Le clou coupé : une innovation technologique révolutionnaire

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Après l’incendie de 1852, la municipalité (Griffintown, à Montréal) décourageait la fabrication de maisons de bois, mais pour la classe ouvrière, la seule façon abordable de se loger passait souvent par l’emploi de bois de sciage et de clous coupés.

On n’a pas tendance à penser au clou comme étant une innovation technologique révolutionnaire. En fait, en général, on ne pense pas du tout au clou. Et pourtant, ces tiges métalliques se comptent par milliers autour de nous. Cachées sous des couches de plâtre et de peinture elles sont omniprésentes dans chaque maison, école ou bureau. 

Le clou coupé manufacturé a beau compter parmi les innovations les plus ternes de la révolution industrielle, son invention, combinée à la vaste disponibilité de bois de sciage bon marché, a radicalement transformé la capacité des gens à se loger. 

Une photo noir et blanc montre des clous coupés de différentes tailles, posés sur une surface plane.

Le clou est une ancienne technologie, mais pendant des millénaires, les constructeurs se trouvaient devant un dilemme. Si le clou était excellent pour joindre deux pièces de bois, chaque clou devait être fabriqué par un forgeron, et peu de gens pouvaient s’en payer suffisamment pour se construire la moindre petite maison. En fait, les clous étaient si précieux qu’avant de déménager, beaucoup de familles incendiaient leur ancien logis pour les récupérer parmi les cendres. L’autre option qui s’offrait aux constructeurs était une technique ancienne, éreintante, consistant à tailler les poutres de bois pour qu’elles s’emboîtent les unes dans les autres (comme pour une cabane en rondins typique). 

Tout a changé avec l’invention de la machine à clous à la fin du 18e siècle. Si un forgeron pouvait fabriquer 112 livres de clous par jour de façon artisanale, un opérateur de machine non qualifié pouvait en fabriquer près de trois tonnes. Cette révolution a fait chuter les prix au point où une famille ouvrière moyenne pouvait désormais se construire une maison avec du bois de sciage et des clous. 

Une image noir et blanc montre deux ouvriers en train d’opérer un laminoir dans un bâtiment industriel.

Pour fabriquer des clous coupés, on chauffait des barres de fer forgé, qu’on aplatissait en les passant sous les gros rouleaux de laminoirs pour former des plaques dans lesquelles on coupait les clous. Les gros fabricants, comme la Montreal Rolling Mills and Pillow et Hersey & Co., possédaient leurs propres laminoirs, et les petites manufactures y achetaient leurs plaques. 

On insérait ensuite la plaque dans une machine à couper qui donnait au fer la forme d’un crampon grâce à un mouvement alternatif. Dans les premières manufactures, des ouvriers recueillaient les crampons et les martelaient pour former la tête. Toutefois, dès le début du 19e siècle, on a inventé des machines capables à la fois de couper les clous et de former la tête.

Un ouvrier actionne une machine à clous; l’image montre une imposante machinerie dans ce qui ressemble à un entrepôt.
Une image noir et blanc montre des ouvriers qui opèrent des machines servant à la fabrication de clous de Paris.

À la fin du 19e siècle, les clous coupés on commencé à céder la place aux clous de Paris, aussi appelés « pointes de Paris » ou « clous de broche ». On fabriquait ces clous à l’aide d’une machine où on insérait un fil d’acier enroulé sur une bobine. Si les clous de Paris n’étaient pas aussi efficaces que les anciens clous pour joindre des pièces de bois, leur fabrication était beaucoup plus économique; en quelques décennies, ils avaient largement remplacé les clous coupés en construction domiciliaire. Quoi qu’il en soit, l’avènement du clou coupé manufacturé représente l’une des plus grandes réussites de la révolution industrielle. Il a permis à des générations d’ouvriers de se loger à une époque secouée par de profondes perturbations. 


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Jean-Philip Mathieu

Jean-Philip Mathieu est doctorant à l’Université McGill, et ses recherches portent surtout sur l’histoire ouvrière et sur l’histoire du monde des affaires à Montréal.