Une histoire de famille haute en couleur racontée par une trousse d’analyse du sol

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Intérieur du coffre métallique de la trousse d’analyse du sol et l'étiquette apposée sur la face interne du couvercle.

Un même artefact recèle de nombreuses histoires entrecroisées.

En tant que stagiaire de l’Université Carleton, j’ai récemment eu la chance d’effectuer des recherches sur des artefacts qui font partie de la collection agricole d’Ingenium — Musées des sciences et de l’innovation du Canada. Ce faisant, j’ai découvert une histoire de famille intéressante derrière une trousse d’analyse du sol datant des années 1960.
 

Coffre de la trousse d’analyse du sol, aux allures de boîte à outils en métal.

Le Musée a acquis cette trousse d’analyse du sol de la succession de John Allen Martin. Les membres de sa famille ont eu la gentillesse de raconter brièvement l’histoire de la famille Martin, ce qui a permis de la préserver à travers l’artefact. La trousse d’analyse du sol provient de la ferme familiale des Martin, appelée à juste titre Ferme Martin. Cette ferme et celle d’en face partagent une longue histoire.

La Ferme Martin a été fondée en 1835 par des membres d’une autre famille Martin, sans lien de parenté avec John Allen Martin qui en deviendrait plus tard propriétaire. En 1915, John Francis Martin a fait l’acquisition de la ferme et de ses biens. Son lien de parenté avec John Allen Martin n’est pas précisé dans les sources, on y dit seulement que les deux étaient de la même famille. Si le lien entre les deux familles Martin est inconnu, on sait que celles-ci vivaient à proximité avant que la ferme Martin soit achetée par John Francis Martin.
 

La deuxième ferme impliquée dans l’histoire de la famille Martin se trouvait juste en face et elle appartenait à la famille Batley. Enfant unique, Elsie May Batley a hérité de la ferme familiale à la mort de ses parents, à qui ses grands-parents l’avaient transmise en plus de tous ses biens, dont plusieurs dataient des années 1800. L’amour a ensuite uni ces familles. Après avoir vécu en face d’Elsie May Batley pendant de nombreuses années, John Francis Martin l’a épousée.

Ce dernier a hérité de la ferme, mais la source ne précise pas à quel moment. En 1940, le frère de John Allen Martin (que la source ne nomme pas, alors je l’appellerai M. Martin) a acheté la ferme Batley et ses biens, qui sont ainsi passés officiellement aux mains de la famille Martin. M. Martin a travaillé et vécu à la ferme Batley jusqu’en 1972, année où il a décidé de la vendre. Il a conservé tous ses effets et ses meubles quand il a déménagé dans la maison familiale de la Ferme Martin. Il a habité et travaillé à la ferme avec son frère, John Allen Martin, et sa belle-sœur, qui n’est pas nommée.

John Allen Martin et son épouse ont finalement déménagé à Sherbrooke, où ils ont passé leurs dernières années. M. Martin a décidé de rester à la ferme et de continuer à y travailler, ce qu’il a fait jusqu’à ses derniers jours. Il est décédé dans les années 1990. À sa mort, sa famille a fait don de l’importante collection d’objets de la ferme. L’histoire de la ferme familiale des Martin se perpétue ainsi à travers ses biens.

C’est parce que ces fermes et leurs biens ont été transmis au sein de ces mêmes familles qu’on peut raconter les histoires de ces dernières. Les deux fermes étaient considérées comme des exploitations agricoles mixtes, ce qui signifie que leurs revenus ne provenaient pas d’une seule culture en particulier. En fait, elles ont probablement plutôt recouru à la polyculture ou à l’élevage de diverses espèces animales pour générer leurs revenus. Par exemple, on a remarqué, dans les dépendances de la ferme, des signes de la présence de chevaux, de bovins et de volaille ainsi que de l’utilisation de ces bâtiments pour la production de sirop d’érable. Un nombre important d’objets agricoles y avaient été conservés en bon état. Selon M. Cloutier, le neveu de J. A. Martin, son oncle voulait employer la méthode scientifique dans ses champs, ce qui expliquait la présence d’une trousse pour l’analyse du sol. Cette trousse et les souvenirs du neveu, combinés à d’autres artefacts, comme un escabeau de traite  à deux segments, témoignent du caractère de la famille Martin et de l’attachement de celle-ci à sa ferme.
 

Bouteilles vides autrefois remplies de produits chimiques, entonnoirs et bouchons d’éprouvette de couleur assortie.

La trousse d’analyse du sol est belle, n’est-ce pas? Elle a probablement été utilisée dans les années 1960. De l’extérieur, elle a l’air quelconque, mais aussitôt ouverte, elle révèle une myriade de couleurs, d’ingrédients dignes d’une officine d’apothicaire et d’expériences de chimie. La trousse comprend des bouteilles de produits chimiques, tels que l’azote, le phosphore et la potasse, ainsi que des entonnoirs et bouchons à code couleur. Des éprouvettes et un support de fabrication artisanale ont également été donnés avec la trousse.

La trousse d’analyse du sol a été fabriquée par Sudbury Laboratory, une entreprise établie à Sudbury, dans l’État américain du Massachusetts. L’examen de la trousse et des raisons pour lesquelles elle a été créée ajoute une autre dimension à l’histoire de ces fermes. Le nom de l’entreprise, qui figure sur le côté de la trousse, m’a permis de trouver de l’information sur ses fondateurs, Herbert et Ester Atkinson. En 1927, ils ont acheté de Babe Ruth la ferme Obadiah Perry, qu’il avait surnommée « Le marbre » (« Home Plate » en anglais). C’est là que l’entreprise Sudbury Laboratory a été fondée. Les Atkinson, qui ont commencé leurs activités dans leur grange, ont été parmi les premiers à produire une trousse d’analyse du sol que n’importe qui pouvait utiliser chez soi.

5.	Plan rapproché de l’explication, à l’intérieur du couvercle du coffre métallique, de ce en quoi consiste la trousse.
Plan rapproché de l’image de l’agriculteur sur le couvercle du coffre métallique.

L’utilisation d’engrais chimiques par les agriculteurs n’était pas très répandue avant les années 1960, et leur application se limitait généralement aux cultures de grande valeur, comme le tabac, les fruits et la betterave à sucre. Dans les années 1960, les agriculteurs se sont de plus en plus tournés vers les engrais, qui promettaient d’accroître de façon appréciable le rendement des récoltes, grâce à l’utilisation de produits chimiques comme la potasse et l’azote pour améliorer la fertilité du sol. La trousse d’analyse du sol a permis aux agriculteurs de mesurer plus rapidement et plus facilement la teneur en minéraux de leur sol et ainsi de déterminer aisément quel engrais utiliser pour en améliorer la fertilité. Dans le cas de M. Martin, la trousse d’analyse du sol est un élément essentiel de son histoire, car elle lui a permis d’appliquer la méthode scientifique à ses pratiques agricoles.

Longtemps populaires, les trousses d’analyse du sol sont aujourd’hui très convoitées par certaines personnes. Le Sudbury Laboratory semble toutefois avoir fermé ses portes, mais les sources ne précisent pas quand, ni où ni pour quelles raisons. Par chance, une trousse d’analyse du sol, porteuse d’une riche histoire personnelle, nous est parvenue intacte et a pu être ajoutée à la collection nationale d’artefacts des sciences et de la technologie, au sein de laquelle elle peut resplendir de toutes ses couleurs.

Bouteilles et bandelettes à code couleur permettant de déterminer la présence et la quantité du produit chimique dans le sol.
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Vanessa Finney

Vanessa est étudiante de quatrième année en histoire, avec une mineure en archéologie. Elle aime les histoires que les artefacts nous racontent sur les gens. Les perceptions corporelles à travers l’histoire et l’application des avancées technologiques comme outils d’enseignement de l’histoire sont les sujets sur lesquels elle se concentre principalement.