À pied, à cheval et en Spoutnik

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Le modèle de la fusée soviétique fabriqué pour le film français À pied, à cheval et en Spoutnik. Anon., « À la conquête de la lune… » Photo-Journal, du 23 au 30 août 1958, 8.

Bonjour, ami(e) lectrice ou lecteur, bonjour. Seriez-vous mécontent(e) si votre humble serviteur portait au menu un sujet largement spatial? Oui? Non? Oh, je vois. Fort bien. Nous parlerons d’espace aujourd’hui, envers et contre toutes et tous. En effet, l’auguste institution pour laquelle j’ai l’honneur et le plaisir, la majeure partie du temps, de travailler est le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, Ontario. Vous noterez la présence du mot espace dans ce nom. J’aimerais donc souligner cette semaine le 60ème anniversaire de la première d’un long métrage français. La photo avec laquelle je lance mon propos provient d’un hebdomadaire, Photo-Journal, publié dans la métropole du Canada, soit Montréal, Québec. Plus spécifiquement, elle provient du numéro qui couvre la période allant du 23 au 30 août 1958.

Permettez-moi de citer le court texte qui accompagne notre photo.

À la conquête de la Lune…

Dans l’âpre compétition internationale pour la conquête de l’espace, la France n’entend pas rester derrière la Russie et les États-Unis. Le général de Gaulle voudrait bien faire entrer son pays dans le cercle des puissances atomiques mais comme les Américains ne partagent leurs secrets qu’avec les Anglais, et qu’il est inutile de s’adresser aux Russes, il se trouve que la première fusée française a été préparée … dans un studio de cinéma!

Après de fiévreuses recherches, les « savants » ont mis au point une fusée capable de lancer un satellite dans les espaces infinis; on la verra dans le film « A pied, à cheval et en Spoutnik, » que l’on tourne présentement en France avec le célèbre comédien Noël-Noël. L’engin est prêt, et tandis que l’on attend d’un moment à l’autre son lancement, un troupeau de moutons broute l’herbe tout autour. Évidemment, les cervelles de mouton ne comprennent pas la grandeur de la « mission française dans le monde » …

Le style et le ton de ce texte ne correspondant pas particulièrement à ceux des articles publiés dans Photo-Journal, votre humble serviteur se demande si cette longue citation ne provient pas en fait d’une agence de presse française. Cette citation et son commentaire se trouvant maintenant derrière nous, entrons dans le vif du sujet.

Notre histoire commence en septembre 1957 alors qu’un nouveau long métrage arrive sur les écrans de la ville de Paris. À pied, à cheval et en voiture compte parmi les comédies françaises les plus populaires de son époque. Et oui, vous avez bien lu, ami(e) lectrice ou lecteur, ce film n’est pas celui dont le nom apparaît dans la légende de la photo qui accompagne cet article. Et non, ce film n’a rien à voir avec le premier satellite artificiel, Spoutnik I, lancé par l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) en octobre 1957 – un satellite mentionné dans un numéro de juillet de notre blogue / bulletin / machin.

L’intrigue de À pied, à cheval et en voiture peut se résumer en 5 lignes, 65 mots et 431 caractères, espaces compris. Son personnage principal, héros ou antihéros, le choix est vôtre, s’appelle Léon Martin, joué par Noël-Noël, né Lucien Noël. Ce comptable dans une entreprise de pompes funèbres achète une voiture, une voiture d’occasion en fait, pour mieux paraître auprès du père fortuné et aristocratique du jeune homme que sa fille adore. Cette acquisition provoque rapidement une série de mésaventures quelque peu inattendues et fort amusantes.

Le succès de À pied, à cheval et en voiture a pour conséquence la production d’un autre long métrage, intitulé, vous l’aurez deviné, À pied, à cheval et en Spoutnik. Mis à part son titre et quelques personnages et actrices / acteurs, ce film qui arrive en salles en septembre 1958, quelques jours après la parution de l’article de Photo-Journal, n’a rien à voir avec son prédécesseur. Cela étant dit (tapé?), son intrigue tourne encore une fois autour de Martin. Notre héros / antihéros est maintenant amnésique, suite à un accident de voiture. Un grand calme lui étant recommandé, sa femme, Marguerite, l’emmène à la campagne. Martin passe ses journées en paix, à jardiner, sans radio, ni journaux. Que dites-vous, ami(e) lectrice ou lecteur? Non, Martin n’a pas accès à l’Internet. Un peu de sérieux s’il vous plait. Nous sommes en 1958. Il n’y a même pas de téléviseur dans la maison où il vit.

Un jour, Martín trouve un chien et une souris près de sa demeure. Il croit reconnaître Friquet, son chien, disparu depuis un certain temps, et l’amène avec lui. Bien que ravi, Martin ne comprend pas pourquoi son bon ami refuse de manger. Vous aurez compris, brillant(e) ami(e) lectrice ou lecteur, qu’il y erreur sur la personne. Le chien s’appelle en fait Fédor. Lui et la souris se trouvaient à bord d’un satellite soviétique qui atterri accidentellement en France. De fait, la femme de Martin, qui se trouve à Paris pour aider sa fille alors sur le point d’accoucher, voit un reportage à ce sujet à la télévision. Le chien, dit-on, ne mange qu’après avoir entendu une sonnerie.

Entretemps, Martin a la surprise de voir la souris arriver chez lui. Le chien semble en fait la reconnaître et ne l’attaque pas. Ne l’oublions pas, le mot « spoutnik » veut dire compagnon de route. Au son d’une sonnerie, le chien et la souris mangent avec enthousiasme. Confus comme toujours, Martin en conclut que Friquet / Fédor a été enlevé et dressé par un ou des individus non identifiés. Avant que je ne l’oublie, permettez-moi de souligner que Martin baptise la souris Marguerite, au grand dam de son épouse.

Et oui, camarade ami(e) lectrice ou lecteur, l’expression compagnon de route peut avoir un sens péjoratif. À l’époque qui nous concerne, soit 1958, en pleine Guerre froide, un compagnon ou une compagne de route est une personne qui sympathise avec le communisme sans être membre d’un parti communiste. De telles personnes semblent souvent suspectes aux yeux des gouvernements des pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, dont le Canada fait partie, mais je m’éloigne du sujet.

Comme vous pouvez facilement l’imaginer, le gouvernement soviétique fait savoir à son vis à vis français qu’il tient à récupérer son chien, sa souris et son satellite. Il offre une importante récompense à quiconque trouvera Fédor. Le maire de la municipalité où demeure Martin lui rend visite afin de lui demander de retourner les 2 animaux à des représentants du gouvernement soviétique. Sa démarche échoue. Un diplomate français ne connaît pas davantage de succès. Martin, qui retrouve peu à peu ses facultés intellectuelles, n’a pas l’intention de s’en laisser imposer. Il apprécie en effet de plus en plus la compagnie du toutou soviétique. Barricadé dans une grange, Martin résiste aux efforts un tant soit peu loufoques de policiers et de pompiers du voisinage qui tentent de le déloger.

Un diplomate soviétique se rend finalement chez Martin. Il lui propose de ramener le chien et la souris à Moscou. Notre héros accepte. Lui et son épouse s’envolent peu après pour l’URSS. Leur avion se pose à l’aéroport international de Vnoukovo, non loin de Moscou, un site mentionné dans un numéro d’avril 2018 de notre blogue / bulletin / machin.

C’est avec beaucoup de tristesse que Martin remet Fédor aux chercheurs qui souhaitent l’examiner et le préparer, dans le plus grand des secrets, pour un autre vol dans l’espace. Alors que ces travaux se poursuivent, le gouvernement soviétique invite Martin et son épouse à de grandes réceptions où ils rencontrent les plus hautes autorités de l’URSS. Mieux encore, les Martin se voient invités au lancement de la fusée qui doit emporter Fédor et un chercheur soviétique, le professeur Popov, le premier humain dans l’espace, pour un voyage vers la face cachée de la Lune. Cette nouvelle affecte beaucoup Marin qui craint pour la vie de son ami.

À la surprise générale, la fusée refuse de fonctionner. Sous le coup de l’émotion, notre héros se rend dans la cabine de la fusée pour dire au revoir à son ami canin. Avant que Martin n’ait le temps de sortir, un des chercheurs soviétiques qui discutent ferme pour savoir ce qui ne va pas lance accidentellement la fusée. Le voyage dans l’espace se déroule sans accident. À un moment donné, le dispositif qui crée / maintient une gravité artificielle dans la cabine est toutefois désactivé. Martin, Popov, Fédor et la souris flottent alors dans la cabine. Martin, complètement perdu, heurte le plafond et la plancher. Popov réenclenche le mécanisme dès qu’il le peut.

Pour tuer le temps pendant le voyage vers la Lune, Popov lit un classique de Jules Gabriel Verne rédigé en 1869, 20,000 lieues sous les mers, un choix quelque peu inhabituel pour un voyage vers la Lune. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, la version de langue anglaise de ce roman est mentionnée dans un numéro de juillet de notre blogue / bulletin / machin.

Le chercheur soviétique étant tombé malade, Martin doit prendre les commandes de la fusée. Des chercheurs soviétiques le guident dans ses efforts. Après avoir survolé la Lune, le Français parvient à poser la fusée en URSS. Il est évidemment accueilli en héros. Martin et son épouse rentrent peu après en France, en compagnie de Fédor. Tous trois coulent par la suite des jours heureux, lorsque la voiture familiale fonctionne, bien sûr. La dite voiture est une Renault 4 CV, un véhicule fort intéressant dont il ne sera pas question aujourd’hui. Non, non, n’insistez pas, ami(e) lectrice ou lecteur avide de savoir. Vous n’avez pas les moyens financiers de me soudoyer, pour le moment. Vous devrez attendre avant de savourer la joie de lire un texte sur la 4 CV.

Votre humble et avare serviteur aimerait pouvoir vous dire que À pied, à cheval et en Spoutnik connaît autant de succès que À pied, à cheval et en voiture. Ça n’est malheureusement pas le cas, et ce malgré une excellente brochette de comédiens. Cela étant dit (tapé?), ce long métrage ne manque pas d’humour. Cet humour très français est évidement bien ancré dans son époque. En d’autres termes, il peut ne pas être au goût d’une spectatrice ou spectateur nord-américain(e) de l’an 2018. Soit dit en passant, si le titre américain du film, A dog, a mouse and a Sputnik, est on ne peut plus raisonnable, on ne peut certes pas en dire autant de celui imaginé par les Britanniques. Hold tight for the satellite ne veut strictement rien dire. Pis encore, ce titre est grammaticalement incorrect.

Une bonne partie de l’attrait de À pied, à cheval et en Spoutnik tient au fait que ce film compte parmi les rares satires de la course à l’espace des années 1950 et 1960. Le réalisateur se moque gentiment des chercheurs, diplomates et politiciens français et soviétiques, par exemple. Cela étant dit (tapé?), les scènes qui se déroulent en URSS vacillent peut-être un peu trop entre un désir évident de faire rire / sourire et un désir apparent de présenter avec sérieux les réalisations de l’URSS en matière de fuséologie / fuséonautique. De fait, les personnages soviétiques sont traités avec humanité. Aussi maladroits ou ridicules qu’ils soient, ces femmes et hommes ne sont pas des monstres assoiffé(e)s de sang. À bien y penser, les films satiriques de science fiction ne courent pas les rues. Les rares exemples qui viennent à l’esprit de votre humble serviteur se moquent dans la plupart des cas de longs métrages qui se prennent très (trop?) au sérieux.

Il va sans dire que À pied, à cheval et en Spoutnik s’inspire du lancement des satellites artificiels soviétiques Spoutnik I et, plus encore, Spoutnik II, lancés en octobre et novembre 1957. Vous souviendrez, je l’espère, que ce dernier satellite est mentionné dans un numéro de juillet de notre blogue / bulletin / machin. Je me permets toutefois de mentionner, au cas où, la mémoire étant la faculté qui oublie, que Spoutnik II transporte la chienne connue mondialement sous le nom de Laïka – la première cosmonaute / astronaute si je peux me le permettre. Cette pauvre bête sans histoire ou pédigrée meurt quelques heures après le lancement du satellite. Les scénariste et réalisateur français ayant pour objectif de faire rire et sourire, ils choisissent de garder Fédor bien en vie.

Ils imaginent par ailleurs, et avec justesse, que c’est une fusée soviétique qui va placer le premier être humain en orbite. Votre connaissez bien sûr le nom de cette personne, ami(e) lectrice ou lecteur. Youri Alekseïevitch Gagarine, dites-vous? Bonne réponse! Ce pilote de chasse lui aussi mentionné dans un numéro de juillet de notre blogue / bulletin / machin, devient le premier cosmonaute / astronaute de l’histoire en avril 1961, mais revenons à notre histoire.

Le conditionnement du chien et de la souris soviétiques constitue un clin d’œil évident aux travaux d’Ivan Petrovitch Pavlov. Au cours des années 1890, alors qu’il effectue des recherches sur la digestion, ce médecin et physiologiste russe note que les chiens qu’il utilise produisent de la salive avant même de toucher à leur repas. Pavlov parvient à faire saliver ces animaux à l’aide divers stimuli visuels et sonores (sifflet, métronome, diapason, etc.) qui les informent que leur repas va arriver. Il découvre ainsi les principes du réflexe conditionnel, et non pas conditionné, un contresens lié à une mauvaise traduction de ses travaux. En 1904, Pavlov obtient le prix Nobel de médecine / physiologie. Il est le premier chercheur russe à décrocher un de ces prix reconnus mondialement.

Mentionnons au passage que la fusée conçue par l’équipe de tournage de À pied, à cheval et en Spoutnik ressemble beaucoup à celle que l’on voit dans Destination Lune. Sorti en juin 1950, ce film américain est l’un des premiers, sinon le premier long métrage sérieux, et en couleurs, consacré à l’exploration de l’espace. Je dois avouer songer à pondre un texte sur ce film des plus intéressants.

La fusée de À pied, à cheval et en Spoutnik ressemble également beaucoup à la celle qu’imagine un auteur de bande dessinée belge connu entre tous, Hergé, né Georges Prosper Remi, dans son album On a marché sur la Lune, un classique de la bande dessinée francophone sorti en 1954 et mentionné dans un numéro de juillet de notre blogue / bulletin / machin. De fait, oserais-je suggérer qu’il existe un certain parallèle entre les mésaventures spatiales de Martin et celles des inimitables Dupond et Dupont, ces représentants de l’ordre qui sèment le désordre partout où ils passent?

Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur, vous avez raison. Le chercheur qui dirige le programme spatial de On a marché sur la Lune est nul autre que Tryphon Tournesol, un personnage connu mondialement lui aussi mentionné dans le susmentionné numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin. Et non, les Dupond et Dupont ne sont apparemment pas des jumeaux. Plusieurs tintinophiles croient que ce sont des sosies, ou des cousins, et… Ces rappels successifs à un ou des numéros de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin semblent vous agacer, ami(e) lectrice ou lecteur. Si tel est le cas, votre humble serviteur s’en excuse. Je n’inclurai pas d’autres rappels dans cet article, promis juré.

Un(e) cinéphile qui a les yeux bien ouverts notera que la fusée qui revient sur Terre vers la fin de À pied, à cheval et en Spoutnik n’est pas celle qui s’envole plus tôt dans l’histoire. Le réalisateur fait en effet appel à des extraits de film montrant un Convair SM-65 Atlas américain, un missile balistique intercontinental à ogive (thermo)nucléaire mentionné dans un numéro de juillet de notre blogue / bulletin / machin. Oups, j’avais oublié ce rappel. Désolé. Si un tel emprunt semble un tant soit peu regrettable aux yeux d’une personne vivant en 2018, le fait est que bon nombre de réalisateurs utilisent cette approche au fil des décennies.

Cela étant dit (tapé?), l’équipe qui produit les effets spéciaux de À pied, à cheval et en Spoutnik n’a pas à avoir honte de son travail. Ses réalisations se comparent fort bien avec celles d’autres équipes de l’époque. Elles sont même un peu supérieures à ce qui se fait alors en Europe. Il suffit de songer aux scènes qui se déroulent à Moscou, qui font appel à des extraits de film montrant la capitale soviétique. Votre humble serviteur doit toutefois reconnaître que la présence d’un dispositif qui crée / maintient une gravité artificielle dans la cabine de la fusée n’a aucun fondement scientifique.

Le fana d’aviation qui réside en moi ne peut résister à la tentation de mentionner un aéronef visible pendant quelques secondes à mi-chemin de À pied, à cheval et en Spoutnik. L’avion de ligne quadrimoteur qui amène Martin et son épouse à l’aéroport international de Vnoukovo est un Douglas DC-7 de la Compagnie de transports aériens intercontinentaux (TAI), une société aérienne privée française mentionnée dans un numéro de mars 2018 de notre blogue / bulletin / machin. Re-oups, vraiment désolé. La présence de ce DC-7 en URSS peut avoir fait sourire certains cinéphiles. En effet, TAI dessert avant tout des territoires coloniaux français en Afrique, en Asie et en Océanie.

Soit dit en passant, ce DC-7 termine sa carrière au sein de l’Armée de l’Air. La force aérienne française utilise cet aéronef, connu sous le nom d’Avion de mesure et d’observation au réceptacle (AMOR), pour rassembler des données lors de tirs d’essais de missiles balistiques de portée intermédiaire à ogive (thermo)nucléaire. Ce DC-7 unique en son genre est ferraillé vers le milieu des années 1970, ce qui est bien dommage. Et oui, ami(e) lectrice ou lecteur exaspéré(e), ces ogives peuvent avoir été testées sur la fusée expérimentale Antarès de l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA), mentionnée dans un numéro de juillet 2018 de notre blogue / bulletin / machin. Toutes mes excuses pour ce rappel, mais comme le dit si bien le sympathique mais quelque peu dérangé pirate Jack Sparrow, désolé, capitaine Jack Sparrow, je n’ai pas pu résister.

À plus.

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Rénald Fortier