décennies du XXe siècle que les scientifiques canadiens ont commencé à mieux comprendre et à cartographier ces sols (1).

Monolithes
Crédit photo
Peter Anderson

Monolithes au-dessus de mon poste de travail dans les bureaux du SISCan.

La science du sol au Canada ne s’est pas développée de façon isolée. Les scientifiques canadiens, dont bon nombre ont été formés aux États-Unis, ont collaboré avec leurs homologues américains pour étudier les sols de la région frontalière et apprendre de nouvelles techniques. Au cours d’une de ces prospections pédologiques réalisées dans les années 1920 se sont rencontrés J. H. Ellis, professeur au Manitoba Agricultural College et titulaire d’un doctorat de la University of Minnesota, et le pédologue russe Constantin Nikiforoff, qui a émigré aux États-Unis en 1921 après s’y être réfugié pour fuir la revolution (2).

La méthodologie de Nikiforoff, présentée en 1932.
Crédit photo
Peter Anderson

Adaptation par Ellis de la méthodologie de Nikiforoff, présentée en 1932.

Cette rencontre fortuite a contribué à la diffusion au Canada de l’expertise russe en science du sol. Le pédologue russe K. D. Glinka a fait une tournée dans l’Ouest canadien avec Ellis et Curtis Marbut (qui a traduit les travaux de Glinka en anglais) en 1927, après le premier Congrès international des sciences du sol tenu à Washington (3). Ellis a par la suite recommandé l’adoption de la méthodologie modifiée de Nikiforoff pour l’étude du sol. Selon Ellis, non seulement ce système était « simple, efficace et satisfaisant », mais il contribuerait également à « unifier les projets d’arpentage [...] et à faciliter la corrélation des sols dans l’ensemble du Dominion » (4).

La science du sol a progressé quand elle a profité de subventions fédérales par le biais de l’Administration du rétablissement agricole des Prairies (ARAP) en 1935. Cette initiative fédérale a octroyé des fonds aux scientifiques des ministères provinciaux de l’Agriculture et des collèges d’agriculture pour leur permettre de réaliser des recherches sur les solsᶟ. Elle a également mené à la création du Comité national de la classification des sols (CNCS) en 1940. Peter C. Stobbe et A. Leahey, de la Ferme expérimentale centrale, ont dirigé ce comité et collaboré étroitement avec des scientifiques comme Ellis pour créer un système normalisé de classification des sols au Canada (5).

Des programmes ultérieurs, comme l’Inventaire des terres du Canada (ITC) lancé en 1961, sont issus de cette collaboration. L’ITC a centralisé et cartographié l’information provenant des prospections pédologiques déjà réalisées, et a de ce fait contribué à façonner les attentes et les décisions concernant l’optimisation de l’utilisation des terres. Après avoir initialement concentré ses activités sur les préoccupations liées à l’agriculture, l’ITC s’est ensuite intéressé à d’autres utilisations des terres et de l’eau, notamment dans les secteurs de la foresterie, des loisirs, de la chasse et de la pêche sportive (6).

Parallèlement, on générait davantage de données géographiques que ce que l’on pouvait alors exprimer à l’aide des techniques de cartographie manuelle. Shannon Studen-Bower a récemment démontré comment les nouvelles technologies informatiques et numériques ont permis à l’ITC de réaliser ses ambitions et mené à la création du Système d’information géographique du Canada, précurseur des logiciels SIG (système d’information géographique) modernes, ainsi qu’à un ensemble de matériel, de formulaires normalisés pour les notes d’arpentage et de techniques d’enquête pédologique (7).

Si l’ITC et son système de classification du potentiel des terres influencent encore aujourd’hui les décideurs, le travail des pédologues a continué d’évoluer pour répondre à de nouveaux enjeux. Dans un article écrit à l’aube de sa retraite en 1995, le scientifique fédéral Alex McKeague soutenait que la préservation des sols — en particulier des sols arables — nécessitait une « organisation nationale saine pour l’étude des sols » (8). McKeague avait été témoin de l’évolution des priorités en science du sol dans le domaine de l’agriculture, mais il demeurait persuadé que les pédologues continueraient d’orienter cette évolution dans l’avenir (9).

La fouille

Ce récit historique sert de toile de fond au travail que j’ai effectué cet été. Ma tâche consistait à commencer à fouiller la culture documentaire et matérielle de la science des sols de la fin du XXe siècle, tout en la replaçant dans un contexte plus large. Dans le cadre de mon mandat de consultant en recherche historique du Système d’information sur les sols du Canada (SISCan) d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, réalisé en partenariat avec le Musée de l’agriculture et de l’alimentation du Canada et le Centre for Semi-Peripheries de l’Université Nipissing, j’avais trois objectifs.

Carte du sol de la Ferme expérimentale centrale coloriée à la main par Peter Stobbe en 1945.
Crédit photo
Peter Anderson

Carte du sol de la Ferme expérimentale centrale coloriée à la main par Peter Stobbe en 1945 et numérisée l’été dernier. L’Édifice Neatby se trouve au centre dans le haut de la carte.

Tout d’abord, j’ai dressé un inventaire du matériel entreposé à la Ferme expérimentale centrale. Les aires d’entreposage de la ferme se sont avérées être une véritable mine d’artefacts historiques. J’ai trouvé et consigné les articles de scientifiques à la retraite, de vieilles cartes (y compris une carte de la Ferme réalisée et coloriée avec des crayons par Peter Stobbe en 1945), des instruments scientifiques, des publications diverses, des monolithes et des milliers de diapositives remontant aux années 1940.

J’ai également commencé à réaliser une série d’entrevues d’histoire orale avec des scientifiques à la retraite, qui se poursuivront tout au long de l’automne. Ces entrevues visent à explorer les objectifs, les hypothèses et l’évolution de la science du sol au cours des 50 dernières années. Les entrevues et leurs transcriptions seront numérisées et mises à la disposition des futurs chercheurs.

Un certain nombre de documents d’histoire publique, qui décrivent à la fois le processus de recherche (comme le présent article) et mes conclusions, sont en cours de production. Mon but est de raconter, en m’appuyant sur les ressources inventoriées et l’histoire orale, la riche histoire de la science du sol au Canada à l’aide des comptes rendus, des systèmes d’information géographique historiques et d’autres outils en ligne. La documentation numérisée dans le cadre de ce projet, en plus des transcriptions des entrevues, pourra être consultée en ligne.

Diapositive illustrant la collaboration canado-américaine pour l’étude de corrélation des sols Ontario-Michigan menée dans les années 1950.
Crédit photo
Agriculture & Agri-food Canada

Diapositive illustrant la collaboration canado-américaine pour l’étude de corrélation des sols Ontario-Michigan menée dans les années 1950.

Les partenariats

Si la science du sol au Canada est le fruit d’une collaboration, on peut en dire autant des démarches que j’ai entreprises pour fouiller son histoire. Ce projet a été entrepris en partenariat avec des historiens publics (William Knight et Cristina Woods), des géographes historiens (Kirsten Greer et moi-même) et des pédologues (Dave Howlett et Xiaoyuan Geng). Chacun de ces groupes fait bénéficier le projet de son expertise, de ses intérêts et de ses possibilités de financement. Notre objectif commun consiste à dresser l’historique de la science du sol au Canada pour le grand public comme pour les universitaires.

J’espère que les travaux entrepris cet été permettront de démontrer le bien-fondé de la collaboration des experts du monde des arts ainsi que des sciences sociales et agricoles (notamment de la science du sol). Notre objectif est de poursuivre le projet au-delà de notre horizon de financement actuel et d’approfondir l’histoire de la science du sol au Canada en étudiant l’interaction entre les scientifiques fédéraux et provinciaux, l’influence de l’expertise internationale et le recours aux connaissances d’experts pour faire évoluer les objectifs politiques de l’implantation agricole à la durabilité environnementale.

(1) ELLIS, J. H. « History and Development of the Soils Department in the Faculty of Agriculture at M.A.C. and the Univeristy of Manitoba, 1906-1955 ». Winnipeg. 1955. Rapport non publié.

(2) McKEAGUE, J. A. et P. C. STOBBE. « Historique de la prospection pédologique au Canada 1914-1975 », Série historique no 11. Institut de recherche sur les terres. Direction générale de la recherche. Agriculture Canada. Ottawa, 1978, p. 6-15.

(3) McKEAGUE, J. A. et P. C. STOBBE. 10. « C.C. Nikiforoff, 92, Retired Scientist with USDA », Washington Post, 14 avril 1979. En ligne : https://www.washingtonpost.com/archive/local/1979/04/14/c-c-nikiforoff-92-retired-soil-scientist-with-usda/5ba822c0-a72a-43c7-b97f-cc123f499a0b/ ?noredirect =on&utm_term =.00aaa2fc901d

(4) ELLIS, J. H. « A Field Classification of Soils for use in the Soil Survey », Scientific Agriculture, vol. 12, no 6, 1932, p. 338-345.

(5) McKEAGUE, J. A. « Soil survey and genesis and classification research in Canada », Canadian Journal of Soil Science, vol. 75, no 1, 1995, p. 3-9.

(6) STUDEN-BOWER, S. « Tools for Rational Development: The Canada Land Inventory and the Canada Geographic Information System in Mid-twentieth century Canada », Scientia Canadensis, vol. 40, no 1, 2018, p. 44-75.

(7) STUDEN-BOWER, S. « Tools for Rational Development ». Voir aussi : ARDA. « The Canada Land Inventory: Objectives, Scope and Organization », rapport n° 1. Ministère des Forêts. Ottawa. 1965.

(8) McKEAGUE, J. A. « Soil survey and genesis and classification research in Canada », Canadian Journal of Soil Science, vol. 75, no 1, 1995, p. 3-9.

(9) Voir par exemple : ACTON, D. F. et L. J. GREGORICH (éditeurs). « La santé de nos sols : vers une agriculture durable au Canada ». Centre de recherches sur les terres et les ressources biologiques. Direction générale de la recherche, Agriculture et Agroalimentaire Canada, Ottawa. 1995. Publication 1906/F. Vidéo « L’importance des sols ». 2015. Agriculture et Agroalimentaire Canada, Ottawa. En ligne : http://www.agr.gc.ca/fra/nouvelles/realisations-scientifiques-en-agriculture/l-importance-des-sols/?id=1429280876604

Mots-clés
Agriculture et Agroalimentaire Canada, histoire, Science du sol, Journée mondiale des sols
Auteur(s)
Profile picture for user Peter Anderson
Peter Anderson

Historien de l’environnement et géographe historien, Peter étudie les sciences qui explorent la relation entre notre façon de découvrir le monde et notre façon d’y vivre. Il a récemment réalisé un projet sur les débuts de la Ferme expérimentale centrale. Il travaille actuellement sur l’initiative « Creuser dans l’histoire de la science du sol au Canada », laquelle est entreprise en collaboration avec des historiens, des géographes et des scientifiques en science du sol.

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