À la découverte du premier synthétiseur au monde

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Le conservateur Tom Everrett et la restauratrice Jessica Lafrance-Hwang examinent les composants internes mécaniques et électriques de la saqueboute électronique.

Il y a 75 ans, le physicien Hugh Le Caine commençait à travailler sur un nouvel instrument de musique pour le moins étrange portant un nom tout aussi inusité : la saqueboute électronique. Peut-être n’avez-vous jamais entendu parler de la saqueboute électronique, mais vous connaissez sûrement l’instrument répandu dont elle a été l’ancêtre : le synthétiseur. 

Voici la première partie d’une série en continu sur Réseau Ingenium, qui explorera la reconstruction, par une équipe d’Ingenium, de la saqueboute électronique de 1948, mieux connue sous le nom de premier synthétiseur au monde. Aujourd’hui, nous allons effectuer un retour sur l’invention de l’instrument, de même que sur les secrets complexes que les experts en matière de restauration et de conservation tentent de découvrir.

Invention de la saqueboute électronique

Le physicien et compositeur canadien Hugh Le Caine a été qualifié de « héros de la musique électronique ». De 1945 à 1974, il aura conçu plus d’une vingtaine d’instruments électroniques uniques. Il a aussi agi en tant que conseiller en vue de la construction de certains des premiers studios de musique électronique au Canada et dans le monde entier, en plus d’avoir composé plusieurs des premières pièces classiques de musique électronique, dont Dripsody et le Sackbut Blues

M. Le Caine a construit son premier instrument entièrement électronique, la saqueboute électronique, dans son studio, chez lui, à Ottawa, de 1945 à 1948. Il l’a baptisé « saqueboute » en référence à un précurseur médiéval du trombone moderne. À l’instar des joueurs de saqueboute médiévale, qui glissaient d’une note à l’autre en déplaçant la coulisse en laiton de leur instrument, les joueurs de saqueboute électronique pouvaient obtenir un effet similaire en utilisant le clavier modifié de l’instrument, qui s’apparentait à celui d’un piano. C’est non sans une certaine ironie et une certaine humilité que Hugh Le Caine a décidé de donner à son instrument un nom aussi étrange. M. Le Caine disait en plaisantant que le fait d’emprunter le nom d’un « instrument totalement obsolète… offrait au concepteur un certain degré d’immunité contre la critique ». 

Il n’avait aucun moyen de prévoir que son instrument expérimental inspirerait bientôt une génération d’innovateurs et jetterait les bases techniques de l’avenir de la musique électronique.

Prise de vue en studio de la saqueboute électronique devant un arrière-plan uni

La saqueboute électronique de 1948 dans son état actuel, dans la collection permanente d’Ingenium à Ottawa. (Artefact no 1975.0336)

Une conception complexe

L’élément central de la conception innovante de la saqueboute électronique était l’utilisation d’un régulateur de tension, un dispositif qui permettait au musicien de générer, de façonner, de filtrer et de mélanger avec précision des formes d’ondes électroniques pour créer des sons musicaux uniques. À la fin des années 1970, au moment de l’explosion du marché grand public des instruments électroniques, cette approche deviendrait une pratique standard. Mais dans les années 1940, l’idée d’utiliser un régulateur de tension dans la conception d’instruments de musique était à la fois inhabituelle et difficilement réalisable au moyen des technologies existantes. En fait, certaines des techniques et certains des matériaux employés par M. Le Caine dans la réalisation de son nouveau concept expliquent en partie les raisons pour lesquelles la saqueboute électronique demeure une énigme à ce jour. Bien que nous sachions assurément ce qu’il a fait, il nous reste encore à apprendre exactement comment il s’y est pris. 

Du point de vue de l’électronique, la saqueboute électronique est un instrument extrêmement difficile à étudier. M. Le Caine, qui l’a construit à titre de prototype expérimental, ne s’est pas donné la peine d’organiser ses circuits ni d’en retirer les anciens composants devenus inutiles. Il se contentait de couper un fil ou de briser une soudure avant de poursuivre son travail. Le résultat, que j’ai affectueusement surnommé le « nid de rats » : un fouillis complexe de filage et d’autres composants à l’intérieur de l’instrument qui déborde du boîtier sur le côté, à l’arrière et en dessous. Certains de ces circuits demeurent essentiels au fonctionnement de l’instrument et d’autres, non. Le défi consiste à déterminer avec exactitude ce qui est essentiel sans démêler l’ensemble du système, ce qui nous obligerait à détruire les connexions restantes et, par extension, d’importantes preuves historiques dans le processus.

Vue aérienne de la saqueboute électronique. Le capot est ouvert, exposant le filage interne se trouvant derrière le clavier.

Prise de vue sous le capot de la saqueboute électronique, exposant le « nid de rats » constitué de tubes à vide et d’autres composants électroniques.

Des composants instables et vieillissants

Pour ajouter à cette complexité, il faut savoir qu’aujourd’hui, la plupart des composants électroniques de l’instrument sont dans un état de délabrement avancé. Fabriqués et assemblés dans les années 1940, la plupart des circuits électroniques sont devenus fragiles et instables. Il suffit d’un point de connexion faible ou d’un trou dans la gaine du filage pour que l’instrument s’enflamme, ce qui représente un risque pour la santé et la sécurité des utilisateurs potentiels et de l’artefact en soi.

En fait, la seule fois où l’instrument a été mis sous tension depuis que M. Le Caine en a joué pour la dernière fois en 1954 aura été en 2017, dans le cadre d’une évaluation de conservation sans précédent réalisée par nos collègues du Studio Bell (Centre national de musique, Calgary, Canada).

Durant deux ans, le célèbre expert en synthétiseurs John Leimseider et son équipe ont soigneusement démonté les composants pouvant être retirés sans causer de dommages pour déterminer la disposition exacte des circuits de l’instrument et pour repérer les composants toujours fonctionnels après tant d’années de vieillissement et d’inutilisation. Fait incroyable, il a réussi, avec un minimum d’intervention, à remettre en marche certains des composants, comme l’oscillateur principal, l’alimentation électrique et le clavier. Il a même pu jouer quelques notes sur l’instrument, ce qui nous a permis d’entendre la saqueboute électronique émettre des sons pour la première fois en plus de 60 ans, et ce, malgré la façon rudimentaire et dépouillée dont a été réalisé l’exercice. John a aussi réussi à dessiner les schémas de circuits de plusieurs modules, nous offrant ainsi une compréhension sans précédent de la conception électronique de l’instrument. 

Malheureusement, John a également confirmé certaines de nos prévisions, considérablement moins optimistes, en lien avec l’état de nombreux autres composants électroniques importants de l’instrument : certains ne pouvaient être évalués sans que l’on doive retirer de force (et détruire) d’autres éléments, ce que nous ne voulions pas faire et d’autres étaient déjà dans un état de délabrement trop avancé pour que l’on puisse en restaurer les fonctions. En somme, à moins que l’on retire et remplace complètement la majeure partie des composants internes de la saqueboute électronique – une intervention hautement destructive que nous ne voulions pas entreprendre sur un artefact historique aussi important – il est devenu évident que l’on n’arriverait jamais plus à jouer de cet instrument.

Photo rapprochée du filage et des circuits à l’intérieur de la saqueboute électronique.

Photo rapprochée de l’un des nombreux modules électroniques vieillissants à l’intérieur de la saqueboute électronique. Observez le filage détérioré et exposé, les soudures métalliques rouillées et la disposition précaire des résistances des années 1940. 

En 2017, une fois l’évaluation de la conservation terminée, l’instrument a été rapatrié à Ottawa et rapidement installé dans la nouvelle exposition Concevoir le son au Musée des sciences et de la technologie du Canada. Depuis ce temps, il demeure là, silencieux, inutilisé et inutilisable. Comme conservateur de cette exposition, j’ai passé de nombreuses heures à travailler avec les concepteurs pour présenter la saqueboute électronique de façon à la rendre visuellement accessible, tout en déplorant le fait que sa conception physique mal dégrossie trahit son caractère innovateur extraordinaire dans le domaine de l’électronique et de la musique. La meilleure stratégie de notre équipe de conception aura été de miser sur les connaissances acquises dans le cadre de l’évaluation de 2017 pour créer une version interactive épurée de l’instrument, installée à côté de l’artefact. Les visiteurs du Musée ont ainsi pu expérimenter certaines des fonctions et des sonorités essentielles de la saqueboute électronique. Cependant, cette version ne représente qu’une infime partie des capacités musicales de l’instrument original. Il en restait beaucoup plus à explorer.

Dévoilement des derniers secrets

En 2019, à la suite de discussions avec plusieurs collègues du Musée, j’ai commencé à réunir une équipe ayant pour mission de se pencher sur d’autres approches en vue de dévoiler les derniers secrets de la saqueboute électronique. En décembre de la même année, notre équipe a retiré l’artefact de son présentoir et en a examiné attentivement les composants électroniques et mécaniques. Notre objectif était d’évaluer la possibilité de débrancher les composants électroniques existants et de raccorder nos propres modules analogiques sur mesure, assemblés entièrement à l’extérieur de l’instrument, pour pouvoir jouer de l’instrument d’origine et l’entendre sans en perturber les circuits internes existants. Cela nous permettrait d’expérimenter en toute sécurité différentes configurations électroniques jusqu’à l’obtention d’une conception acceptable tant sur le plan technique (dans la foulée des connaissances acquises au cours de l’évaluation de conservation de 2017) et musical (apte à émettre les sons que M. Le Caine et ses collègues ont produits lors des rares enregistrements historiques connus réalisés avec la saqueboute électronique de 1946 à 1954). Bien que nous ne sachions pas encore si l’installation de nos propres modules personnalisés dans l’artefact original est techniquement réalisable, nous croyons maintenant qu’il est possible de créer une version autonome raisonnablement fidèle de l’instrument : la toute première reconstruction utilisable du premier synthétiseur au monde.

Photo rapprochée de la restauratrice retirant un composant en forme de disque métallique de la saqueboute électronique

La restauratrice Jessica Lafrance-Hwang examine une plaque métallique conductrice faisant partie du module de contrôle du timbre de la saqueboute électronique.

Le projet de reconstruction de la saqueboute électronique a officiellement débuté en janvier 2020. Au cours des 18 derniers mois, notre équipe s’est employée à compiler des documents d’archives, à se procurer du matériel électronique et à constituer une équipe d’experts pour nous orienter sur la conception de l’instrument. Notre objectif consiste à terminer notre prototype fonctionnel d’ici le début de 2022 et notre version finale à la fin de 2023. Cette échéance est importante d’un point de vue historique. Pour honorer et reconnaître les réalisations de Hugh Le Caine, nous avons décidé d’amorcer le projet en 2020, soit 75 ans après le début de ses travaux sur la saqueboute électronique en 1945, et de le conclure en 2023, soit 75 ans après la mise au point de l’instrument, en 1948. 

Main dans un gant de restauration, jouant sur le clavier de la saqueboute électronique.

Le conservateur Tom Everrett vérifie l’action mécanique des touches verticalement et horizontalement sensibles de la saqueboute électronique, uniques en leur genre.

Dans cette série en continu sur le Réseau Ingenium, je vais partager des photos, des vidéos et d’autres documents qui vous donneront un accès sans précédent à cet artefact unique en son genre, de même que des images des coulisses de l’un des projets de reconstruction les plus ambitieux que notre Musée ait jamais entrepris. Je vais aussi publier d’autres actualités et mises à jour sur mon fil Twitter. Au nom de toute l’équipe du projet, je vous remercie de nous lire et de nous suivre au fil de cette aventure. Nous sommes ravis de vous avoir à nos côtés.

L’équipe de reconstruction de la saqueboute électronique

Chef de projet et conservateur : Tom Everrett
Technicien en électronique : Jonathan Cousineau
Restauratrice : Jessica Lafrance-Hwang
Conseillère historique : Gayle Young

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Tom Everrett, Ph.D.

En tant que conservateur, Communications, à Ingenium – Musées des sciences et de l’innovation du Canada, Tom Everrett axe principalement sa recherche sur l’histoire de la technologie du son, s’intéressant plus particulièrement aux méthodes de recherche sur les artefacts du domaine sonore. Il a récemment dirigé deux expositions permanentes au Musée des sciences et de la technologie du Canada : Concevoir le son, qui illustre les importantes innovations en technologies sonores, et La technologie prêt-à-porter, qui explore les liens historiques entre la technologie et le corps. M. Everrett a obtenu son doctorat (Ph.D.) à l’Université Carleton, à Ottawa, où il a également déjà enseigné (School of Journalism and Communication). Il est en outre professeur auxiliaire aux études en conservation, toujours à Carleton (Institute for Comparative Studies in Literature, Art and Culture). On peut le suivre sur Twitter à @CommTechCurator.