À la croisée des chemins de l’identité : patrimoine francophone et odonymes à Saint-Norbert, Manitoba

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Un panneau sur l’autoroute du boulevard Pembina accueille les visiteurs dans «Saint-Norbert Historique».

En milieu urbain, le nom des rues – l’odonyme – fournit de l’information essentielle : où suis-je? où vais-je? d’où viens-je? Les noms de rues nous indiquent où nous sommes, et ce, non seulement physiquement, mais aussi sur le plan culturel, historique et linguistique. Par conséquent, un odonyme peut à la fois refléter et définir l’identité d’une collectivité.

Saint-Norbert est une banlieue au sud de Winnipeg. La paroisse catholique française de Saint-Norbert a vu le jour autour de 1821, et son emplacement au confluent de la rivière Rouge et de la rivière La Salle a fait du bourg une plaque tournante de la traite des fourrures [1]. De nombreuses familles métisses se sont établies sur les longs lotissements longeant ses berges.

Cette enseigne de boulevard moderne fait référence à la rencontre des rivières Rouge et La Salle.

Cette enseigne de boulevard moderne fait référence à la rencontre des rivières Rouge et La Salle.

Les noms des rues de ce qu’on appelle aujourd’hui le Vieux-Saint-Norbert évoquent clairement les racines canadiennes-françaises des premiers habitants, que l’on pense aux avenues de l’Église, du Couvent ou Sainte-Thérèse, qui ne sont que quelques exemples des noms qu’on trouve dans ce quartier. On croise également dans la région des éléments toponymiques qui rappellent le rôle de Saint-Norbert dans la Résistance de la rivière Rouge. Par exemple, la rue la Barrière rend hommage aux Métis qui ont érigé une barricade pour bloquer le chemin à des hauts fonctionnaires, en 1869, catalysant du coup la création du Manitoba en tant que province.

Les plaques de rue du vieux Saint-Norbert font référence à l'héritage catholique et métis français du quartier.

Les plaques de rue du vieux Saint-Norbert font référence à l'héritage catholique et métis français du quartier.

À Richmond Lakes, un projet résidentiel construit dans les années 1970 étant donné l’accroissement démographique à Saint-Norbert, les noms des rues et les récits qu’ils racontent ont toutefois été source de conflits. En effet, le promoteur du projet a initialement eu la maladresse de donner aux rues et aux baies des noms n’ayant aucun lien avec le caractère francophone du secteur. Percevant cet affront comme une menace à l’identité historique de Saint-Norbert, les membres de la collectivité ont exercé des pressions auprès de la Ville de Winnipeg dans le but de faire changer les noms de rues pour des odonymes qui commémorent les premiers habitants de langue française de la region [2].

Bien que cet incident ait essentiellement été d’échelle locale, il était toutefois représentatif des conflits qui naissaient aux quatre coins du pays. En effet, au cours des années 1970 et 1980, la tension montait entre les anglophones et francophones partout au Canada. Le bilinguisme s’est enchâssé dans la loi manitobaine lorsque la province est entrée dans la Confédération suivant l’adoption de la Loi de 1807 sur le Manitoba, bien que ses principes n’aient pas été largement appliqués. En 1969, la Loi sur les langues officielles a garanti que le gouvernement fédéral devait dorénavant respecter l’égalité linguistique des Canadiens francophones en communiquant avec eux en français.

La Loi sur les langues officielles a grandement contribué à faire avancer les droits linguistiques des francophones au pays. Le caractère officiel du bilinguisme a protégé la langue minoritaire, et a donné un poids politique aux francophones de partout au Canada, leur donnant la capacité de revendiquer davantage leurs droits linguistiques. Mais cette puissante raison d’être n’a pas été bien accueillie par la majeure partie du Canada anglophone. La réclamation d’écoles de langue française et de lois, de services de l’ordre et de tribunaux bilingues s’est heurtée à de la résistance, à des menaces, et dans certains cas, à de la violence [3].

Bien que la teneur du conflit linguistique au Manitoba se soit étiolée au cours des dernières décennies, il existe toujours un fragile équilibre. En 2016, des Franco-Manitobains ont été offensés lorsque le gouvernement provincial nouvellement élu a nommé au poste de ministre responsable des Affaires francophones une personne non bilingue [4].

Ainsi, le récit de l’attribution des noms de rues à Richmond Lakes n’est qu’un des exemples de l’importance de soutenir l’égalité des droits par des mesures formelles, comme le bilinguisme officiel. Un groupe de citoyens francophones et anglophones a cerné une occasion de préserver le patrimoine local de la collectivité. En unissant ses efforts, la population de Saint-Norbert a contribué à la marée montante des droits linguistiques des Canadiens francophones.

Panneaux de signalisation dans le quartier de Richmond Lakes à Saint-Norbert.

Panneaux de signalisation dans le quartier de Richmond Lakes à Saint-Norbert.

Aujourd’hui, à Richmond Lakes, les patronymes français des premiers colons, comme Bonin, Grandmont et Bérard, continuent de rendre hommage à l’histoire de ce coin de pays [5]. Les noms des rues anciennes et nouvelles à Saint-Norbert sont un doux rappel du passé de la région, et continuent d’informer les résidants et les visiteurs en ce qui concerne l’endroit où ils se trouvent, d’où ils viennent et où ils s’en vont.


Notes and lectures additionnelles :

[1] Lionel Dorge, Essai Historique de Saint Norbert. Winnipeg: Société Historique de Saint Boniface, 1971.

[2] Peter Carlyle-Gordge, Street Fighting in St. Norbert.” Maclean’s, January 15, 1979. The Maclean’s Archive.

[3] Raymond Hébert, Manitoba’s French-Language Crisis: A Cautionary Tale. McGill-Queen’s University Press, 2004. 

[4] Nick Martin, Francophone community concerned about minister's inability to speak French.” Winnipeg Free Press, May 5, 2016.

[5] Tellier, Corinne C. Revisiting St. Norbert: A South Winnipeg Community. Winnipeg: The Fort Garry Historical Society Inc., 1996.


 

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Carleton University, Ottawa
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Ayda Loewen-Clarke

Ayda est candidate à la maîtrise en histoire publique à l’Université Carleton. Ses travaux de recherche portent sur l’histoire locale des Prairies canadiennes, la mémoire, la commémoration et l’art public.