Une lecture rehaussée : le Telegraph in America de John Horn, 1879

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Enveloppe envoyée à John Horn par Samuel Morse en 1871. Elle est insérée entre les pages 470 et 471 de l’exemplaire de Horn du livre The Telegraph in America (le télégraphe en Amérique).

Les livres sont des outils qui structurent le savoir. Lorsqu’un lecteur accède à ce savoir, il s’engage dans une expérience de lecture.

Dans leur expérience, certains lecteurs se plaisent à modifier, à améliorer ou à compléter le contenu de livres. Il peut s’agir de notes marginales, lorsque le lecteur inscrit directement sur les pages d’un ouvrage des notes ou observations ou qu’il y dessine des croquis ou des gribouillis. Une autre pratique est celle où le lecteur insert des illustrations supplémentaires entre les pages d’un livre afin d’enrichir le texte. Un volume ainsi enrichi est ce que les historiens et collecteurs de livres appellent un livre « grangerisé ». La « grangerisation » rappelle le scrapbooking à certains égards, bien que l’idée première soit d’améliorer un livre publié. Dans certains cas plus audacieux, le lecteur désassemble le livre, y fait des ajouts qui rendent ce dernier beaucoup plus volumineux, puis reconstruit l’ouvrage pour en faire un manuel unique et tout à fait personnalisé. Ces deux pratiques peuvent révéler ce qu’un lecteur a pensé d’un livre donné, et s’il s’en est servi comme d’un outil.

Mais qu’il s’agisse de marques laissées en marge, de commentaires sur le texte ou d’ajouts matériels, les expériences de lecture rehaussée sont toutes extraordinaires. Ces compléments bonifient un livre, et communiquent des idées et de l’information que la version originale non modifiée n’aurait jamais pu véhiculer. Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada détient un formidable exemple d’un ouvrage enrichi par son propriétaire : il s’agit d’un livre intitulé The Telegraph in America: Its founders, promoters, and noted men (en anglais seulement).

Couverture et page titre de l’exemplaire de The Telegraph in America

Couverture et page titre de l’exemplaire de The Telegraph in America qu’a possédé John Horn. Le livre est en assez bonne condition. La couverture était toutefois détachée du cahier lorsque l’ouvrage est arrivé au Musée des sciences et de la technologie du Canada.

Ce volume a appartenu à un télégraphiste canadien répondant au nom de John Horn. Horn a ajouté au bouquin toute une variété d’éléments en lien avec les gens et les événements traités dans le livre. Ce faisant, il s’est inséré lui-même dans l’histoire du télégraphe. L’exemplaire de Horn du Telegraph in America est fort important parce qu’il témoigne d’une expérience de lecture, ce que l’on rencontre très rarement.

L’auteur, James D. Reid, travaillait à la Magnetic Telegraph Company; il a eu l’idée de rédiger son livre à la suite d’une cérémonie visant à célébrer Samuel Morse, grand pionnier du télégraphe, qui a eu lieu à Central Park, à New York, en juin 1871. Les participants à la cérémonie avaient fait remarquer que la croissance du télégraphe en Amérique avait été si rapide et était si récente que personne n’avait encore documenté son développement. L’ouvrage de Reid visait deux objectifs : préserver à jamais la célébration de juin et les discours faits à l’honneur de Morse, et relater l’histoire du télégraphe au Canada et aux États-Unis.

Rempli d’illustrations techniques et de plus d’une quarantaine de gravures à l’effigie de personnages historiques, The Telegraph in America a été publié à New York par la maison Derby Brothers en 1879. Il est en soi une imposante ressource de 846 pages. Il se présente en trois sections. La première raconte l’histoire du télégraphe en Amérique, et l’importance de Samuel Morse dans la réussite de cette technologie. La deuxième fait le sommaire de 39 compagnies de télégraphe, présentant pour chacune un bref historique de l’entreprise et décrivant ses réseaux, ses tarifs, ses télégraphistes et ses propriétaires. Et dans la troisième, Reid fait la description de la cérémonie de juin 1871 et des diverses commémorations qui ont suivi le décès de Morse, en 1872. Cette partie du livre rend également hommage à William Orton, président de la Western Union Telegraph Company (décédé en 1878). Comme l’a écrit Reid, le livre se veut un témoignage de la façon dont Morse « a hissé le télégraphe en Amérique parmi les plus grandes industries au monde » [traduction libre].

John Horn, le premier propriétaire de l’exemplaire du Telegraph in America conservé à Ingenium, a eu une carrière florissante en télégraphie. Né en 1837 à Montréal, il a commencé à travailler à la Montreal Telegraph Company en 1853, et est éventuellement devenu responsable de la connexion avec New York. Il s’est ensuite installé à la « grosse pomme » en 1857, travaillant désormais à l’American Telegraph Company, puis à la Western Union Telegraph Company, où il gérait cette fois les activités boursières de l’entreprise. Horn est ensuite retourné au Canada, quelque part au début des années 1880. En 1884, il a été l’éditeur de la première revue spécialisée consacrée à l’électricité, Canadian Electric News, publiée à Montréal par la maison Hart Bros. & Co. L’année suivante, en 1885, Horn a joint le 9e Bataillon de fusiliers volontaires (les Voltigeurs de Québec) pour participer aux opérations sur le terrain des services télégraphiques militaires canadiens, lors de la rébellion du Nord-Ouest. De retour à Montréal en 1886, il s’est fait historien amateur de la métropole, bénéficiant du soutien de l’homme d’affaires et philanthrope Lord Strathcona.

Programme de la commémoration en l’honneur de Morse, à Central Park.

Programme de la commémoration en l’honneur de Morse, à Central Park, en 1871; le document est inséré entre les pages 718 et 719 dans l’édition du Telegraph in America de John Horn. À la page 719, Horn a ajouté son nom à la liste des gens qui ont pris part à une petite croisière, lors de la célébration.

John Horn a rempli son édition du Telegraph in America de toutes sortes de renseignements et de documents, dont des souvenirs personnels, de la correspondance, des enveloppes, des coupures de journaux, des télégrammes et des photographies. Il a même inclus le programme de la commémoration en l’honneur de Morse, en juin 1871, ainsi qu’une invitation à la réception privée qui a suivi la célébration. Dans certains cas, les documents ajoutés sont collés aux pages du livre et dans d’autres, ils sont simplement insérés librement dans le cahier. Les annotations trouvées dans le volume sont également d’un grand intérêt. Horn a non seulement corrigé des erreurs typographiques, mais il a aussi ajouté de l’information et des détails puisés dans son bagage d’expérience dans le monde de la télégraphie. En tant qu’objet, ce volume est bien plus qu’un exemplaire du Telegraph in America. Les inscriptions et documents qui y ont été ajoutés révèlent clairement que le livre était devenu un véritable outil pour Horn, qui était en fait un grand collectionneur d’objets associés au télégraphe. Ingenium détient d’ailleurs un album de coupures (scrapbook) plutôt volumineux confectionné par Horn. L’album est rempli de lettres, de portraits et de babioles sur Samuel Morse et sur les débuts de la télégraphie aux États-Unis et au Canada.

Album de coupures de John Horn.

Cet album de plus de 200 pages est rempli de correspondance, de télégrammes, de coupures de journaux, de photographies, de notes manuscrites, d’extraits de livres et de babioles ayant rapport avec Samuel Morse et les communications télégraphiques en général.

Les insertions de John Horn n’étaient pas faites au hasard, et ses annotations sont apportées d’une façon très spécifique. Bien qu’il ne soit pas clair si quelqu’un a déplacé les papiers qui ne sont pas fixés au livre, dans l’état où ils se présentent actuellement, la plupart des ajouts offrent de l’information complémentaire qui enrichit l’expérience de lecture des pages entre lesquelles ils se trouvent. Presque toutes les découpures portent un numéro tracé au crayon à mine, dans un des coins supérieurs, ce qui indique que Horn plaçait ses ajouts dans un ordre voulu. Aux endroits où le livre mentionne une personne, Horn a ajouté des renseignements complémentaires sur celle-ci, après avoir souligné le nom à la plume bleue. Il est intéressant de noter que cela rappelle les hyperliens d’aujourd’hui — le lecteur semble invité à prendre connaissance de l’information ajoutée par Horn pour rehausser son expérience de lecture. On ne trouve pas moins de 144 documents et découpures dans le Telegraph in America de John Horn.

La page 71 du Telegraph in America.

La page 71 du Telegraph in America mentionne les noms de Francis Ronalds et de H. C. Oersted, qui ont été soulignés en bleu par Horn. Des portraits des deux hommes, découpés dans des périodiques, ont été collés sur du papier, avec noms et dates au crayon, et insérés dans le volume.

Par exemple, un portrait du scientifique James Freeman Dana a été inséré là où le livre décrit sa contribution à la technologie du télégraphe. Au dos de l’image, Horn a inscrit « copie spécialement pour moi, à mes frais » [traduction libre]. Ailleurs, dans un passage où Benjamin Franklin est mentionné, Horn a inséré une lettre du Franklin Institute of Pennsylvania qui traite d’un don fait à la bibliothèque de l’institut. Et là où il est question d’un voyage qu’a fait Samuel Morse à New York, en 1832, Horn a ajouté une enveloppe provenant du capitaine du navire à bord duquel il a navigué. À l’endos de l’enveloppe, notre lecteur a inscrit « Écriture de W. W. Pell, capitaine du Sully » [traduction libre]. On trouve également une carte des funérailles de l’inventeur Harrison Gray Dyar, sur laquelle Horn a collé une note personnelle, signée et datée, qui décrit ses souvenirs de l’homme et de ses rencontres avec lui. Une des 45 gravures incluses dans le livre représente William Corcoran, un banquier de Washington et financier dans le domaine du télégraphe. Horn a orné son volume de la signature originale de Corcoran, accompagnée d’une date et du message « M. John Horn, avec amitié, W. W. Corcoran » [traduction libre]. Les encarts de Horn sont à la fois variés et détaillés.

La page 38 du Telegraph in America.

La page 38 du Telegraph in America mentionne le nom du capitaine Pell, que Horn a souligné en bleu. Ce dernier a également collé entre les pages 38 et 39 une partie d’enveloppe sur laquelle est inscrite sa propre adresse; le verso du feuillet révèle qu’il s’agit de l’écriture du capitaine W. W. Pell.

 

Parmi les ajouts plus volumineux, on trouve le texte manuscrit (de 10 pages) d’un discours donné par William Cullen Bryant, éditeur du New York Evening Post, à l’occasion du dévoilement de la statue de bronze représentant Samuel Morse, lors de la célébration de 1871 à Central Park. Horn y a ajouté un portrait de Bryant, découpé dans une revue. Comme le livre contient d’autres textes d’allocutions prononcées par des dignitaires ainsi que des télégrammes concernant cette commémoration, il est fort probable que le texte soit de la main même de Bryant, et qu’il soit celui qu’il a récité en 1871. Le texte de ce discours n’apparaît pas dans le contenu original du Telegraph in America.

Le texte manuscrit d’un discours prononcé par William Cullen Bryant, éditeur du New York Evening Post.

Entre les pages 680 et 681, on trouve le texte manuscrit d’un discours prononcé par William Cullen Bryant, éditeur du New York Evening Post, à la commémoration en l’honneur de Samuel Morse, en juin 1871. Un portrait de Bryant, découpé dans une revue, est également inclus.

 

Les inclusions les plus étonnantes sont celles qui insèrent John Horn directement dans le monde de la télégraphie, beaucoup plus concrètement que le contenu original du livre ne le fait lui-même. Les encarts de Horn placent en effet ce dernier aux côtés des acteurs du récit du livre. Par exemple, la partie qui relate la commémoration en l’honneur de Samuel Morse à New York comprend une image de Morse, assis à une table où repose un télégraphe, entouré de gens, avec trois grands vases remplis de fleurs en avant-plan. Or, Horn a ajouté au crayon les noms des gens représentés sur la gravure, y compris lui-même, indiquant également que c’est lui qui avait eu l’idée de placer des fleurs sur le sol, devant la table. Ce sont là des détails sans conséquence, mais qui établissent la présence de Horn à un moment important et qui décrivent sa participation au façonnement de la scène. Bien que le livre présente un échantillon de l’écriture manuscrite de Morse, Horn y a ajouté un deuxième exemple : une enveloppe qui contenait une lettre que Morse lui a envoyée en 1871. Au verso, il a inscrit « Écriture du professeur F. B. Morse, inventeur du télégraphe électrique » [traduction libre].

À la page 740 du Telegraph in America de Horn.

À gauche : à la page 740 du Telegraph in America de Horn, on trouve les sept noms des personnes apparaissant sur l’illustration; dans le même ordre que sont placés les gens dans l’image, on peut lire les noms Applebaugh, Field, Morse, Morgan, Orton, Cronwell et Horn, suivis d’une note disant « C’est moi qui ai placé les trois vases » [traduction libre] et de la signature de Horn. À droite : une enveloppe adressée à John Horn par Samuel Morse, en 1871.

 

Certains éléments, toutefois, semblent ne pas être à leur place dans le bouquin. Par exemple, un portrait d’un dénommé T. C. Elwood porte le numéro 63, alors qu’il est placé entre les pages de garde, au début de l’ouvrage. Or, la photo devrait se trouver à la page 341, où on parle de lui en tant que surintendant divisionnaire à la Dominion Telegraph Company, à Toronto. Il est possible que cela soit attribuable aux personnes qui ont eu le livre en leur possession après John Horn. En effet, sur la garde volante du livre on peut voir la signature d’Elwood Bigelow Hosmer en tant que propriétaire de l’ouvrage, en 1893. Elwood Hosmer était le fils de Charles Hosmer, un illustre Montréalais qui a fait ses débuts à titre de télégraphiste à la Grand Trunk Railway Telegraph, avant de devenir le directeur général de la Canadian Pacific Telegraph, en 1880. Mais dans les années 1870, Charles Hosmer travaillait avec T. C. Elwood, lui aussi en tant que surintendant divisionnaire à la Dominion Telegraph Company. Qui plus est, ces deux noms sont inscrits au crayon à la page 341. Il est donc possible (bien qu’impossible à vérifier) que le portrait ait été déplacé de sa page d’origine lorsque Elwood Hosmer a prêté son livre (et son contenu) à son père. On remarque également que l’ajout numéro 62 est absent du livre. Il est possible (encore ici, ce n’est qu’une supposition) que l’encart manquant était un portrait de Charles Hosmer, que son fils aurait retiré du livre. Comme John Horn et Charles Hosmer étaient tous deux de Montréal, et que le bouquin est passé aux mains du fils de Hosmer, on peut croire que le livre est resté au sein de la « fraternité » des télégraphistes.

Portrait de T. C. Elwood; photo prise au studio Gragen & Fraser, à Toronto.

À gauche : portrait de T. C. Elwood; photo prise au studio Gragen & Fraser, à Toronto, datée de janvier 1886 (au verso). À droite, en haut : signature de Elwood B. Hosmer, 1893, en tant que propriétaire du livre. À droite, en bas : carte postale datée du 20 août 1874, envoyée à John Horn par James D. Reid, l’auteur du Telegraph in America. Le message de la carte est « Bien, occupé, mais rien d’autre. Le temps est frais. » [traduction libre].

 

Le fait que le Telegraph in America soit passé aux mains d’un autre propriétaire bien avant le décès de Horn, en 1926, pourrait indiquer que ce dernier souhaitait que son volume et tous ses ajouts soient utilisés et lus par d’autres. On trouve d’ailleurs dans le livre des éléments ajoutés qui ne sont pas numérotés, et qui pourraient avoir été insérés par Hosmer, surtout qu’il s’agit de lettres de son père. Bien que l’ajout de photographies et d’encarts ait été amorcé — et largement réalisé — par Horn, Hosmer semble avoir continué de remplir lui aussi les pages d’illustrations et d’information pour enrichir le texte du livre.

L’exemplaire de John Horn du livre The Telegraph in America fait ainsi partie non seulement de l’histoire du télégraphe, mais de celle de Horn lui-même et de ses interactions personnelles avec le monde de la télégraphie. Bien que le texte de l’ouvrage ne mentionne son nom que dans un seul passage (concernant sa contribution à l’organisation de la célébration en l’honneur de Samuel Morse en 1871), la perspective de Horn le situe au cœur d’un réseau de chefs de file de l’industrie du télégraphe, et nous fait comprendre qu’il a joué un rôle important dans l’histoire du télégraphe en Amérique.

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Stephan Pigeon

Stephan Pigeon est un boursier de recherche de l’Université McGill et de la SMSTC 2018 et un candidat au doctorat en histoire à l’Université McGill. Suivez-le sur Twitter @digitalpigeons