Empreintes digitales et traces de pas : réflexion autour d’une presse de mise en forme provenant de l’atelier de chaussures du pénitencier de Kingston

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Quand je regarde mes bottes, je me demande d’où elles viennent et où elles me mèneront.

Vous êtes-vous déjà demandé quelle distance vous avez parcourue et où vous avez laissé votre empreinte? Et que dire des personnes qui ont laissé leurs propres marques sur vos chaussures?

Comme étudiante en histoire publique, je cherche à découvrir l’influence qu’exerce sur nous l’histoire des objets. J’ai eu la chance de réfléchir à la question durant mon stage à Ingenium — Musées des sciences et de l’innovation du Canada. Mon projet de recherche portait sur l’histoire du travail en milieu carcéral au Canada, plus particulièrement au pénitencier de Kingston. En plus de consulter des documents historiques, j’ai pu regarder de près plusieurs artefacts provenant de ce pénitencier. Le fait de pouvoir examiner ces objets m’a aidée à me sentir plus près des personnes dont la vie a été bouleversée par leur séjour au pénitencier de Kingston et à mieux comprendre à quoi pouvait ressembler leur quotidien entre les murs de celui-ci.

Parmi les artefacts qui m’ont le plus marquée, on trouve une presse datant des années 1950 qui servait à la mise en forme des chaussures. Mesurant 162 cm sur 46 cm, elle servait à transformer le métal afin de produire des pièces selon des dimensions particulières. Elle a été fabriquée par la United Shoe Machinery Corporation, qui fournissait de la machinerie aux ouvriers canadiens. À l’époque, on trouvait vraisemblablement des machines de ce fabricant aux quatre coins du pénitencier de Kingston; elles y auraient été utilisées par les détenus pratiquant divers métiers, notamment dans les secteurs du travail des métaux et de la fabrication de chaussures.
 

Le pénitencier de Kingston a été inauguré le 1er juin 1835 et a accueilli ses six premiers détenus le même jour. Conçu d’après le système pénitentiaire d’Auburn, le pénitencier de Kingston comportait des cellules individuelles, mais les prisonniers travaillaient ensemble durant la journée. Une aile était entièrement réservée à des ateliers, où des entreprises extérieures pouvaient s’installer afin de faire travailler des prisonniers. Le Penitentiary Boot and Shoe Shop était l’un de ces ateliers. Des machines, comme la presse de mise en forme, servaient à fabriquer des chaussures destinées au pénitencier et à d’autres établissements carcéraux du Canada, et même à la vente au détail. Les emplois des détenus du pénitencier de Kingston ressemblaient à ceux qu’occupent les détenus aujourd’hui. Des programmes leur permettent d’acquérir des compétences qu’ils pourront utiliser une fois libérés en plus de participer aux tâches quotidiennes de la prison. Cependant, les prisonniers ne sont aujourd’hui payés que 1,95 $ l’heure, voire moins, pour leur travail — comparé à 40 cents par jour en 1869 — et ils ne peuvent bénéficier des nombreux programmes sociaux en place.

La presse à chaussures resserre le lien entre les prisonniers et la société. Si les prisonniers fabriquaient des produits qui pouvaient quitter la prison, ils devaient eux-mêmes y demeurer. Les ouvriers, qui pouvaient rester incarcérés pendant de longues périodes, n’ont probablement pas pu voir la portée de leur travail. De nombreuses années plus tard, je suis heureuse d’avoir la possibilité de réfléchir à ce lien avec l’extérieur et de constater la marque laissée par ces artefacts — et ceux qui les ont utilisés à l’intérieur du pénitencier — sur les pas de nombreux Canadiens.
 

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Sara Harvey

Étudiante de quatrième année en histoire à l’Université Carleton, Sara Harvey s’est penchée sur l’histoire du travail en milieu carcéral au Canada durant son stage à Ingenium.