Le rôle clé des femmes dans l’histoire des mémoires informatiques

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Médias
Rédactrice invitée, Bourse de recherche Ingenium-Université d’Ottawa sur le genre, les sciences et la technologie
Duo mère et fille tissant un tapis. Atelier de tissage de tapis ToranjMehrab, Kashan, Iran.

En 2017, j’ai eu le privilège de faire un voyage en Iran – pays qui jouit d’une réputation mondiale pour ses tapis tissés à la main –, afin d’étudier la pratique traditionnelle du tissage de tapis persans par des Iraniennes. J’ai visité des ateliers personnels et de groupe à Kashan, où j’ai pu interviewer des femmes qui participent au tissage de tapis. Le mariage de fabuleux motifs à d’attrayants coloris au moyen d’outils traditionnels est à ce jour imprimé dans ma mémoire.

Traditional tools used for carpet weaving.

Outils traditionnels utilisés pour le tissage de tapis. Atelier de tissage de tapis ToranjMehrab, Kashan, Iran. Photo : Ghazaleh Jerban, 2017.

Les mains de ces femmes font de la véritable magie ! Je ne suis pas près d’oublier ce que j’ai vu : avec leurs doigts agiles, elles attachent patiemment nœud après nœud pour réaliser et rendre tangible un motif à la beauté abstraite.

Avec ces images en tête, je me souviens de la première fois que j’ai vu le plan de tores de mémoire (photo ci-dessous), qui se trouve dans l’entrepôt des Musées Ingenium près du Musée des sciences et de la technologie du Canada. La complexité des fils entrelacés m’a immédiatement ramenée aux ateliers de tissage de tapis ! L’image d’un métier à tisser des tapis a surgi sous mes yeux!

Plan de tores de mémoire, ordinateur de défense aérienne SAGE.

Plan de tores de mémoire, ordinateur de défense aérienne SAGE. No. d'artefact 1983.0011.001

À ce moment-là, je n’avais aucune idée de ce que c’était, quelle fonction cet artefact avait exécutée ou comment il avait été conçu. Je me souviens que ma superviseure, Anna Adamek qui me faisait visiter l’entrepôt, parlait de l’artefact. J’entendais sa voix en arrière-plan alors que j’étais assise devant l’artefact pour mieux le voir et l’examiner. J’entendais des mots comme « ordinateur », « mémoire », « IBM »… Puis, mon attention s’est entièrement tournée vers elle quand elle a dit : « …peut être tissé à la main » !

La confection de nœuds fait partie du processus de tissage.

La confection de nœuds fait partie du processus de tissage. Atelier de tissage de tapis ToranjMehrab, Kashan, Iran.

Plan de tores de mémoire. Ordinateur de défense aérienne SAGE (Semi-Automatic Ground Environment AN-FSQ-7).

La mémoire du système SAGE

Ce plan de tores de mémoire vient de l'ordinateur de défense aérienne SAGE (Semi-Automatic Ground Environment AN-FSQ-7), fabriqué par IBM vers 1960.

L'ordinateur SAGE fut opérationnel de 1963 à 1983 à la Base des Forces canadiennes North Bay, et fut acquis du ministère de la Défense nationale en octobre 1983.

 

Musées Ingenium : Collection En Ligne

Mémoire du système SAGE, no. d'artefact 1983.0011.001

Le premier plan de tores de mémoire

Le premier plan de tores de mémoire qui ouvra la voie au système SAGE a été réalisé dans le cadre du projet Whirlwind, au Lincoln Laboratory du MIT, en 1953.

Ce type de mémoire informatique était la forme la plus fréquente de mémoire d’ordinateur et elle est demeurée la norme jusque dans les années 1970.


Hilda G. Carpenter

C'est alors que j’ai alors poussé plus loin mes recherches et j’ai appris que le premier plan de tores de mémoire avait été tissé à la main par Hilda G. Carpenter (photo à la droite). Elle participait au projet à titre d’assistante de laboratoire; sa photo a accompagné un article sur la production de mémoires à tores, publié dans la revue Electronics en 1956. Avec l’aide de Sylvie Bertrand, j’ai pu retrouver ce numéro de la revue à la bibliothèque du MSTC.

La recherche du nom de Hilda G. Carpenter dans le Web a également été une source de frustration; malgré sa contribution extrêmement précieuse, je n’ai obtenu aucun résultat en dehors des dossiers de recensement et des registres nécrologiques… Pas même une page dans Wikipédia!

Alors que j’essayais de comprendre l’absence de Mme Carpenter dans la littérature, j’ai réalisé que la situation était encore plus grave qu’il n’y paraissait. En fait, il ne s’agissait pas de l’histoire d’une femme qui avait joué un rôle important dans la conception du premier plan de tores de mémoire et dont la contribution avait été négligée. C’était plutôt la totalité de la contribution des femmes à la production de mémoires à tores qui était absente de la littérature existante!

Dans la photo de droite tirée de l'article « Vacuum and Vibration Speed Assembly of Core Memory », on voit Hilda Carpenter verser des tores de ferrite. Malheureusement, son nom n'est pas mentionné dans l'article.

Plan de tores de mémoire en ferrite.

Plan de tores de mémoire en ferrite. Photo tirée de l’article « Vacuum and Vibration Speed Assembly of Core Memory »,
écrit par A. Guditz et L.B. Smith, Electronics 29, no 2 (février 1956). Bibliothèque du MSTC.


Dévoiler la contribution cachée des femmes

En 1953, le Lincoln Laboratory a octroyé un contrat à IBM pour concevoir le Whirlwind II. La mémoire à tores comportait des caractéristiques supérieures aux autres systèmes de mémoire et c’est ce qui a contribué à la réussite commerciale d’IBM au milieu des années 50 [1].

En dépit de ce succès, la production de mémoires à tores demeurait lente et complexe et demandait beaucoup de travail, comparativement aux autres composants d’ordinateur. En 1953, la fabrication d’un plan de tores de mémoire exigeait d’une technicienne une à deux semaines de travail fastidieux; une autre source mentionne que cette tâche prenait environ 40 heures [2].

Il y a eu diverses tentatives en vue de mécaniser le processus et de produire une mémoire à tores tissée à la machine, mais elles ont été infructueuses. Finalement, en 1965, IBM a externalisé la production de mémoires à tores au Japon et à Taïwan, où des femmes hautement qualifiées de l’industrie textile ont été engagées pour tisser les mémoires à la main [3].

Le fait de lever le voile sur la contribution occultée des femmes dans le domaine de la production de mémoires à tores constitue un bon exemple dans le contexte de la théorie féministe du dualisme et aide à remettre en cause la supposée séparation entre le travail cognitif des ingénieurs et le travail manuel des tisserandes [4]. Un aspect de cet artefact est très valorisé et associé à la masculinité, à l’innovation et à un haut statut; l’autre aspect est caché du regard public, non reconnu et principalement étiqueté comme étant féminin, subalterne et de statut inférieur.

En d’autres mots, le travail non reconnu que le tissage des mémoires à tores a exigé contribue à mettre en lumière les dualités, comme esprit contre corps et scientifique contre traditionnel, en vue d’examiner la façon dont ces dichotomies façonnent notre compréhension du travail innovant et créatif.

De plus, cet exemple appartient nettement à l’important thème du « travail invisible », auquel s’intéressent les chercheures féministes et selon lequel la division des rôles sociaux entre le masculin et le féminin et entre le public et le privé relègue certains types de tâches à la sphère du travail dit « féminin ». L’essentiel de ce travail est domestique et demeure non reconnu, même s’il est essentiel au fonctionnement des familles, des entreprises, et dans le cas présent, à l’envoi d’un homme sur la Lune [5] ! En fait, on constate un processus similaire derrière la réalisation du programme de navigation spatiale Apollo, dans le cadre duquel la NASA a embauché des ouvrières hautement qualifiées du textile pour tisser la mémoire à chaînes de tores des systèmes de navigation spatiale. Comme l’écrit David Mindell dans son livre intitulé Digital Apollo, [TRADUCTION] « la NASA était bien consciente que la réussite de ses vols dépendait des gestes délicats et précis accomplis par les doigts de ces femmes » [6].


Notes (en anglais seulement) :

[1] Stephen Monteiro, The Fabric of Interface: Mobile Media, Design, and Gender, Cambridge, Massachusetts; London, England: The MIT Press, 2017, p. 47.

[2] Ibid, p. 43.

[3] Ibid, p. 47.

[4] Daniela K. Rosner, Samantha Shorey, Brock Craft, Helen Remick, Making Core Memory: Design Inquiry into Gendered Legacies of Engineering and Craftwork, 2018 CHI Conference on Human Factors in Computing System Paper No. 531.

[5] See generally, Dan L. Burk, in Feminism and Dualism in Intellectual Property, 15:2 Journal of Gender, Social Policy & the Law. p. 183.

[6] David Mindell, Digital Apollo, MIT Press, 2008, p. 155.


Ressources additionnelles :

Les savoir-faire traditionnels du tissage des tapis à Kashan, UNESCO. Sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Kashan Toranjmehrab Company (en anglais seulement)

Whirlwind: Preparing the Way for SAGE, Computer History Museum, Mountain View, Californie. (en anglais seulement)


Remerciements :

Merci à la Bourse de recherche Ingenium-Université d’Ottawa sur le genre, les sciences et la technologie, à Anna Adamek pour son aide, Sonia Mendes et Paul Murray pour leurs révisions, à Michel Labrecque pour la traduction et le design de cette page web, et au Computer History Museum (Mountain View, Californie) pour l'utilisation de photos.

ToranjMehrab, Kashan, Iran.

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Ghazaleh Jerban

Ghazaleh Jerban est étudiante au doctorat de la Faculté de droit. Elle a gagné la première Bourse de recherche Ingenium-Université d’Ottawa sur le genre, les sciences et la technologie pour son travail centré sur l’incidence du genre dans le droit de la propriété intellectuelle. En particulier la protection des formes féminines d’innovation dans le cadre du droit des brevets. Créée grâce à un partenariat entre Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada et l’Université d’Ottawa, la Bourse de recherche Ingenium-Université d’Ottawa procure une excellente occasion pour les étudiants diplômés de participer à des projets d’histoire publique ayant trait au genre, aux sciences et à la technologie.